Vendredi 23 mai 2008

            Retour en arrière, mercredi matin je suis à la gare de Rouen avec l’espoir de prendre un train pour Paris. Un espoir compromis par la présence d’un train de type bétaillère à deux niveaux immobilisé voie deux. C’est le train précédant le mien. S’il est encore là c’est qu’il est tombé en panne. C’était déjà le cas hier, m’apprend l’entourage. Les économies sarkoziennes ont leurs conséquences qui font râler le bon peuple mais pas toujours en direction du vrai responsable. La foule des potentiel(le)s voyageurs et voyageuses grossit. Celles et ceux du train en panne descendent. Quand enfin le train en provenance du Havre est annoncé, détourné voie une, c’est la ruée. Je choisis de me rendre en queue de train. Malheur à moi, il y a là un groupe de branlotins et branlotines en voyage. L’une d’elles est munie d’un lecteur de dévédé ambulant. Elle et ses copines regardent une navrante série américaine, voulant sans doute illustrer le proverbe Telle mère, telle fille.

            Je me case le plus loin possible des gêneuses et me plonge dans Treize récits et treize épitaphes de William T Vollmann, un roman (si l’on peut dire) dont je ne comprends pas tout, ce qui me plaît. Je note cette phrase : Le soleil était aussi cuivré qu’un accouplement de mouches dorées.

            Arrivé à Paris, direction le Quartier Latin. Passant devant le Palais de Justice, je vois venir vers moi un homme à petite moustache. Il m’est familier. Je m’apprête à lui dire bonjour quand je me rends compte qu’il s’agit du juge Renaud Van Ruymbeke que je ne connais que de télévision.

            Je fais le tour de mes habituelles librairies d’occasions puis pique-nique dans le jardin médiéval près du Musée du Moyen-Age. Il est temps de me rapprocher de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. C’est écrit en belles lettres dorées sur la façade du bâtiment à l’architecture imposante et en travaux. Tout cela date d’une époque où l’on y croyait vraiment, me dis-je en franchissant la grille sous l’œil suspicieux de la gardienne. Sur le pavé devant son bureau, une pile de Figaro et de Journal des Finances, gratuits, à la disposition des beauzarteux et beauzarteuses, le genre de détail qui en dit plus qu’un long discours. Je suis là pour voir l’exposition de dessins d’Annette Messager (qui est aussi professeure ici). Ali Baddou l’a invitée à ce propos dans un de ses Matins de France Culture, ça m’a donné envie.

            -Vous traversez la cour, entrez dans la grande verrière et ensuite c’est à gauche, me dit la gardienne

            Superbe, cette verrière en pleine rénovation, Tout autour sont écrits en lettres capitales les noms des artistes du temps de sa construction. Mais où donc est cette exposition ? Je trouve une porte avec un petit mot écrit dessus : Pour ouvrir tirez fort. Je tire fort. Une femme est là assise à une table. Je lui demande. Eh bien, c’est là. Dans le lieu le plus inapproprié pour exposer, une sorte de salle de travail dont deux des tables sont occupées par des secrétaires parlant d’un voyage en Italie.

            -Vous devez écrire votre nom sur ce cahier, me dit l’une d’elle.

            J’écris mon nom sur une sorte de cahier d’écolier. Le total des visiteurs de la veille est indiqué : Quarante-huit.

            Je demande s’il y a un imprimé de présentation de l’exposition .Non, il y a juste un écriteau sur le mur, ne disant à peu près rien. Quant aux dessins d’Annette Messager, cela sent le fond de tiroir, tout un mur de petits Pinocchio, un autre de femmes-monde (tu dessines une femme enceinte et tu remplaces son ballon par un globe terrestre), une vitrine de cartes de France (tu fais une France, si c’est la France nucléaire tu la remplis de dessins de centrales, si c’est la France qui digère tu la remplis d’intestins, tu continues avec d’autres idées du même genre). Il y aussi d’autres choses sur les murs mais je suis tellement déçu que je ne demande pas mon reste. Qu’est-ce qui lui a pris à Ali Baddou ?

            Le seul point positif de ma venue ici, c’est que ça me permet de voir de près à quoi ça ressemble l’Ecole des Beaux-Arts de Paris aujourd’hui. Tout à l’heure, au café La Charrette, rue des Beaux Arts (une rue encombrée de mauvaises galeries d’art), deux professeurs parlant de leurs élèves, l’un disant à l’autre :

            -Oh, cette année, ils ont gentils, assez durs, mais pas du tout au niveau. Je vais leur faire ranger ma réserve. S’ils ne le font pas, ils n’auront pas l’examen.

