Je rejoins le quai rive droite ce vendredi vers quatorze heures trente où l’Armada des voiliers se constitue peu à peu, doublée d’une armée de bateaux promène-touristes venus d’un peu partout, de Bretagne notamment. L’un d’eux nommé Le Rhône se vante en lettres capitales sur sa coque. Il « respecte le facteur quatre de Kyoto ». Les vendeurs et vendeuses officiel(le)s du programme officiel publié par Paris Normandie m’assaillent et me saoulent. Je demande à l’une d’elle combien elle gagne : quatre-vingt-quatre centimes sur les sept euros de chaque exemplaire vendu. Le soleil brille et sur ces quais à cette heure, on crève de chaud.
Je décide d’aller boire en café en retrait, croisant une bande de militaires à casquette qui farnientent sur les pelouses près de la fac de droit, buvant une boisson aromatisée américaine. Sur la place des ouvriers installent le matériel nécessaire à la messe en plein air de dimanche, la croix est en creux et les chaises en plastique, une sono puissante est accrochée à deux mâts. Je trouve refuge au Café de la Place dont je suis le seul client, un café à l’ancienne, banquettes, miroirs, grande pâle moulinant l’air au-dessus de ma tête. Je peux me croire dans un bateau en partance vers une destination inconnue. L’homme âgé qui tient ce café lit les journaux publicitaires, accoudé à son bar.
Quand je quitte le navire, le soleil est voilé et un peu d’air frais bienvenu rend les quais de nouveau attirants. L’Orchestre du Grand Turc fait sa balance. C’est devant cette scène que j’ai rendez-vous avec elle à cinq heures.
Sur la Seine, les vedettes de Bréhat promènent des cheveux gris. Tout le monde attend les nouveaux voiliers annoncés pour seize heures et qui n’arrivent pas. Une grosse dame à casquette Armada, assise sur une bitte, téléphone à son gros mari, assis sur une autre bitte à vingt mètres d’elle :
-J’sais pas c’qu’y foutent, y z’avaient dit quatre heures et y sont toujours pas là. Et pis les autres derrière avec leur musique, y m’cassent les oreilles.
Une jolie fille dessine les grues de l’autre rive et la nouvelle rumeur dit que si le pont levant reste levé c’est qu’on ne peut plus le redescendre.
Arrivent alors les voiliers du jour, seuls si pas très grands et remorqués si de taille imposante. L’un d’eux est poussé contre le quai entre deux autres bateaux par une sorte de barge fumante. L’Orchestre du Grand Truc attaque et je la vois là-bas qui me cherche et je la retrouve et ensemble on écoute le Grand Truc qui égrène ses chansons zazous dont un certain nombre signées Boris Vian, quelques-unes de Nino Ferrer et d’autres aussi, et même une Samba de l’Armada en final, pas terrible celle-là, pendant que le Mir, bateau russe, fait demi-tour sur la Seine.
Sitôt terminées les chansons, je lui propose de gagner la rive gauche pour voir de près les bateaux italien et russe et ensuite on continue le chemin, on finit par arriver au niveau de la Grande Roue et aujourd’hui même pas besoin de ticket gratuit à aller mendier au stand du département pour y grimper, aussi nous prenons place dans une nacelle et de là-haut, dominant Rouen et son Armada, nous assistons au demi-tour du navire polonais qui vient de passer sous le pont levant levé.