Jeudi 15 mai 2008

            Après l’orage et sous quelques gouttes, je rejoins l’Opéra de Rouen,  ce mercredi soir, pour le spectacle de danse Text To Speech signé Gilles Jobin, chorégraphe suisse. A peine plus de la moitié des places sont occupées au premier balcon, où se trouve mon fauteuil. La danse incite les Rouennais(e)s à la prudence. Le programme de ce soir est soutenu par la Loterie Romande. Ai-je en main un billet gagnant ou un billet perdant ? Pas très loin de moi, un couple composé d’une fille filiforme à cheveux rouges et d’un garçon tyrannique s’installe. Elle se plaint d’avoir mal au genou. Pense à autre chose, lui répond-il.

            Le rideau ne se lève pas, il est déjà ouvert sur un espace moitié salle de presse moitié studio de danse. Des enceintes diffusent des communiqués de guerre. La Suisse, repaire de terroristes liés à Al Qaïda, est occupée par les Etats-Unis et les protestants du canton de Genève se battent contre les catholiques de la Haute-Savoie. Ces communiqués sont lus en différentes langues par des voix synthétiques grâce à un logiciel de la maison Acapella Group.

            Peu de mouvements sur scène et qui tiennent pour la plupart de la reptation. Je trouve cela extrêmement ennuyeux. Je ne suis pas le seul. Régulièrement, des présent(e)s quittent la salle. Je n’ose faire de même, ne voulant pas déranger mon voisin. J’attends que les cinquante-cinq minutes s’égrènent. Lorsque c’est fait, je n’ai pas la moindre envie d’applaudir. Une partie de la salle le fait, sans enthousiasme.

            J’ai perdu, je déchire mon billet et pars très vite, oubliant mon parapluie.

            Dans l’escalier une spectatrice dit qu’il est bon de voir parfois un spectacle nul car cela permet de mieux apprécier les autres. Je songe, pour ma part, que depuis que j’ai cessé toute activité professionnelle, je ne m’ennuie jamais, sauf certaines fois où je vais au spectacle.

            Ce soir, c’est un bloc d’ennui à l’état pur qui m’a été offert. Il me rappelle celui que je ressentais lors du Conseil d’Ecole que je devais subir chaque trimestre.

par michel perdrial publié dans : Danse
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Mercredi 14 mai 2008

              Je ne connais toujours pas Félix Phellion dont je lis, sans en manquer un épisode, la rouen chronicle. Je sais qu’il fréquente les mêmes lieux que moi, ceux où l’on trouve des livres d’occasion, mais nous n’avons pas les mêmes horaires. 
            Samedi dernier, en retard au marché du Clos, je me dis que c’est peut-être lui, là, cet homme à cheveux blancs fouillant dans un carton empli d’ouvrages défraîchis mais je ne suis pas du genre à aborder quelqu’un comme ça en lui demandant :

            -Vous n’auriez pas un neveu qui s’appelle Jérôme ?

            Dans le dernier épisode de son journal, il évoque la fermeture du Retour du Cent Douze, fameux bar du quartier de la Croix-de-Pierre, et explique pourquoi cet estaminet, fréquenté autrefois par les gens du port, a ce nom étrange. C’est à cause de l’adresse de la Chambre syndicale des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port, le cent douze de l’avenue du Mont-Riboudet, où étaient payés les dockers.

            Je tombe de haut, comme on dit. Je croyais depuis lurette que le Cent Douze correspondait à l’adresse d’un bordel situé dans la même rue que le bar. J’ai entendu cette explication plus d’une fois : Au Retour du Cent Douze était le bar où l’on allait boire un coup après en avoir tiré un au Cent Douze.

            Une explication qui s’avère donc inexacte mais continue à me faire rêver. Qu’importe la prosaïque vérité.

            Avant cela, Félix Phellion évoque longuement l’histoire de la médiathèque (une belle occasion ratée comme on en a la spécialité à Rouen) dans le style élégant qui est pour beaucoup dans le plaisir que j’ai à le lire.