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Dimanche 18 mai 2008

            Samedi dix-sept mai deux mille huit, c’est la nuit des musées, rien de bien excitant dans la programmation rouennaise cette année mais c’est une bonne occasion de voir tranquillement avec celle qui m’accompagne les œuvres de Bernard Ollier exposées au Musée des Beaux-Arts sous le titre Ombres heureuses. Le programme annonce une visite guidée de l’exposition à dix-neuf heures et à vingt heures. À fuir comme la peste, nous disons-nous et nous attendons vingt heures trente pour nous y rendre.

            Las, à peine avons-nous pénétré dans la salle qui donne sur le jardin des sculptures qu’en provenance de la salle voisine où commence ladite exposition, nous entendons la voix aigue et tonitruante d’une guide-conférencière qui prétend expliquer par ah plus bêêêê (à moins que ce ne soit par bêêêê plus ah) le pourquoi et le comment des dessins et des écritures de l’artiste.

            Le sans gène de cette personne n’a pas de borne. Nous nous tenons le plus loin possible d’elle et de ses client(e)s, lisons quelques-unes des morts de peintres écrites par Bernard Ollier et gravées par ses soins (à l’ancienne avec fautes et ratures volontaires en compliquant l’approche), cela dans un format identique à celui des dessins qu’ils côtoient.

            Quand la femme à la voix insupportable entre, suivie de sa troupe, je me dis qu’il est urgent d’écrire, à la manière de Bernard Ollier, une mort de guide-conférencière de musée.

            Elle et moi trouvons refuge dans la grande salle où débute l’exposition. Là se trouvent les dessins de grand format. De loin, ils paraissent pour des plaques métalliques grises. Il faut s’approcher pour en découvrir la vérité, ces milliers de coups de crayon sur papier formant ces Ombres heureuses, oxymore bien venu.

            Une vidéo montre l’artiste en action, grandes chaussettes aux pieds, à genoux sur le papier qu’il balaie de crayonnages. Jamais on ne voit son visage. Pas davantage dans le catalogue édité pour l’occasion. Bernard Ollier est un être secret, qui s’expose très peu. Rien de plus éloigné de lui et de son œuvre que la bruyante visite guidée qui heureusement s’achève. Le silence revient. Il fait bon maintenant s’attarder dans la petite salle rectangulaire, pour voir à loisir chaque dessin et sourire à la lecture de chaque texte.

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Samedi 17 mai 2008

            Ce vendredi après-midi, je bénéficie encore une fois de l’histoire de l’aître Saint-Maclou donnée en nourriture intellectuelle, par un guide rodé, à un groupe de retraités touristes dont l’un n’a qu’une question à poser :

            -Où est-ce qu’on retrouve le car ?

            -Aujourd’hui, ces bâtiments abritent l’Ecole de Beaux-Arts de Rouen, répond le guide.

            C’est précisément la raison de ma présence ici. Je viens vernir les vidéos proposées par Sebastián Diaz Morales, né en Patagonie, vivant à Amsterdam. Les salles sont fermées. Il y a du retard, au moins une demi-heure, dit-on. J’en apprends la cause d’une connaissance avec qui je discute de la parution du Journal de Jean-Patrick Manchette. Le vernissage précédent, celui d’Hospitalités, exposition de travaux d’élèves organisée au Céhachu de Rouen, a lui-même pris du retard par la présence d’un mort dans la chapelle (il a fallu attendre la fin des obsèques).

            J’ai néanmoins le temps de voir en entier The man with the bag, diffusé sur grand écran format cinémascope dans la deuxième salle, un film où pendant quarante minutes un homme fuit, poursuivi par la peur et les aboiements de chien, traînant son sac d’os, son sac de pierres, dans un paysage désolé et désertique à la ligne d’horizon surlignée de blanc, à la lumière irisée, tombant parfois dans la faille ouverte par le filmage double caméra, sauvé finalement par un conducteur de piqueupe, le croit-on tout du moins, car après une longue traversée de lieux urbanisés, le sauveur le ramène à l’hostile point de départ et la course reprend, une fin sans fin tout à fait à mon goût. Certain(e)s entrent après le début du film et quittent la salle avant la fin. Un peu comme de commencer un roman à la page cinquante et de l’abandonner à la cent douzième. Qu’on n’aille pas au bout si l’on n’est pas intéressé, je comprends, mais qu’on commence n’importe où, sans rien comprendre à la situation présentée, je trouve ça bizarre, un effet du zappage télévisuel sans doute.

