Lundi 16 novembre 2009

Cette politique que l’on subit, ce Tout Puissant de la République qui choisit le Vercors pour renouveler son discours Travail, Famille, Patrie, ce Besson de l’Identité Nationale qui fait encore pire que l’Hortefeux d’avant, cet obscur député de banlieue parisienne qui prétend interdire à Marie N’Diaye de dire ce qu’elle pense, je sens qu’on est de moins en moins à s’offusquer et à protester et que de nos voix discordantes tout le monde s’en fout plus ou moins. La sarkoze est quasi généralisée. Quoi faire ?

Ce samedi à quinze heures, la section locale de la Ligue des Droits de l’Homme appelle à manifester devant le Palais de Justice de Rouen parce que « trop c’est trop ». J’y vais, ne m’attendant pas à passer un moment palpitant.

Mon impression se confirme en voyant les petits écriteaux à slogans simplets que s’accrochent autour du cou les volontaires (je n’en suis pas). Les responsables s’égosillent afin que les quelques dizaines de manifestant(e)s se répartissent de chaque côté de la rue Jeanne-d’Arc en une haie revendicatrice mince et morne.

Qu’est-ce que je fous ici, c’est ce que je me demande tandis qu’arrive un bruyant cortège. Un mariage algérien descend la rue dans des voitures surchargées. Les mariés se trouvent dans une luxueuse limousine blanche. Elle et lui saluent par le toit ouvrant. Derrière, il y a de la musique, des coups de trompe, des danses sauvages sur le macadam, des drapeaux que l’on secoue et un embouteillage conséquent. Tout cela couvre le discours de la Ligue des Droits de l’Homme. Je fais comme les autres de chaque côté de la chaussée, j’applaudis les malheureux qui viennent de se baguer, me disant que si les manifestations ne font pas au moins autant de bruit qu’un mariage de samedi après-midi, elles ne servent à rien. Le calme revenu, quand la Chorale Ternative se prépare à chanter, n’ayant plus envie de m’emmerder, je me tire.

Par michel perdrial - Publié dans : Politique française
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Samedi 14 novembre 2009

Le festival Automne en Normandie est de retour. Deux conséquences pour l’Opéra de Rouen : les spectacles commencent une demi-heure plus tard (ça m’est égal) et leur niveau est en hausse (il en est besoin). Deux publics se côtoient ce jeudi, celui des abonné(e)s de la vénérable maison (dont je suis) et celui des festivaliers et festivalières, plus jeunes et venu(e)s de toute la région. J’ai place tout en haut du premier balcon en Cas Un, juste devant l’aquarium technique, loin du piano posé sur la scène mais avec vue sur le clavier (c’est l’essentiel).

Je ne suis pas là, nous ne sommes pas là, pour n’importe qui. Ce soir, Philip Glass, le maître de la musique à structures répétitives, fait récital de ses œuvres, ce dont se réjouissent chacun leur tour, sur scène au micro, Frédéric Roels, directeur de l’Opéra de Rouen, et Benoît André, directeur du festival Automne en Normandie, merci de ne pas faire de photo.

Phil Glass arrive, chemise et pantalon gris, sans cravate, un peu moins fringant que sur la photo du programme, il a soixante-douze ans. Point ne lui est besoin de partition, il connaît sa musique par cœur (comme on dit). Il annonce au micro trois de ses Metamorphosis, jouées sans arrêt, et je n’ai plus qu’à me laisser porter. A ma gauche, mon voisin, un abonné qui porte un gant noir à la main droite, lutte contre le sommeil. Devant moi, deux festivalières, amoureuses l’une de l’autre, se réjouissent. A l’issue, les applaudissements sont nourris, que Philip Glass interrompt en annonçant Mad Rush. Il boit un verre d’eau et se rassoit. Suivent « jouées sans arrêt » ses huit premières Etudes pour piano, puis Night on the Balcony et Opening, pendant lequel un voyou trois rangs plus bas prend une mauvaise photo.

Le succès est grand auprès de la grosse majorité du public. Quelques rebuté(e)s quittent vite fait les lieux, avant que le compositeur ne joue une courte pièce en rappel. En réponse aux applaudissements et aux quelques ovations debout (dont celles des deux amoureuses de devant), il salue sobrement puis quitte la scène, glassieux.