            Qui donc s’intéressera encore aux livres et à leurs auteurs dans quelques décennies ? s’interroge-t-il. Je cite sa conclusion : Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte Saint-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

            Dans quarante ans, je n’aurai (si cela ne tourne pas mal avant) que quatre-vingt-dix-sept ans et je veux bien être cet homme-là.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Mardi 13 mai 2008

            Je prends le nouveau Rouen Magazine à l’Office de Tourisme. Il contient un dossier intitulé La nuit devant soi (allusion subtile au titre d’un roman d’Emile Ajar/ Romain Gary). Ce dossier est consacré aux métiers de la nuit. Quels sont les gens qui travaillent la nuit selon le journal officiel de la mairie de Rouen ?

            Il y a ceux qui se consacrent au secours des habitants : le policier, l’urgentiste, le pompier, le médecin de garde, l’agent d’astreinte et ceux qui se lèvent très tôt pour aider ceux qui se lèvent tôt à aller travailler : le boulanger, le commerçant, le journaliste radio.

            Pas un mot de ceux qui se couchent très tard pour amuser ceux qui ne travaillent pas : le tenancier de bar, l’employé(e) de discothèque, le patron de sexe-chope ou toute autre personne chargée d’activité de détente et de plaisir. Ils ne sont évoqués qu’en creux, à travers le métier de chauffeur de bus de nuit (le conducteur du rare Noctambus) chargé de ramener les fêtard(e)s à la maison, pas trop tard.

            Le travail de nuit ne peut être que vertueux. Toute la morale socialo-écolo-communiste est là derrière.

            En couverture de ce Rouen Magazine, pour illustrer l’article, la photo d’une rue que je connais bien. La mienne.

            Prise de nuit, dans une lumière inquiétante, elle a une allure de vrai coupe-gorge (comme disent les touristes). Y figure un homme de dos, à l’aspect louche. Quel métier symbolise-t-il ? Je ne le devine pas.

            Ce que je vois parfaitement, ce sont les graffitis qui salissent le mur à sa droite. Plus d’un an qu’ils y sont (et il y en a de pires dans cette rue), laissés là par Albert (tiny), ancien maire, ignorés par Valérie Fourneyron, nouvelle maire.

            Je le constate : ma rue (où pissent abondamment humains et animaux) est de moins en moins nettoyée. Plus de lavage du pavé depuis des mois. Plus de balayage quotidien depuis peu.

            Nettoyeur de rue n’est pas un métier de la nuit. Ni du jour, semble-t-il. Rouen Magazine le montre en couverture avec cette photo de ma rue en soixante-douze mille exemplaires.

par michel perdrial publié dans : Politique rouennaise
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Lundi 12 mai 2008

            Dimanche matin, il est un peu plus de sept heures, je roule vers Andé et son vide greniers. J’écoute Vivre sa ville sur France Culture. Le sujet du jour est la nuit des barricades d’il y a quarante ans à Paris. Les pavés volent, les cocktails Molotov éclatent, les grenades lacrymogènes explosent. Je me gare en bord de Seine à Saint-Pierre-du-Vauvray pour, à l’exemple de Bashung, « éviter les péages », précisément celui mis en place par les organisateurs à l’entrée du champ transformé en lieu de parcage. Je coupe le moteur et la radio. Je passe brusquement de l’émeute parisienne au calme de la campagne normande. Sur la Seine, un homme seul dans un canot pèche. Cela me fait songer à une remarque de Denis Grozdanovitcht dans son Petit traité de désinvolture : quelles que soient les circonstances, révolution, guerre, catastrophe de tout ordre, il y a toujours à proximité immédiate de l’évènement un homme qui s’en fiche et continue à pécher.

            Je traverse un pré à l’odeur d’herbe fraîchement coupée et me voici à pied d’œuvre. Que vois-je ici par terre ? Cinq ouvrages de la collection « Les Archives d’Eros » publiée par les éditions Astarté, émanation de la galerie Les Larmes d’Eros dirigée par Alexandre Dupouy et en bonus Le Kamasutra catalan d’un anonyme du quatorzième siècle publié chez Anatolia/ Le Rocher. J’interroge le vendeur sur leur prix et je constate que je me trouve dans la pire des situations, celle qui met face à face un acheteur qui sait qu’il n’est pas prêt de retrouver pareille aubaine et un vendeur qui connaît le prix de ce qu’il vend (chaque Astarté neuf est au prix de vingt-deux euros).