            Plus le temps de m’attarder devant l’autre film, Oracle, celui de la première salle, présenté sur double écran. Il ne dure que dix minutes mais ce soir je vais au concert et à l’Opéra on n’est jamais en retard. Je préfère profiter du temps qui me reste en buvant un verre de vin rosé, pas mauvais pour une fois, tout en discutant avec l’une et avec un autre.

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Vendredi 16 mai 2008

            Après la foule du buffet de vernissage, nous voici peu nombreux dans l’auditorium du Musée des Beaux-Arts pour la lecture-concert. Je m’installe au premier rang.

            Laurent Salomé, maître des lieux, dit quelques mots pour présenter la musique incidentale d’Hélios Azoulay et les écritures de Bernard Ollier.

            Le premier, avec son enthousiasme habituel, raconte sa rencontre avec le second :

            -Je te donne ma musique et tu me donnes ta littérature.

            C’est la rencontre de l’extraverti et de l’introverti, du volubile et du taiseux, cela promet, d’autant que Mozart est de la partie, compressé et poncifié, et que les deux artistes partagent le goût de la faillite.

            Les textes de Bernard Ollier sont du genre réaliste absurde et ses phrases subtilement subverties de l’intérieur.

            Il nous narre des morts de peintres (ce sont ces mêmes textes qui côtoient au-dessus les dessins obsessionnels de l’artiste) d’une voix assez neutre mais néanmoins expressive, avec pour comparse Marielle Rubens, tandis qu’Hélios Azoulay de la clarinette et de l’enregistrement en sabote la compréhension. La même mort étant lue plusieurs fois et les perturbations décalées, le spectateur finit par connaître le texte en entier.

            Pendant la performance, on entend, provenant du dessus, l’agitation de l’après vernissage. Pourtant, on pourrait se croire dans un funérarium, occupés à quelque cérémonie d’adieu. Marielle Rubens essuie une larme virtuelle (ou réelle, je ne sais). Je médite sur la farce tragique qu’est la vie de chacun(e) et pour ne pas que la mienne soit trop vite interrompue, je fais bien attention, à l’issue, de traverser prudemment la rue, il s’agit de pas finir comme le frère de tel peintre évoqué par Bernard Ollier, renversé par une décapotable à la sortie d’un Musée des Beaux-Arts.

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Vendredi 16 mai 2008

            Deux vernissages le même soir, quasiment à la même heure, comment faire ? Le premier est celui de l’exposition des photos de Jem Southam à la Galerie du Pôle Image, à « dix-huit heures précises » indique le carton d’invitation. Le second est celui des œuvres de Bernard Ollier au Musée des Beaux-Arts de Rouen à dix-huit heures trente. Je tente les deux.

            A dix-huit heures précises, je suis rue de la Chaîne, où Jem Southam est présent, costume clair et moustache, très anglais, très gentleman. Quelques personnes passent de photo en photo et ça discute en anglais. Laurence Tison, l’adjointe à la Culture, se fait un peu attendre. Je n’ai pas envie de manquer le rendez-vous du Musée, surtout que je sais qu’Hélios Azoulay en est. J’abandonne les photos de Jem Southam que je reviendrai voir un jour où hélas il n’y sera plus.

            Pas de filtrage aujourd’hui au Musée. Mon carton reste dans ma poche. Il y a là bien plus de monde, dont un certain nombre de membres de l’Association des Amis du Musée. Le traiteur est fin prêt.

            Laurent Salomé, directeur des Musées de Rouen, passe devant moi et me regarde. Je lui dis bonjour.

            -Vous ne seriez pas Michel Perdrial ? me demande-t-il.

            -Ciel, je suis démasqué.

            -Oui, je suis d’autant plus content de vous voir que vous nous avez bien rincé, ces derniers temps.

            -C’est vrai.

            -Il faudra que vous veniez voir Fréchon. Ce sont des paysages certes, mais plus intéressants que vous le pensez.

            -Oui, je viendrai bien sûr.

            Nous en restons là. Bernard Ollier est arrivé, costume clair décontracté. Il discute avec sa femme et une amie de celle-ci, je pense.

            -Il y a des jeunes ici, constate-t-il désignant un groupe d’étudiant(e)s de l’Ecole des Beaux-Arts.

            -Oui, répond l’amie, ils sont arrivés tous ensemble. Je les ai photographiés. Ils sont mignons tout plein.