Dans l’escalier, quelques grincheux et grincheuses parlent de musique d’ambiance et comparent ce que l’on vient d’entendre aux musiquettes de Yann Tiersen, un bête rejet qui ajoute à mon plaisir.

Par michel perdrial - Publié dans : Opéra et Classique
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Vendredi 13 novembre 2009

L’autre mardi, je suis encore à l’Opéra de Rouen où se donne un concert de musique de chambre. Quatre œuvres pour octuor à vents sont au programme, les trois premières nécessitant la présence d’une contrebasse en supplément.

Ce sont des musicien(ne)s de l’Orchestre qui s’y collent. Une feuille volante glissée dans le livret programme indique que Sylvie Chapelle est remplacée par Franck Sibold.

-Y disent qu’elle est pas là, mais y disent pas pourquoi ? s’inquiète mon voisin.

Patrick Taleb y explique que ce type de formation a permis, avant la diffusion par microsillon et téhesseffe, de populariser, en plein air, au café ou en appartement, les grands airs de la musique dite classique. La Suite pour octuor à vents sur Les Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart qui ouvre la soirée en est un bon exemple. Cela a un côté kiosque à musique, pas désagréable et en même temps un peu dérangeant.

Suit ce que le même voisin considère être un truc pour les gamins au prétexte que le titre en est Sérénade enfantine, une composition de deux mille six signée Christophe Patrix dont la première pièce m’évoque le West Side Story de Leonard Bernstein. Cette sérénade est fort applaudie. Le compositeur, de blanc vêtu, monte sur scène pour saluer.

Après l’entracte, ce sont la Sérénade pour instruments à vent opus sept, transcrite pour octuor à vents de Richard Strauss (composée alors qu’il était encore au lycée) et la Sérénade numéro onze en mi bémol majeur pour instruments à vent de Wolfgang Amadeus Mozart. Le public est satisfait et j’applaudis aussi, suffisamment pour obtenir un bonus. L’un des bassonistes nous promet de jolis songes en annonçant un morceau d’Edvard Grieg baptisé Erotique. Bien choisi pour de la musique de chambre, me dis-je.

Derrière moi, une pré-branlotine demande à sa mère « Ça veut dire quoi érotique ? »

-Tais-toi, je t’expliquerai plus tard.

Par michel perdrial - Publié dans : Opéra et Classique
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Jeudi 12 novembre 2009

Occupé à parcourir les rues de Rouen au retour de Marseille pour les besoins de ma petite vie, je demande mon habituel pain noix noisettes rue Saint-Nicolas dans la maison de tradition de Cyril Levouin, artisan boulanger et chef d’entreprise avisé. La vendeuse m’annonce qu’il n’existe plus, remplacé par un plus gros plus cher incluant des raisins.

-Dans ce cas, je vais ailleurs, lui dis-je et la laisse interloquée devant la perte d’un client de si longtemps.

Il suffit que je m’absente dix jours pour que le commerce local en fasse à sa tête.

Autre exemple : voilà le Pub Alexander, rue Martainville, fermé pour quinze jours par décision préfectorale pour tapage. La police y est venue, qui a constaté que « porte et baies grandes ouvertes laissaient passer le son sans retenue » et qu’« une douzaine de personnes attablées à l’extérieur consommaient et vociféreraient sur la voie publique ». Quelle horreur ! Cela dit si j’étais voisin d’un bar ouvert tard le soir, je serais le premier à râler, mais suis pas assez bête pour habiter près de pareil mastroquet. Quel fol ira acheter l’appartement actuellement en vente rue Damiette au-dessus du Petit Bar ?

A l’angle des rues Saint-Lô et des Carmes, près du bar le Disque Bleu qui a repeint façade et ne se prétend plus « drugstore lounge », c’est la maison Auzou qui ouvre sans me prévenir une succursale au nom évocateur « Les macarons de grand-mère Auzou ». Un portrait de l’aïeule sert d’enseigne. Je sais où elle travaille, mamie Auzou, dans une usine à Val-de-Reuil, un cube métallique bien différent des boutiques rouennaises. Sans cesse occupée à fabriquer ses macarons et ses chocolats, parmi lesquels les larmes de Jeanne d’Arc, elle aussi doit pleurer parfois.