            Le vendeur m’annonce dix euros par Astarté ou cinquante euros pour les cinq plus l’Anatolia. Je tente le coup de la même chose pour quarante euros. Il finit par accepter. Je lui propose un chèque. Il ne peut, n’ayant pas de compte en banque. Je fouille un peu partout dans mes poches et mon sac à dos et mets la main sur trente-cinq euros en billets. Je n’ai pas d’autre billet, lui dis-je, omettant de lui parler des pièces dans mon porte-monnaie. Il me laisse alors le tout pour trente-cinq. Ce n’est pas donné mais j’ai quand même fait une affaire, tout en restant presque honnête.

            Bientôt, je quitte Andé et reviens à Rouen pour explorer le vide-greniers du quartier Saint-Eloi. Là, le livre est moins cher, presque offert. Deux euros pour le gros volume titré Censures et interdits, publié aux Presses Universitaires de Rennes et un euro pour le non moins gros Esquisses et nouvelles esquisses viennoises de Peter Altenberg publié chez Actes Sud. Quand trouverai-je le temps de lire tout ça ? C’est ce que je me demande en décidant de ne pas rester plus longtemps, fatigué par le trop grand nombre d’acheteurs et d’acheteuses, spécialement par ceux et celles qui se servent de la poussette de leur enfant comme d’une voiture bélier.

            Lundi matin, je reprends à la même heure le chemin d’Andé et cette fois, elle m’accompagne pour le deuxième jour du vide-greniers. Moins d’étalages que la veille sont installés. Elle trouve néanmoins une calculatrice pour remplacer celle achetée récemment et déjà en panne et m’offre un cédé de Mark Knopfler. J’achète un livre publié à La Différence où se côtoient des photos de Pierre Bérenger et un texte de Michel Butor. Son titre est Naufragés de l’arche. Les naufragés sont les animaux empaillés de le Galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Paris. Cet ouvrage date de mil neuf cent quatre-vingt-un. Je crois que les empaillés ont été sauvés depuis.

            Les haut-parleurs diffusent des chansons niaises avec en grain de sel un titre du dernier cédé de Bashung. C’est Jean-Claude Wappler de La Ferrière-sur-Risle qui anime l’endroit. Il a un beau camion sono et un faux air (qu’il cultive) de Nino Ferrer. Le désir d’être artiste mène à tout.

            Je demande à celle qui me tient la main où elle souhaite poursuivre la matinée et elle choisit Portejoie. C’est tout près, un très beau village tout en longueur au bord de la Seine. Nous marchons sur le chemin de halage, faisons une pause dans l’herbe, cueillons de la citronnelle. On est toujours bien à Portejoie, qui mérite son nom mais n’est pas exempt de drame. C’est là, me rappelle-t-elle, qu’Achille Zavatta s’est suicidé.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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Dimanche 11 mai 2008

            Un soleil radieux brille sur la Normandie lorsque je quitte Rouen ce samedi matin. Je grimpe la côte de Canteleu, traverse la forêt de Roumare et me gare devant l’abbaye Saint-Martin-de-Boscherville un quart d’heure avant l’heure d’ouverture de la vente de livres organisée au profit de ladite par l’Association Touristique de l’Abbaye Romane.

            Encore un village de carte postale, où l’on se lève tôt pour aller au marché. Quelques étalages sont installés sur la place. Le maraîcher fait des affaires. Pas moins de dix femmes de quarante à cinquante ans patientent dans sa file d’attente. Où sont les hommes, je ne sais. Un trentenaire est installé en terrasse face à l’entrée de l’abbaye. Le café porte un joli nom : La Belle de Mai.

            J’entre dans la cour de l’abbaye Au fond, trois tentes dans lesquelles sont posés à même le sol des cartons emplis de livres. Deux hommes finissent de les installer. Un acheteur est déjà là. Je fais le deuxième. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des ouvrages ne m’intéressent pas. Le un pour cent qui reste me suffit bien.

            Je suggère deux améliorations permettant d’accéder plus facilement aux livres. Elles sont retenues.

            -Vous êtes un auxiliaire précieux, me dit l’un des organisateurs.

            On peut m’appeler comme on veut, du moment qu’on ne me demande pas de porter un carton de livres.