            Ici aussi on attend. Madame le maire, dit la rumeur, mais c’est l’adjointe à la Culture qui finit par arriver. Elle s’excuse d’être en retard car retenue par l’autre vernissage. Un retard justifie l’autre. J’aurais donc pu rester au premier vernissage. Oui, mais suis-je capable d’entendre deux discours de Laurence Tison le même soir ?

            Après elle, Laurent Salomé dit quelques mots, puis l’artiste dit qu’il n’a rien à dire. Tout le monde doit passer, au terme d’un petit parcours labyrinthique, par les salles où sont exposées les œuvres. Pas question ce soir de foncer directement sur le buffet. Je constate une nouvelle fois l’inadéquation entre la plupart des invité(e)s du Musée et l’art contemporain. C’est d’autant plus flagrant ce soir que l’œuvre mérite attention, effort et réflexion. Là aussi, il faudra que je revienne.

            L’opinion majoritaire des Amis du Musée est celle que résume une dame entre petit four et champagne :

            -C’est beau, il faut le faire, mais bon…

            Bernard Ollier signe quelques livres, achetés par de vrais amateurs, d’une petite écriture ornée de graphismes compliqués en bon obsessionnel qu’il est. Les beauzarteux et beauzarteuses se jettent sur chaque plat de petits fours comme moineaux affamés ; on a de l’appétit à cet âge et on ne mange pas tous les jours à sa faim. Hélios Azoulay vient boire vite fait une coupe de champagne.

            -Je suis ravi de vous entendre à nouveau si vite, lui dis-je.

            -Ne parlez pas trop tôt, me répond-il.

            -Alors, disons que je suis ravi de la perspective de vous entendre à nouveau.

            C’est pour bientôt, quelques délicieux chocolats encore et je me dirige vers l’auditorium où doit se tenir la lecture-concert : textes de Bernard Ollier, musique d’Hélios Azoulay.

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Jeudi 17 avril 2008

            Mardi après-midi, je prends mon courage à deux mains (comme on dit) et me rends Derrière la Salle de Bains chez Marie-Laure Dagoit où se tient, c’est le dernier jour, une exposition intitulée Tout autour de Pierre Molinier. Je me doute que je ne suis pas le bienvenu là-bas. La narration de mon dernier passage (exposition Mïrka Lugosi) n’a pas plu à Marie-Laure. Elle l’a copiée collée dans son blog sous le titre Mauvaise humeur légendaire, ce qui m’a valu d’être vilipendé par Martial et Bertrand, deux membres de son fane-cleube, mais pour Molinier je peux prendre quelques risques.

            Le menu est alléchant ; Mïrka Lugosi, Tom de Pékin, Gilles Berquet, Stéphane Blaquet et La Bourette sont annoncés autour de Pierre Molinier. Dans l’assiette, juste deux photos de Molinier, jouxtées de quelques dessins ou photos des entourant(e)s. Ma visite ne dure donc pas longtemps, d’autant que Marie-Laure ne m’offre que le dialogue minimal « bonjour » et « au revoir ».

            Il ne s’agit pas de rester sur une déception. C’est le moment de revoir, rentré à la maison, le dévédé consacré à Molinier que m’a généreusement offert, il y a un an, Jean-Pierre Turmel qui dirige le label Sordide Sentimental.

            Ce dévédé s’intitule Hommage à Molinier. Il est niché dans un copieux accordéon cartonné où figurent des reproductions de photomontages de Pierre Molinier et de l’artiste britannique Genesis Breyer P-Orridge (qualifié de « fossoyeur de la civilisation » par le Daily Mail). On trouve aussi dans ce dépliant des reproductions de couvertures de livres et revues consacrés à Molinier ainsi que des articles fouillés signés de Genesis Breyer P-Orridge (Une chambre noire du désir, le shrapnel sensuel de Pierre Molinier), de Jean-Pierre Bouyxou (Un androgyne tonique) et de Jean-Pierre Turmel (Convergences).

            Deux films se partagent le dévédé : le concert/performance de Thee Majesty (Genesis Breyer P-Orridge, Lady Jaye Breyer P-Orridge, Bryin Dall, Baba Larriji et Edley Odowd) enregistré à Paris en deux mille quatre à l’une des Soirées Nomades de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, et le film de Jean-Pierre Bouyxou et Raphaël-G. Marongiu réalisé à Bordeaux en mil neuf cent soixante-sept/ soixante-huit avec Pierre Molinier et ses complices : Satan bouche un coin. Ça, c’est sûr.