D’autres qui s’affichent sans complexe, ce sont Jean-Marc Vynckier, Guillaume Dasilva (architectes d’intérieur) et Jacques-Yves Couturon (architecte), en photo le torse nu, l’air content d’eux-mêmes, sur la façade du Camp du Drap d’Or pour lequel ils travaillent. Cet hôtel, vanté comme le seul quatre étoiles rouennais, doit ouvrir en mars prochain place de la Pucelle. Je plains les riches obligés jusqu’à maintenant d’aller se loger à Cabourg ou à Deauville ou, pire, de déchoir en s’arrêtant dans un trois étoiles pour leur étape rouennaise.

Par michel perdrial - Publié dans : Commerce
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Mercredi 11 novembre 2009

Lundi neuf novembre, je suis réveillé par une voix France Inter suivie d’une idiotie publicitaire. Je me demande ce qui se passe, si mon tuneur, calé sur France Culture, n’est pas soudain victime d’un ramollissement du cerveau..

Que nenni, j’apprends que Radio France fête le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin en réunissant toutes ses antennes. Hier encore, il y avait France Culture France Musique France Inter France Info France Bleu Le Mouv. Aujourd’hui, il y a Radio France.

Evidemment, on n’allait pas tirer vers le haut celles et ceux qui écoutent les quatre dernières radios, on oblige donc les auditeurs et auditrices des deux premières à supporter la médiocrité France Inter, ce ton faussement enthousiaste, ces informations anecdotiques, ces messages pour le devoir de mémoire et contre les accidents de scouteur sponsorisés par des assureurs, ces journalistes qui coupent la parole aux invités, le Nicolas Demorand qui parle de Berlin comme d’une « grande mégalopole » (à quoi ressemble une petite mégalopole, je me demande). Vers midi arrivent les comiques pas drôles qui font des blagues pas marrantes. Et le soir, je vois qu’il est prévu « La chute du Mur de Berlin pour les Nuls », émission animée par le lourd de Panique au Mangin Palace, une des plus stupides émissions de France Inter.

Je vais craquer. J’envoie un mail à France Cul : « Par pitié, rendez-moi France Culture, je n'en peux plus de la vulgarité de cette journée Mur de Berlin. Pourquoi une seule radio comme dans un pays totalitaire pour fêter ce jour de liberté? »

Ce onze novembre deux mille neuf, je n’ai pas encore la réponse à ma putain de bonne question. Je doute de l’obtenir mais depuis hier j’ai retrouvé ma radio préférée que j’écoute en écrivant, songeant que ça fait aujourd’hui trois ans que je tiens ce Journal de bord persifleur qui se passe de commentaires.

En voici un cependant, pêché le quatorze mars dernier à la suite d’un billet du blog de Laure Leforestier et signé d’un certain Ghost : « Dire qu'il se passe quelque chose dans la vie de Michel Perdrial et que de surcroît cela nous passionne, c'est tout de même très cocasse, vous en conviendrez. »

Assurément.

Par michel perdrial - Publié dans : Radio
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Mardi 10 novembre 2009

Samedi soir, c’est à l’Opéra de Rouen que je suis perché en Gé Un au premier balcon. Ce n’est pas complet bien qu’il y ait au piano Alexandre Tharaud, peut-être parce qu’il n’apparaît que dans l’une des œuvres au programme. Il y a aussi la renommée chef d’orchestre Andrea Quinn pour diriger les musiciens(ne)s locaux.

Elle lance la version pour orchestre de Musica Celestis, une composition contemporaine de l’américain Aaron Jay Kernis, une musique que je qualifierais de néo-romantique et à laquelle je m’intéresserais davantage s’il n’y avait les toux habituelles et les portes qui tapent de celles et ceux qui arrivent en retard et qu’on laisse quand même entrer. Les applaudissements sont mesurés, autant dire rouennais.