            Peu d’acheteurs et d’acheteuses sont présentes au bout d’une heure. La concurrence est faible et j’ai de quoi ne pas repartir déçu. Entre autres, Les Lois de l’hospitalité de Pierre Klossowski en édition originale Le Chemin (chez Gallimard), Nous trois de Jean Echenoz (chez Minuit) et Court voyage par de longs chemins de Gregor von Rezzori (chez Salvy).   
             J’achète aussi pour faire bon poids La Vie quotidienne au Marais au dix-septième siècle de Jacques Wilhelm (chez Hachette). Dans ce livre, je trouve une carte de vœux anglaise signée Nicholas (si je lis bien). Ce Nicholas raconte qu’il vient de publier une nouvelle intitulée Twins Apart et qu’il fait l’enseignant dans le Sussex pour trois cent cinquante filles et garçons entre huit et treize ans, enfants qualifiés par lui de « noisy nice naughty ». Cela m’en rappelle d’autres, bien français ceux-là. La carte est adressée à Madame Serandel (si je lis bien). Elle est à moi, maintenant.

            Avant de rentrer, je souhaite visiter les jardins de l’abbaye mais pas moyen de le faire sans payer cinq euros. Je renonce. En revanche, je fais un tour dans l’église abbatiale. Il y fait une fraîcheur bienvenue. Une « tenue correcte » est exigée.  Je m’y conforme et prends même garde à ne pas franchir les limites de l’ « espace réservée à la divine liturgie », tout en songeant à certaine fois où, dans cette même abbaye, sur la tombe du Canuet (ancien maire de Rouen abusivement enterré ici), accompagné de celle qui me tenait la main alors, je ne fus guère sage, histoire que je ne peux raconter ici mais qu’on pourra peut-être lire un jour ailleurs.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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Samedi 10 mai 2008

            Vendredi, je m’apprête à passer une matinée tranquille chez moi. J’ai juste une obligation : sélectionner trois de mes textes pour les proposer à Daniel Martinez, directeur de la revue Diérèse, qui me publie avec une chaleureuse constance depuis l’an deux mille et les lui poster dans la journée. Je m’aperçois alors que la fuite censément arrêtée lundi dernier par le plombier n’est pas endiguée. J’appelle l’agence immobilière qui réussit par une astuce technique à me passer le plombier en chef. « Je vous envoie mon fils », me dit-il.

            -Dans combien de temps ?

            -Dans dix minutes il est chez vous, m’assure-t-il.

            Dix minutes après, on sonne. Qui c’est ? C’est le plombier. Je suis pris d’une sorte de vertige à l’idée que parfois le plombier arrive plus vite que police secours. Il trouve une deuxième fuite dans ma salle de bains et entreprend d’y mettre fin. Pendant ce temps, je relis l’un de mes textes. Ecrit l’an dernier, il narre un problème que j’ai eu à l’œil. Ciel, mon rendez-vous chez l’ophtalmo ! Je me précipite sur mon pense-bête. C’est bien aujourd’hui et dans cinq minutes. Heureusement, son cabinet est à deux minutes de chez moi. J’explique le problème au plombier, lui confie un double des clés et je file. A l’heure pile, l’ophtalmologue, aussi exacte qu’un plombier, appelle mon nom. En dix minutes, elle fait le tour des points à vérifier. « Tout est normal », me dit-elle. Je retourne chez moi. Le plombier en sort. Il est juste dix heures. Je me souviens que j’ai deux livres à vendre. Je vais les proposer à la bouquinerie Le Rêve de l’Escalier.

            Lorsque j’arrive, Michaël Féron, le libraire, est interrogé par deux étudiantes (je suppose) au sujet de l’humour. Il trouve néanmoins le temps de transformer mes deux livres en avoir. Je furète dans la boutique et apprend incidemment d’un autre client que ce samedi a lieu une vente de livres d’occasion à l’abbaye de Saint-Martin-de-Boscherville, de quoi occuper ma prochaine matinée.

            Sortant de la bouquinerie, je fais un détour par l’endroit où est garée ma voiture pour vérifier que tout va bien pour elle. Je suis de retour chez moi à onze heures, juste à temps pour écouter Place de la Toile, l’émission de France Culture consacrée au Ouaibe, dont l’invité est aujourd’hui Rue Quatre-Vingt-Neuf.