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Lundi 14 avril 2008

            Fichu lundi qui commence sous la pluie, je prends le chemin du Musée des Beaux-Arts qui propose en ce moment (gloire à la nouvelle maire de Rouen Valérie Fourneyron) l’entrée gratuite.

            Je dépose mon sac à dos et mon parapluie dégoulinant au vestiaire puis commence par l’exposition temporaire consacrée à un gars du coin Roger Tolmer. Il faut bien cette occasion pour que je consacre quelques minutes à une peinture qui ne me dit rien. Je n’aime guère de manière générale les paysages et ceux-là tout particulièrement. Certains sont titrés de façon purement informative : Dehors, la nuit ou La cime des arbres. D’autres de façon mystico-pantoufle : Eperdue d’infini ou Sortie des ténèbres.

            Elles semblent bien oubliées les grandes expositions de l’époque de la réouverture après travaux du Musée, terminées aussi les bonnes expositions qui avaient pris le relais. On en est à Roger Tolmer. Le pire est à venir avec le prochain invité : le croûteux Charles Frechon, de l’Ecole de Rouen. Cela sous le matronage de Catherine Morin-Dessailly, remerciée il y a peu par les électeurs et les électrices rouennais(e)s.

            Je me calme en parcourant la collection permanente. Je passe par tous mes tableaux préférés. J’en adopte d’autres au passage : Le Bain de Diane de François Clouet et Gigolette en rouge de Frantisek Kupka. J’en envoie aussi beaucoup en réserve et certains à la décharge. Le ménage que je ferais dans ce genre d’endroit si j’étais dictateur de musée (euh, directeur). Il y a aussi des tableaux que je déplacerais pour les mettre en valeur ailleurs. Tout de suite, je sortirais de la salle du jubé, où elles voisinent avec de repoussantes toiles montrant des scènes bibliques ou guerrières, l’envoûtante religieuse d’Enigme peinte par Alfred Agache et la cruelle dérive des Enervés de Jumièges due à Evariste-Vital Luminais.

            Une œuvre qui me plaît bien, c’est le mobile de Martin Kersels, artiste contemporain vivant en Californie, à Sierra Madre. Ce mobile côtoie l’ombre peinte par André Raffray du porte-bouteille de Marcel Duchamp. Thank you for shopping with us agite le sac en plastique qu’on ne distribue plus aux caisses de supermarché au prétexte de la défense de la nature.

            Pendant ma pérégrination, je ne croise pas plus de dix personnes. C’est un vrai luxe de pouvoir être seul dans une salle de musée, seul le temps que l’on souhaite devant telle ou telle peinture.

            En fin de parcours, je côtoie deux femmes suivies de trois enfants filles. L’une des fillettes, considérant les pictogrammes sur les portes des toilettes, pose une question comme on sait en poser à cet âge, se demandant pourquoi les handicapés vont aux toilettes avec les femmes.

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Samedi 5 avril 2008

            Première fois que je reçois une invitation à  bien vouloir honneur de ma présence une exposition de l’Ecole des Beaux-Arts de Rouen avec en entête les noms de Valérie Fourneyron, Députée Maire et de Laurence Tison, Ajointe au Maire, chargée de la Culture et du Spectacle Vivant.

            La culture avec ou sans majuscule, je ne sais pas très bien ce que c’est mais que la nouvelle municipalité n’y inclut pas le spectacle vivant (avec ou sans majuscules), je trouve ça étrange.

            Quoi qu’il en soit, à l’heure où j’y suis je ne vois là ni la maire ni l’adjointe. Peu de monde me tient compagnie dans les deux salles de la grande galerie. Quelques beauzarteux et beauzarteuses et quelques invité(e)s comme moi, après avoir parcouru l’univers visuel de Véronique Boudier et l’univers sonore d’Emmanuel Laguarrigue, n’ont d’autre choix que de sortir. Nul imprimé n’est là pour expliquer le propos des deux artistes. C’est du vernissage à bas bruit. Il doit y avoir un bar quelque part mais le vin qu’on y sert je le connais.

            Emmanuel Laguarrigue présente Impressions chosen from another time une installation qui me fait songer à celles de Claude Lévêque vues récemment à la galerie Mennour à Paris : des cubes métalliques, des néons, des baffles grandes et petites, dont certaines s’embrassent sur la bouche, et du son (musique et voix superposés) en boucle.

            Véronique Boudier présente Tu tu une installation vidéo de trois grands écrans sur trois murs différents où est projeté en décalage le même film montrant les évolutions gracieuses d’une danseuse en tutu et masque du genre de ceux utilisés dans les cérémonies sadomaso.