Alexandre Tharaud s’assoit au piano devant l’orchestre pour le Concerto pour piano numéro vingt-trois en la majeur de Wolfgang Amadeus Mozart. Là le public est content, cependant à l’issue il mesure encore son enthousiasme qui ne se libère que lorsque le pianiste revient pour un bonus bien connu mais dont j’ignore le nom et le compositeur, ignare que je suis en la matière.

Pendant l’entracte, du promenoir du balcon, je contemple un moment les gens d’ici, cette façon qu’ils ont de se saluer comme si chacun(e) considérait que l’autre a de la chance de le rencontrer. Ce type de Rouennais(e)s m’exaspère et je me réjouis ne n’en connaître aucun(e). Je m’évade dans les lumières de la foire Saint-Romain.

Au retour, Andrea Quinn, dansante, dirige sans partition la Symphonie numéro cent un dite L’Horloge de Joseph Haydn. Je m’ennuie. Je ne sais pas pourquoi. C’est peut-être la musique, c’est peut-être d’être revenu dans cette ville où tout est si bien rangé, dans laquelle nul grain de folie ne peut surgir.

La symphonie est applaudie sans force par les mélomanes. En serait-il de même si le chef n’était pas une femme ? C’est la question que je me pose en m’éclipsant cependant qu’Alexandre Tharaud commence à dédicacer ses cédés.

Par michel perdrial - Publié dans : Opéra et Classique
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Lundi 9 novembre 2009

Ce jeudi cinq novembre une journée fort occupée m’attend car à l’issue de mon voyage Marseille Paris Rouen, je tiens à être au Hangar Vingt-Trois pour y voir et entendre Melody Gardot. Après un dernier petit-déjeuner à la Maison du Petit Canard, je descends sous le soleil revenu faire le tour du Vieux-Port, assiste encore une fois à la vente à la criée du poisson frais pêché, achète Libération dans une Maison de la Presse au désordre tout à fait marseillais, remonte par le quai jusqu’à la cathédrale Major où je fais un vœu, regagne le quartier du Panier, y découvre le restaurant Le Panier Garni où, à compter de ce jour, les vacances de Toussaint finies, on peut déjeuner entrée plat dessert un quart de vin pour six euros, y mange un couscous puis traîne ma valise jusqu’à la gare Saint-Charles. Il faut bien quitter Marseille à qui je dis au revoir, également pour celle qui est déjà à Paris.

A Paris, où il ne fait que dix degrés, je suis à temps gare Saint-Lazare pour attraper un train qui part avant celui auquel me donne droit mon billet à tarif réduit. J’y grimpe, envisageant de faire l’idiot lors du passage des contrôleurs mais un seul est à bord qui ne contrôle rien.

J’arrive à Rouen où il a plu toute la journée et, après avoir posé ma valise, je prends le premier Teor qui me rapproche du Hangar Vingt-Trois. Je me mets dans la file d’attente. C’est complet ce soir. Melody Gardot ne donne que trois concerts en France, dont le premier ici. Celui de Paris à l’Olympia est également complet depuis longtemps, d’où la présence à Rouen de Parisien(ne)s, également de gens de Caen et même devant moi d’un spectateur venu de Nantes. Certains sont sans billet et cultivent l’espoir d’en acheter un à de plus chanceux, ce qui donne lieu à des dialogues comme on entend dans certains lieux à propos d’autre chose :

-Vous en avez ?

-Non j’en cherche.

Suis bien content d’avoir le mien pour découvrir cette fille que je ne connais pas mais dont la renommée est parvenue jusqu’à moi. Je sais aussi son histoire : l’accident de vélo, renversée à dix-neuf ans par un foutu kat kat, le coma profond, les pertes de mémoire, l’hypersensibilité à la lumière, les dix-huit mois couchée sur le dos pendant lesquels elle découvre la guitare, les chansons qu’elle compose alors et enregistre, l’une mise sur le ouaibe et hop, célèbre.