            Tout en mangeant, je glisse mes trois textes pour Diérèse dans une enveloppe et je prépare du papier coloré pour écrire à mon amoureuse. France Culture annonce son émission anniversaire de Mai Soixante-Huit en direct de l’Odéon qui fut occupé à cette époque par les étudiant(e)s. « Entrée libre dans la limite des places disponibles » indique le message enregistré. L’occupation dans la limite des places disponibles, une nouveauté intéressante de l’année deux mille huit.

            Quelle matinée agitée ! Pas étonnant que je ne trouve jamais le temps de faire le ménage de mon appartement et que j’ai mal à l’un de mes talons depuis dix jours. Je vais clopin-clopant au Son du Cor où, après l’écriture de ma missive pour Paris, je lis Clopin-clopant d’Annie François, un livre publié au Seuil qui parle du plaisir de fumer la cigarette, une occupation qui m’est totalement étrangère.

par michel perdrial publié dans : Vie quotidienne
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Vendredi 9 mai 2008

            Elle arrive en petite robe à pois, à la main le repas acheté chez un traiteur libanais à Paris. C’est fête ce mercredi soir. C’est son anniversaire. J’ouvre la dernière bouteille de gewürztraminer qui me reste d’un achat sur place à la maison Ostertag à Epfig, il y a deux ans. Vin d’Alsace et cuisine libanaise, cela se marie bien. Il y a aussi cette bouteille de vodka qu’elle a rapportée de son séjour récent à Milan.

            C’est particulièrement gais que nous descendons l’étroit escalier hélicoïdal du Trois Pièces, un verre de cidre à la main, pour y entendre, dans la cave voûtée, la chanteuse Maya McCallum. Nous optons pour une petite table de premier rang sur laquelle est disposée une coupelle emplie de bonbons sucrés et colorés. Il est un peu plus de vingt-deux heures trente.

            Maya McCallum entre en scène, ample pantalon rouge et haut dont je ne me souviens plus, suivie de ses deux musiciens, Sur scène est disposé un appareillage informatique des plus modernes. Il s’agit de musique rock electro, indique le programme. Rock un peu et electro ma non troppo, me dis-je en découvrant avec plaisir cette jeune femme à la voix agréable et à la gestuelle esthétique. Je dirais que c’est de la bonne chanson française dont je ne comprends pas toutes les paroles. Celle qui m’accompagne non plus. L’alcool y est peut-être pour quelque chose. Un bonbon après l’autre, notre coupelle se vide tandis que s’enchaînent les titres de Maya et de ses acolytes. L’un, mesuré, passe du clavier à la clarinette, l’autre, halluciné, se déchaîne au violoncelle (il redevient tout à fait normal dès qu’il cesse de jouer).

            -Je crois qu’elle aime les filles, me dit-elle à l’oreille, pendant de Maya dans sa chanson guette les seins d’une jeune femme qui se penche.

            Elle trouve aussi qu’elle a un joli profil. Bref, elle est contente. C’est très bien que le Festival Voix de Fête ait songé à organiser ce concert pour son anniversaire et que le Trois Pièces n’ait pas oublié de placer des petits bonbons sur sa table. La fête est parfaitement réussie avec, en bonus de rappel, une reprise par Maya et ses deux musiciens de la China Girl de David Bowie puis l’afteur à la maison que je ne raconte pas ici.

par michel perdrial publié dans : Chanson
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Mercredi 7 mai 2008

            Vingt-deux heures trente, mardi soir, je commande un cidre au bar du Trois Pièces et descends au sous-sol où Hélios Azoulay, en compagnie de Marielle Rubens, donne, à l’invitation de Voix de Fête, un concert de musique incidentale, sûr de ne pas être déçu.

            Nous sommes bien peu. Hélios en profite pour présenter les un(e)s aux autres, tout en le déplorant à sa façon :

            -J’ai beaucoup de mal à supporter autre chose que des entrées sur scène triomphales.

            Le café est pourtant fréquenté par une nombreuse clientèle mais le beau temps incite à la terrasse plutôt qu’à la belle cave voûtée.