            Le premier comme la seconde travaillent sur la répétition, aussi, me dis-je, tu peux rester longtemps à écouter ou à voir la même chose, si t’es têtu, sinon tu te tues…euh… sinon tu te tires. C’est ce que je fais.

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Jeudi 27 mars 2008

            Il faut peu de chose pour passer pour un Parisien. Se déplacer dans les rues sans plan de la ville à la main suffit. Trois égarées s’adressent successivement à moi sur le trajet qui me mène de la rue Saint-André-des-Arts dans le Quartier Latin à la rue Debelleyme dans le Marais. J’indique à chacune la bonne réponse : « Châtelet, oui c’est ici », « Beaubourg, pas loin à droite », « La rue des Rosiers, ah non pas par là, de l’autre côté, après l’Espace des Blancs-Manteaux ». Je suis si serviable que je m’étonne. Quel démon m’a possédé pour que je me sois si bien conduit ? comme dit Henry David Thoreau.

            Rue Debelleyme, j’entre dans la galerie Thaddaeus Ropac pour voir les Remix de Georg Baselitz ici exposés jusqu’à la fin du mois.

            Le peintre, âgé de soixante-dix ans, explique sa démarche ainsi : « J’ai emprunté le concept de Remix à la musique, il ne s’agit pas de faire des variations, mais de réactualiser un motif en lui donnant un nouveau rythme. ». Le premier tableau qu’il ait réinterprété est Die grosse Nacht in Eimer, saisi pour outrage public aux bonnes mœurs à Berlin-Ouest en mil neuf cent soixante-trois.

            Je n’aime pas particulièrement les œuvres de Baselitz, connu pour ses personnages tête en bas (il s’agit pour lui de montrer que toute peinture est abstraite), et ses Remix ne me séduisent pas davantage. Les amateurs, bien plus compétents que moi, y voient une manière plus légère et plus colorée. J’y vois plutôt, dans certains cas, une tentative pour se saborder, ainsi ce tableau intitulé Regietheater-Regiemalerei quasiment recouvert d’une énorme tache noire. Je me trompe sans doute.

            Quoiqu’il en soit, je ne perds pas mon temps ici car Baselitz me donne de bonnes nouvelles de Duchamp avec sa série représentant Marcel copulant avec sa bonne. Cela s’appelle Marcel Duchamp et la femme de chambre. Eros, c’est toujours la vie.

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Samedi 22 mars 2008

         Peu de monde à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Mont-Saint-Aignan ce jeudi en fin d’après-midi pour vernir l’exposition Pages d’écriture et autres textes, nouvelle étape du cycle Relectures, pastiches, citations. Y sont montrées des œuvres venues du Frac de Haute-Normandie, regroupées autour de ce thème on ne peut plus scolaire.

         Je n’y trouve pas mon plaisir. Seuls m’intéressent, qui dialoguent entre eux, les travaux de David Liaudet sur le dictionnaire Complément d’illustrations du dictionnaire Larousse, série de petits dessins fantaisistes illustrant les mots sans dessin du susdit dictionnaire (trois panneaux sont exposés : de délabrer à désorganiser, un programme que je veux bien faire mien) et ceux de Rober Racine sur le dictionnaire aussi, le Robert évidemment, dont il supprime chaque mot à définir à coup de cutteur, ne laissant en évidence que la définition. Egalement me retiennent les aquarelles obsessionnelles d’Etienne Pressager, bande de dessin et bande temporelle, chaque détail dessiné est doublé d’un commentaire écrit au crayon où figure en premier lieu l’heure précise à laquelle il est réalisé, et la copie narquoise d’une page de manuel d’éducation féminine Femme pratique : Comment soigner une plaie d’Annette Messager. Le reste m’indiffère ou ne me plaît pas.

         Bruno Maheu, directeur de l’endroit est retenu par une réunion avec l’Inspecteur d’Académie adjoint. On n’aura pas droit à son petit discours. Je ne m’en plains pas. C’est Marc Donnadieu, directeur du Frac, qui prend la parole et explique chaque artiste exposé(e). Il le fait très bien, comme à l’accoutumée. Je peux même dire que, dans certains cas, le discours sur l’œuvre est meilleur que l’œuvre elle-même. A la fin de cette présentation savamment improvisée, une professeure le félicite :

         -C’était très bien. Vous êtes très pédagogue.

         A l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres, c’est le plus beau des compliments.

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