A peine sommes-nous assis dans la salle qu’une drache claque sur le toit du Hangar. Quelques gouttes me tombent sur la tête, la bâtisse n’étant pas étanche. Cela se calme un peu quand arrive Melody Gardot, vingt-deux ans, somptueuse en talons aiguille, minijupe, long manteau blanc et lunettes noires. Elle se livre à un rituel poussiéreux sur le devant de la scène puis attaque seule la première chanson, tapant d’un pied et claquant des doigts. Ma voisine qui a l’air de s’y connaître claque aussi bien des doigts qu’elle.

Arrivent les trois accompagnateurs et bon je n’aime pas les musiciens de jazz en général et là les trois gars m’énervent vite avec leurs tics, surtout le contrebassiste aux mimiques simiesques. Mon voisin qui lui aime les musiciens de jazz n’hésite pas à le comparer à Quasimodo. C’est méchant. Le saxophoniste ressemble au Terence Trent D’Arby d’il y a longtemps et le batteur à un batteur.

Quant à Melody Gardot… mais je suis là pour l’écouter et c’est vraiment vrai qu’elle sait chanter, l’amour, la pluie et les étoiles, s’accompagnant au piano ou à la guitare, se déplaçant avec une élégante canne qui n’a pas l’air de servir à grand-chose, buvant du vin rouge, racontant sa vie en anglais ce que fait que je n’y comprends pas grand-chose sauf quand elle se hasarde au français qui, nous dit-elle, est pour elle la langue du lit « et ici c’est intimité mais ce n’est quand même pas le lit », et de nous envoyer des petits bisous et de nous demander de chanter avec elle (enfin, à certain(e)s, je ne suis pas concerné) :

-Si tu sais chanter, tu chantes fort et si tu ne sais pas chanter, eh bien tu te tais.

Pendant certaines chansons règne un silence rare dans la salle, notamment quand elle reprend Somewhere over the rainbow, juste le tambourinage de la pluie qui s’ajoute à la musique. Un technicien vient éponger la mare d’eau au pied du piano et de rappel en rappel jusqu’à l’ovation debout ici méritée, il est minuit quand s’achève ce que tout le monde autour de moi qualifie de merveilleux concert. Je ne dis pas autre chose et je rentre à pied sous la pluie, seul sur le quai au long de la Seine, fatigué et content.

Par michel perdrial - Publié dans : Chanson
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Dimanche 8 novembre 2009

Mercredi quatre novembre, nous nous levons aux aurores et sans même qu’elle puisse petit-déjeuner je l’accompagne à la gare Saint-Charles. Elle doit regagner Paris pour un truc qu’on appelle la rentrée. Marseille sans elle, c’est toujours excitant mais moins bien.

Le mistral souffle à plein. Je passe une partie de l’après-midi à la bibliothèque de l’Alcazar où je m’attarde d’abord sur les images photographiques d’Irina Ionesco avant de lire une partie de Nabe’s Dream, le premier volume du Journal de Marc-Edouard Nabe.

Un peu avant dix-huit heures, je fais partie de ceux et celles qui tentent de se protéger du vent au pied du provisoire Mucem, le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille, sis au fort Saint-Jean, grandement en travaux, « accès par l’ascenseur de la tour d’assaut » précise le carton d’invitation au vernissage de l’exposition Pierre Bourdieu, un photographe de circonstance. La tour d’assaut est en bois et bien discrète, rien à voir avec celle du Fanal, bien dure et sexuellement explicite, mais elle résiste aux bourrasques et une fois la porte ouverte, laissant l’ascenseur aux fatigué(e)s, je monte par l’escalier qui ne tarde pas à me sembler interminable.

Cette exposition, qui se tient dans le cadre de la seizième édition des Rencontres d’Averroès, montre cent cinquante photographies en noir et blanc de format carré prises d’Alger à la Kabylie par Pierre Bourdieu qui faisait le professeur en Algérie entre mil neuf cent cinquante-huit et soixante et un pendant la guerre anticoloniale. Dans une deuxième salle, un écran montre un Pierre Bourdieu plus tard parlant de ses photos d’alors, qui capte celles et ceux qui ne peuvent résister à l’image qui bouge. Je préfère celles qui ne bougent pas, plus au moins classées par thèmes, où l’on voit la difficile vie quotidienne des villes et des campagnes d’alors, avec en arrière-fond l’oppression coloniale. Ces photos d’amateur ont bien vieilli et assurément valent le coup d’être vues.