            « Merci d’être venus si peu nombreux », commence Hélios Azoulay, se munissant de son suprême Clairon pour l’Introduction à la théorie du combat ce qui a pour vertu de faire descendre un renfort de public, les plus timides restant dans l’escalier.

            Il donne ensuite quelques explications aux profanes, sur son art et sur sa manière, puis exécute en trois coups gagnants Boîte de soupe Campbell’s (d’après Andy Warhol ; extrait de « L’oreille d’un sourd ») ce qui présage, nous dit-il, d’une suite de concert exceptionnelle.

            Marielle Rubens, mezzo-soprano, se faufile entre les assis(e)s de l’escalier pour Fragment de la mendicité (pour chant, récitant et enregistrement), une œuvre savoureuse que je n’ai pas encore entendue et dont le texte est dû (capté par Hélios) à l’un des mendiants du métro parisien.

            Hélios Azoulay abandonne alors provisoirement son répertoire personnel pour interpréter, à l’aide d’un radio-réveil, Instruction de George Brecht (l’inventeur de l’event Fluxus), œuvre aussi courte que dense, et il est l’heure de La petite berceuse des boites à musique (poncif pour chant et piano), dans une transcription pour chant et clarinette, la cave à l’escalier étroit interdisant l’instrument à queue.

            Marielle Rubens est excellente de rigueur et de sérieux dans cette œuvre qui suscite à chaque exécution des réactions bruyantes de la part d’une partie du public. Il en est ainsi ce soir où certain(e)s vont jusqu’à mêler leur voix (de fête) à celle de la cantatrice, une tentative d’achèvement qui échoue. Cela finit néanmoins par finir, un peu trop tôt à mon goût.

            Hélios nous fait ensuite un double joli cadeau. Constatant que les durées du travail, des trajets et des loisirs obligés s’allongent régulièrement et empêchent l’écoute de l’intégrale de Mozart en cent soixante-dix cédés et celle de Glenn Gould que chacun(e) possède dans sa discothèque, il nous fait entendre, diffusés à fort volume par des baffles, deux nouveaux poncifs pour enregistrement L’intégrale Glenn Gould (une minute et quelque) et L’intégrale Mozart (à peine plus de trente secondes). C’est un peu douloureux mais très efficace. En bonus, il nous offre les deux intégrales superposées, ce qui constitue un nouveau gain de temps très appréciable.

            Nous voici arrivés au Mystère de la chambre jaune (pour chant), une œuvre qui nécessite une collaboration étroite entre Marielle Rubens et Hélios Azoulay et c’est enfin, d’après Puccini, Turandot (pour clarinette et enregistrement) :

            -J’ai toujours beaucoup de plaisir, commente Hélios, à voir partir les spectateurs au cours de cette interprétation et j’en profite pour dire adieu à ceux que je ne reverni jamais à mes concerts.

            A la fin de Turandot il est minuit vingt, nous sommes aussi peu nombreux dans la cave qu’au début de la soirée, c’est dire que ce concert est une grande réussite.

par michel perdrial publié dans : Opéra et Classique
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Mercredi 7 mai 2008

            Je suis le premier sur la liste d’attente alors j’ai bon espoir et effectivement, ce mardi matin, mon téléphone sonne, un appel du Théâtre de la Chapelle Saint-Louis, je passe en liste principale, ce que signifie que j’ai un billet pour le Baiseur fou, la pièce de l’auteure anglaise Maggie Nevill, traduite par Maurice Attias, professeur au Conservatoire de Rouen, et jouée par la Compagnie des Damnés.

            C’est évidemment son titre qui m’a donné envie de voir cette pièce sur laquelle je n’ai pris aucun renseignement. Alors je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même si je suis très vite dépité par cette histoire convenue de filles déçues par les mecs et de mec lamentable. Celui-ci est séquestré par cinq d’entre elles, un soir de réveillon de nouvel an dans les toilettes (dans les chiottes pour être dans le ton de la pièce, traduite en langue vulgaire façon Sarkozy) d’un peube. C’est censé se passer en Angleterre mais les billets que l’on s’y échange sont des euros et en une heure quarante aucun(e) autre fêtard(e) ne descend uriner (euh, pisser) sa bière, un bel exemple de réalisme.

