Samedi 17 mai 2008

            Ce vendredi après-midi, je bénéficie encore une fois de l’histoire de l’aître Saint-Maclou donnée en nourriture intellectuelle, par un guide rodé, à un groupe de retraités touristes dont l’un n’a qu’une question à poser :

            -Où est-ce qu’on retrouve le car ?

            -Aujourd’hui, ces bâtiments abritent l’Ecole de Beaux-Arts de Rouen, répond le guide.

            C’est précisément la raison de ma présence ici. Je viens vernir les vidéos proposées par Sebastián Diaz Morales, né en Patagonie, vivant à Amsterdam. Les salles sont fermées. Il y a du retard, au moins une demi-heure, dit-on. J’en apprends la cause d’une connaissance avec qui je discute de la parution du Journal de Jean-Patrick Manchette. Le vernissage précédent, celui d’Hospitalités, exposition de travaux d’élèves organisée au Céhachu de Rouen, a lui-même pris du retard par la présence d’un mort dans la chapelle (il a fallu attendre la fin des obsèques).

            J’ai néanmoins le temps de voir en entier The man with the bag, diffusé sur grand écran format cinémascope dans la deuxième salle, un film où pendant quarante minutes un homme fuit, poursuivi par la peur et les aboiements de chien, traînant son sac d’os, son sac de pierres, dans un paysage désolé et désertique à la ligne d’horizon surlignée de blanc, à la lumière irisée, tombant parfois dans la faille ouverte par le filmage double caméra, sauvé finalement par un conducteur de piqueupe, le croit-on tout du moins, car après une longue traversée de lieux urbanisés, le sauveur le ramène à l’hostile point de départ et la course reprend, une fin sans fin tout à fait à mon goût. Certain(e)s entrent après le début du film et quittent la salle avant la fin. Un peu comme de commencer un roman à la page cinquante et de l’abandonner à la cent douzième. Qu’on n’aille pas au bout si l’on n’est pas intéressé, je comprends, mais qu’on commence n’importe où, sans rien comprendre à la situation présentée, je trouve ça bizarre, un effet du zappage télévisuel sans doute.

            Plus le temps de m’attarder devant l’autre film, Oracle, celui de la première salle, présenté sur double écran. Il ne dure que dix minutes mais ce soir je vais au concert et à l’Opéra on n’est jamais en retard. Je préfère profiter du temps qui me reste en buvant un verre de vin rosé, pas mauvais pour une fois, tout en discutant avec l’une et avec un autre.

par michel perdrial publié dans : Expositions
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Vendredi 16 mai 2008

            Après la foule du buffet de vernissage, nous voici peu nombreux dans l’auditorium du Musée des Beaux-Arts pour la lecture-concert. Je m’installe au premier rang.

            Laurent Salomé, maître des lieux, dit quelques mots pour présenter la musique incidentale d’Hélios Azoulay et les écritures de Bernard Ollier.

            Le premier, avec son enthousiasme habituel, raconte sa rencontre avec le second :

            -Je te donne ma musique et tu me donnes ta littérature.

            C’est la rencontre de l’extraverti et de l’introverti, du volubile et du taiseux, cela promet, d’autant que Mozart est de la partie, compressé et poncifié, et que les deux artistes partagent le goût de la faillite.

            Les textes de Bernard Ollier sont du genre réaliste absurde et ses phrases subtilement subverties de l’intérieur.

            Il nous narre des morts de peintres (ce sont ces mêmes textes qui côtoient au-dessus les dessins obsessionnels de l’artiste) d’une voix assez neutre mais néanmoins expressive, avec pour comparse Marielle Rubens, tandis qu’Hélios Azoulay de la clarinette et de l’enregistrement en sabote la compréhension. La même mort étant lue plusieurs fois et les perturbations décalées, le spectateur finit par connaître le texte en entier.

            Pendant la performance, on entend, provenant du dessus, l’agitation de l’après vernissage. Pourtant, on pourrait se croire dans un funérarium, occupés à quelque cérémonie d’adieu. Marielle Rubens essuie une larme virtuelle (ou réelle, je ne sais). Je médite sur la farce tragique qu’est la vie de chacun(e) et pour ne pas que la mienne soit trop vite interrompue, je fais bien attention, à l’issue, de traverser prudemment la rue, il s’agit de pas finir comme le frère de tel peintre évoqué par Bernard Ollier, renversé par une décapotable à la sortie d’un Musée des Beaux-Arts.

par michel perdrial publié dans : Expositions
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Vendredi 16 mai 2008

            Deux vernissages le même soir, quasiment à la même heure, comment faire ? Le premier est celui de l’exposition des photos de Jem Southam à la Galerie du Pôle Image, à « dix-huit heures précises » indique le carton d’invitation. Le second est celui des œuvres de Bernard Ollier au Musée des Beaux-Arts de Rouen à dix-huit heures trente. Je tente les deux.