« J’étais submergé, donc tout était bon à prendre, et la photo c’était ça, une façon d’essayer d’affronter le choc d’une réalité écrasante » déclarait Pierre Bourdieu en deux mille trois.

Le monde arrive, des gens qu’il ne me semble pas avoir croisés dans les rues de la ville, des femmes et hommes bien mis ravis de se rencontrer ici, quelques têtes d’artiste, des officiel(le)s serrant des mains, des étudiant(e)s avec professeur, quelques représentants bien rares d’outre Méditerranée.

-Sympa, hein ? déclare une écervelée en montrant les photos à son comparse.

J’entends qu’il est beaucoup question de Marseille Deux Mille Treize, quand ce sera ici la Capitale Européenne de la Culture.

-Bon alors ça va se faire ou pas ? demande un encravaté à un autre.

-Oui bien sûr. Il faut que cela soit fait.

Je ne sais de quoi ils parlent. Peut-être s’agit-il de la passerelle qui doit joindre le jardin du Pharo au fort Saint-Jean.

Aucun discours, après un temps raisonnable la porte d’une salle voisine s’ouvre. Un buffet y attend vernisseuses et vernisseurs, où l’on se précipite. Point de service, on fait tout soi-même. Je me verse du vin rouge dans un verre en plastique et m’empare d’une brochette de poisson huileux qui s’avère bien compliquée à manger. J’échappe de peu à la catastrophe, me rabattant pour la suite sur des brochettes de poulet aux herbes et termine par ce que je prenais pour un chou à la crème mais qui est en fait empli d’une mixture assez étrange et pas de mon goût. M’apprêtant à redescendre l’escalier, je croise des jaloux qui arrivent trop tard devant le buffet dévasté

-Ils sont tous là à se goberger et personne ne regarde les photos, ricane l’un d’eux.

Sur mon petit carnet, j’ai noté ceci tiré de l’article Guerre et mutation sociale en Algérie qu’écrivit Pierre Bourdieu en mil neuf cent soixante dans la revue Etudes méditerranéennes : Par le port du voile la femme algérienne crée une situation de non-réciprocité ; comme un joueur déloyal, elle voit sans être vue, sans se donner à voir. Elle est toute la société dominée qui, par le voile, refuse la réciprocité, qui voit, qui regarde, qui pénètre, sans se laisser voir, regarder, pénétrer.

Une théorie qui paraît séduisante jusqu’à ce que l’on se dise que les femmes algériennes étaient déjà voilées avant l’arrivée des colons et je me dis alors, luttant contre le vent devant la byzantine cathédrale Major, que le jeune Pierre Bourdieu était meilleur photographe que sociologue.

Par michel perdrial - Publié dans : Expositions
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Samedi 7 novembre 2009

Mardi trois novembre, c’est notre dernier jour ensemble à Marseille. Un peu de pluie nous aide à envisager la fin de nos vacances. Je peux même dire qu’elle tombe bien puisque après un petit-déjeuner pris à l’intérieur de la Maison du Petit Canard (ah, les délicieuses confitures de Youssef), c’est le moment de notre virée culturelle.

Nous commençons juste à côté, dans le Panier, à la Vieille Charité, où sont repliées certaines des œuvres de la collection permanente du Musée Cantini occupé par une exposition temporaire. Beaucoup de bonnes choses comme on en trouve dans tous les musées des grandes villes, mais je suis déçu de n’y pas voir Nombre, 1943, la sculpture de Victor Brauner.

Ensuite, nous allons voir David, Klimt, Toulouse-Lautrec, Degas… de la scène au tableau au Musée Cantini, exposition qui regroupe tableaux et dessins inspirés de pièces de théâtre (Corneille, Racine, Shakespeare, etc) ou d’opéras. C’est à son tour d’être déçue devant le petit Klimt de seconde zone. Son nom en grand sur l’affiche doit en piéger plus d’un(e).