            Des mecs comme celui représenté sur scène j’en connais plein, des filles comme celles qui lui tiennent compagnie (cinq filles, cinq genres, cinq styles) heureusement je n’en connais pas ; il faut dire que je ne vais pas le samedi soir au peube avec mes peutes.

            Bon, elles se défoulent sur le queutard en se saoulant la gueule (comme on le leur fait dire) et brusquement ça tourne au drame. Les actrices et l’acteur sont méritant(e)s mais plus du tout crédibles quand ça devient tragique. Lui et elles débutent, je ne les accable pas. Ce que je comprends moins, c’est pourquoi Maurice Attias a traduit ce mauvais texte.

            Le noir venu, la pièce est surapplaudie car il y a dans la salle les familles et les ami(e)s. Ce pourquoi, j’étais en liste d’attente. Y rester aurait été pour moi un bien.

par michel perdrial publié dans : Théâtre
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Mardi 6 mai 2008

            J’attends ce lundi soir l’ouverture des portes de la salle de l’Opéra de Rouen en regardant de la terrasse, ouverte pour cause de beau temps, les évolutions virtuoses de trois squaitteurs à casquette. Lorsque ceux-ci font une pause, une future spectatrice du concert s’adresse à eux pour se plaindre de la saleté de la place (boîtes de bière, papiers gras) le dimanche matin précédent.

            -C’est pas nous, madame, répond l’un des garçons, on les connaît pas ceux qu’ont fait ça, c’est des bâtards.

            -C’est vrai qu’il n’y a pas de poubelle, ajoute la dame bien mise.

            -Si madame, il y a une poubelle, elle est là-bas.

            La dame ne demande pas son reste (comme on dit) et rejoint la salle de spectacle où je suis maintenant installé. Je consulte le livret programme qui me promet une rencontre entre le lied allemand et la chanson classique persane. Je me dis qu’il y a là risque d’ennui.

            Côté jardin, le pianiste Stefan Geier et le baryton Holger Falk, l’un et l’autre en costume gris bien européen. Côté cour,  la chanteuse Maryam Alkhondy, le percussionniste Babak Massali et le joueur de santour Farshad Mohammadi, tous trois vêtus à l’iranienne. A eux cinq ils font l’Ensemble Hafez.

            Les Occidentaux commencent avec trois lieder de Johannes Brahms et les Orientaux enchaînent avec un morceau écrit par Farshad Mohammadi. C’est pour le festival Voix de Fête (rencontres internationales d’art vocal) et fête est bien le mot qui convient, je m’en rends vite compte, pour cette soirée. Holger Falk tire de sa poche une missive dont il fait lecture au « très cher public ». J’apprends ainsi qui est cet Hafez mis en musique à la fois par des musiciens occidentaux et orientaux : un poète mystique ami du vin et de la liberté sans limite, dont à ma grande honte je n’ai jamais entendu parler jusqu’à ce jour.

            Holger Falk chante ensuite quatre autres poèmes d’Hafez mis en musique par Viktor Ullmann et à l’entracte je constate que je ne suis pas le seul à être très agréablement surpris.

            A la reprise, Kouchyar Shahroudi, musicien de l’Opéra de Rouen, vient mettre son petit grain de flûte avec un extrait d’une de ses compostions puis Holger Falk donne un poème d’Hafez mis en musique par Franz Schubert. Farshad Mohammadi se livre alors à une éblouissante improvisation au santour (instrument à cordes frappées de la famille des cithares sur table, m’apprend Ouiquipédia). Enfin, piano, santour et percussions se mêlent pour jouer deux compositions de Farshad Mohammadi sur des textes d’Hafez chantés par Maryam Alkhondy à l’envoûtante voix et Holger Falk, en duo.

            Le succès est total et mérite un rappel, un poème d’Hafez mis en musique par Robert Schuman. C’est une très bonne soirée et je sors de là heureux d’avoir découvert cet Hafez qui, au quatorze siècle de notre ère, écrivait : Comme les oiseaux leurs buissons/ Comme les chevreuils leurs forêts/ Aiment par prédétermination/ De même suis-je amoureux, seul,/ Du vin, de la taverne, et de la tenancière/ Tout est prédéterminé/ Par la grande Bonté d’Allah/ Hélas, que dois-je faire ?

par michel perdrial publié dans : Opéra et Classique
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