Retour en arrière, mercredi matin je suis à la gare de Rouen avec l’espoir de prendre un train pour Paris. Un espoir compromis par la présence d’un train de type bétaillère à deux niveaux immobilisé voie deux. C’est le train précédant le mien. S’il est encore là c’est qu’il est tombé en panne. C’était déjà le cas hier, m’apprend l’entourage. Les économies sarkoziennes ont leurs conséquences qui font râler le bon peuple mais pas toujours en direction du vrai responsable. La foule des potentiel(le)s voyageurs et voyageuses grossit. Celles et ceux du train en panne descendent. Quand enfin le train en provenance du Havre est annoncé, détourné voie une, c’est la ruée. Je choisis de me rendre en queue de train. Malheur à moi, il y a là un groupe de branlotins et branlotines en voyage. L’une d’elles est munie d’un lecteur de dévédé ambulant. Elle et ses copines regardent une navrante série américaine, voulant sans doute illustrer le proverbe Telle mère, telle fille.
Je me case le plus loin possible des gêneuses et me plonge dans Treize récits et treize épitaphes de William T Vollmann, un roman (si l’on peut dire) dont je ne comprends pas tout, ce qui me plaît. Je note cette phrase : Le soleil était aussi cuivré qu’un accouplement de mouches dorées.
Arrivé à Paris, direction le Quartier Latin. Passant devant le Palais de Justice, je vois venir vers moi un homme à petite moustache. Il m’est familier. Je m’apprête à lui dire bonjour quand je me rends compte qu’il s’agit du juge Renaud Van Ruymbeke que je ne connais que de télévision.
Je fais le tour de mes habituelles librairies d’occasions puis pique-nique dans le jardin médiéval près du Musée du Moyen-Age. Il est temps de me rapprocher de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. C’est écrit en belles lettres dorées sur la façade du bâtiment à l’architecture imposante et en travaux. Tout cela date d’une époque où l’on y croyait vraiment, me dis-je en franchissant la grille sous l’œil suspicieux de la gardienne. Sur le pavé devant son bureau, une pile de Figaro et de Journal des Finances, gratuits, à la disposition des beauzarteux et beauzarteuses, le genre de détail qui en dit plus qu’un long discours. Je suis là pour voir l’exposition de dessins d’Annette Messager (qui est aussi professeure ici). Ali Baddou l’a invitée à ce propos dans un de ses Matins de France Culture, ça m’a donné envie.
-Vous traversez la cour, entrez dans la grande verrière et ensuite c’est à gauche, me dit la gardienne
Superbe, cette verrière en pleine rénovation, Tout autour sont écrits en lettres capitales les noms des artistes du temps de sa construction. Mais où donc est cette exposition ? Je trouve une porte avec un petit mot écrit dessus : Pour ouvrir tirez fort. Je tire fort. Une femme est là assise à une table. Je lui demande. Eh bien, c’est là. Dans le lieu le plus inapproprié pour exposer, une sorte de salle de travail dont deux des tables sont occupées par des secrétaires parlant d’un voyage en Italie.
-Vous devez écrire votre nom sur ce cahier, me dit l’une d’elle.
J’écris mon nom sur une sorte de cahier d’écolier. Le total des visiteurs de la veille est indiqué : Quarante-huit.
Je demande s’il y a un imprimé de présentation de l’exposition .Non, il y a juste un écriteau sur le mur, ne disant à peu près rien. Quant aux dessins d’Annette Messager, cela sent le fond de tiroir, tout un mur de petits Pinocchio, un autre de femmes-monde (tu dessines une femme enceinte et tu remplaces son ballon par un globe terrestre), une vitrine de cartes de France (tu fais une France, si c’est la France nucléaire tu la remplis de dessins de centrales, si c’est la France qui digère tu la remplis d’intestins, tu continues avec d’autres idées du même genre). Il y aussi d’autres choses sur les murs mais je suis tellement déçu que je ne demande pas mon reste. Qu’est-ce qui lui a pris à Ali Baddou ?
Le seul point positif de ma venue ici, c’est que ça me permet de voir de près à quoi ça ressemble l’Ecole des Beaux-Arts de Paris aujourd’hui. Tout à l’heure, au café La Charrette, rue des Beaux Arts (une rue encombrée de mauvaises galeries d’art), deux professeurs parlant de leurs élèves, l’un disant à l’autre :
-Oh, cette année, ils ont gentils, assez durs, mais pas du tout au niveau. Je vais leur faire ranger ma réserve. S’ils ne le font pas, ils n’auront pas l’examen.