Nous sortons de là nous disant qu’heureusement on n’a pas eu à payer et allons nous sustenter rue Breteuil au restaurant Midi Pile, un excellente adresse trouvée au hasard de nos pérégrinations, buffet d’entrées (dont plein de propositions du sud de la Méditerranée), copieux plat du jour, dessert de la maison, cruchon de vin, tout cela pour treize euros par personne.

La pluie ayant cessée, elle m’offre un thé à la menthe sur le cours Belsunce juste à côté de l’Alcazar devenu Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale, une appellation modeste pour ce qui est une superbe médiathèque en plein quartier sensible (comme disent les politicien(ne)s). Elle y est venue du temps qu’elle était étudiante marseillaise et me la fait visiter de haut en bas, se désolant qu’il n’y ait pas l’équivalent à Paris (à Beaubourg on ne peut emprunter) et encore moins à Rouen où celle prévue a été détruite par Fabius, Robert et Fourneyron. Elle a envie que je fasse des photos pour montrer à ces mal inspirés que les ouaiches ne s’intéressent pas qu’au rap et au sport.

-Ça ne sert à rien, lui dis-je, c’est mort et ils sont indécrottables.

Avant de quitter les lieux, nous visitons l’exposition Antony Browne qui propose quatre-vingt-cinq dessins originaux de l’auteur de livres pour enfants, bien connu pour Marcel et le gorille.

            Enfin, nous repassons par la Vieille Charité afin d’y voir l’exposition consacrée à Pierre Albert-Birot, directeur de la « géniale revue d’avant-garde SIC (Sons-Idées-Couleurs) » selon le communiqué de presse signé Frédéric Acquaviva. Je connais Pierre Albert-Birot pour l’avoir lu à l’âge où l’on s’intéresse aux mouvements d’avant-garde. Je me demande qui, aujourd’hui, à moins d’y être obligé par ses études, avale les mille pages sans ponctuation de son épopée Grabinoulor.

            Pierre Albert-Birot est une sorte de pyrogène

            Si vous voulez enflammer des allumettes

                        Frottez-les donc sur lui

                        Elles ont des chances de prendre

écrivit Guillaume Apollinaire en mil neuf cent dix-sept dans son Poèmepréfaceprophétie.

            -Le problème avec les artistes et les écrivains d’avant-garde, c’est qu’un jour ils n’apparaissent plus que comme les acteurs d’une époque révolue et que leurs œuvres n’ont plus qu’un intérêt historique, dis-je à celle qui me tient la main.

-Oui, me répond-elle, il n’y a que Marcel Duchamp qui échappe à ça. Lui, c’était vraiment un génie.

Par michel perdrial - Publié dans : Expositions
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Vendredi 6 novembre 2009

            Marseille, j’y arrive par la gare Saint-Charles, sous le soleil, le vingt-trois octobre, descendant les marches de l’escalier monumental suivi de ma valise à roulettes (une concession faite à ma clavicule gauche), tout de suite saisi par le désordre ambiant, voitures garées n’importe où, quidams traversant quand ils veulent, chantiers plus ou moins protégés, commerces de trottoir, agitation perpétuelle, ce qui fait le charme de la ville, ce qui fait que j’y reviens avec plaisir, ce qui plait aussi à celle qui n’y est plus étudiante et me rejoint le lendemain, dont une amie dit « Marseille, ce n’est pas la France » et nous d’accord avec elle, aussi bien peut-on dire « Marseille, c’est la France car ce n’est pas la Sarkozie ».

J’avance suivant la pente, tourne à droite sur la Canebière, arrive au Vieux Port, là-haut Notre-Dame-de-la-Garde résiste à un vent qui fait choir les scouteurs. Deux tombent près de moi, l’un garni d’un conducteur qui se relève un peu surpris. Je passe devant la mairie du Gaudin et tourne à droite vers la Vieille Charité. La valise commence à peser, c’est que je monte vers le Panier.

            Là se trouve notre logement, un studio baptisé César (celui de Pagnol), ancien atelier d’artiste perché au dernier étage de la Maison du Petit Canard, chez Youssef et Stefanie, au bout de la rue Sainte-Françoise, dans ce quartier à la mauvaise réputation où se greffent désormais (près de chez nous) le Cinéma et la Boutique de la stupide série télévisée Plus belle la vie.

De bien bons petits-déjeuners pris en terrasse nous attendent chaque matin dans la Maison du Petit Canard où la conversation avec nos sympathiques hôtes et les autres hébergé(e)s est alimentée par les nouvelles locales, un match de foute contre Paris annulé et La Provence qui titre pour quelques heurts avec les Céhéresses « Jour de guerre », les ordures qui s’amoncellent suite à une grève des éboueurs et la patronne de la boutique du feuilleton niais qui peste car poubelle la vie.

            Quoi raconter encore de cet été marseillais de la Toussaint deux mille neuf, le vent tombé et le soleil chaque jour (« vingt-cinq degrés ici c’est comme au Sénégal » se réjouit l’Africain qui nous montre le chemin de Cassis où il se rend tous les jours pour vendre des vaches dansantes en peluche), l’exploration des calanques en bateau, la balade sur les îles du Frioul, celle au port de l’Estaque sur les traces de Cézanne et des autres, toutes les rues parcourues, de la Belle de Mai à la Plaine, du vallon des Auffes à Belsunce, nos repas et nos nuits, et la perte de sa carte bancaire, heureusement retrouvée et conservée par le vigile du Marché Plus de la Canebière, suis obligé de résumer.

            Quand même : ce repas chez Mama Africa, rue d’Aubagne. Nous attendons sur le trottoir d’en face qu’ouvre cet Ivoire Restaurant recommandé par tous les guides Let’s go, Lonely Planet et celui du Routard. C’est écrit sur la vitre mais suite à une erreur d’oreille le dernier est rebaptisé Guide du Retour. Nous imaginons Sarkozy, Hortefeux et Besson rédigeant cet ouvrage pratique, tout en contemplant avec deux Africains l’enlèvement d’une voiture mal garée dans ce quartier qu’aucun des trois cités plus haut ne traversera jamais. La fourrière est là ; pour la protéger, la police et pour protéger la police, quatre soldats comme on voit dans les gares, mitraillette au point :

            -L’hélicoptère va bientôt arriver, plaisante-t-on ensemble.

            -Ils sont jeunes et c’est eux qu’on envoie à la guerre pour tuer des enfants, dit l’un des Africains.

            -Parfois ce sont eux qui se font tuer, lui dis-je.

            -Bon allez je vais cherche la fille, nous dit-il.

 Il se rend dans un appartement pas loin, d’où arrive une des cuisinières. Nous entrons et buvons en apéritif un alcool local tandis que passe sur la plateforme de la fourrière une voiture cabossée. Les soldats se replient en bon ordre. Le déjeuner est succulent, bien qu’elle regrette d’avoir choisi le manioc comme accompagnement plutôt qu’à mon exemple la banane plantain. Une carafe de jus de gingembre nous fait dessert.

Quand même : cet autre repas chez les Deux Sœurs, rue Pautrier, près de la friche de la Belle de Mai désormais dévolue aux artistes. Les deux sœurs et la tata et encore une autre femme de ces âges sont en pleine forme. L’une me reproche de la regarder de travers et que ça va pas se passer comme ça. On a intérêt à tout manger. Ce n’est pas difficile : les alouettes sans tête et les pieds-paquets sont délicieux.

Les sœurs sont partout : en cuisine, au service en salle, à l’engueulade dans la rue et au bar où un verre est réservé à chacune, qui se remplit régulièrement. Nous ne sommes plus seuls dans la petite salle. Les habitué(e)s arrivent dont l’un qui se plaint de ne pas avoir assez. La réplique est sans appel :

-Commence donc par finir ton assiette, non mais t’as vu comme t’es maigre, conaud.

Entre une mince jeune femme qui rejoint trois déjà là :

-Ah, c’est à cette heure-là que tu arrives toi l’enculée.

Les sœurs nous offrent un digestif en s’excusant de leur langage, mais non c’était parfait leur dis-je cependant que celle qui m’accompagne se roule une cigarette.

A peine dans la rue, réjouis comme il faut par cette aventure, on entend l’une des sœurs qui nous court après : Hey la gonzesse, t’as oublié ton mégot!

Par michel perdrial - Publié dans : Vagabondages
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