            A dix-huit heures précises, je suis rue de la Chaîne, où Jem Southam est présent, costume clair et moustache, très anglais, très gentleman. Quelques personnes passent de photo en photo et ça discute en anglais. Laurence Tison, l’adjointe à la Culture, se fait un peu attendre. Je n’ai pas envie de manquer le rendez-vous du Musée, surtout que je sais qu’Hélios Azoulay en est. J’abandonne les photos de Jem Southam que je reviendrai voir un jour où hélas il n’y sera plus.

            Pas de filtrage aujourd’hui au Musée. Mon carton reste dans ma poche. Il y a là bien plus de monde, dont un certain nombre de membres de l’Association des Amis du Musée. Le traiteur est fin prêt.

            Laurent Salomé, directeur des Musées de Rouen, passe devant moi et me regarde. Je lui dis bonjour.

            -Vous ne seriez pas Michel Perdrial ? me demande-t-il.

            -Ciel, je suis démasqué.

            -Oui, je suis d’autant plus content de vous voir que vous nous avez bien rincé, ces derniers temps.

            -C’est vrai.

            -Il faudra que vous veniez voir Fréchon. Ce sont des paysages certes, mais plus intéressants que vous le pensez.

            -Oui, je viendrai bien sûr.

            Nous en restons là. Bernard Ollier est arrivé, costume clair décontracté. Il discute avec sa femme et une amie de celle-ci, je pense.

            -Il y a des jeunes ici, constate-t-il désignant un groupe d’étudiant(e)s de l’Ecole des Beaux-Arts.

            -Oui, répond l’amie, ils sont arrivés tous ensemble. Je les ai photographiés. Ils sont mignons tout plein.

            Ici aussi on attend. Madame le maire, dit la rumeur, mais c’est l’adjointe à la Culture qui finit par arriver. Elle s’excuse d’être en retard car retenue par l’autre vernissage. Un retard justifie l’autre. J’aurais donc pu rester au premier vernissage. Oui, mais suis-je capable d’entendre deux discours de Laurence Tison le même soir ?

            Après elle, Laurent Salomé dit quelques mots, puis l’artiste dit qu’il n’a rien à dire. Tout le monde doit passer, au terme d’un petit parcours labyrinthique, par les salles où sont exposées les œuvres. Pas question ce soir de foncer directement sur le buffet. Je constate une nouvelle fois l’inadéquation entre la plupart des invité(e)s du Musée et l’art contemporain. C’est d’autant plus flagrant ce soir que l’œuvre mérite attention, effort et réflexion. Là aussi, il faudra que je revienne.

            L’opinion majoritaire des Amis du Musée est celle que résume une dame entre petit four et champagne :

            -C’est beau, il faut le faire, mais bon…

            Bernard Ollier signe quelques livres, achetés par de vrais amateurs, d’une petite écriture ornée de graphismes compliqués en bon obsessionnel qu’il est. Les beauzarteux et beauzarteuses se jettent sur chaque plat de petits fours comme moineaux affamés ; on a de l’appétit à cet âge et on ne mange pas tous les jours à sa faim. Hélios Azoulay vient boire vite fait une coupe de champagne.

            -Je suis ravi de vous entendre à nouveau si vite, lui dis-je.

            -Ne parlez pas trop tôt, me répond-il.

            -Alors, disons que je suis ravi de la perspective de vous entendre à nouveau.

            C’est pour bientôt, quelques délicieux chocolats encore et je me dirige vers l’auditorium où doit se tenir la lecture-concert : textes de Bernard Ollier, musique d’Hélios Azoulay.

par michel perdrial publié dans : Expositions
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Jeudi 15 mai 2008

            Beaucoup de monde ce matin à dix heures trente sur le boulevard Clemenceau au départ de la manifestation des fonctionnaires (dont beaucoup d’enseignant(e)s). C’est que sont là aussi moult lycéen(ne)s en pleine forme. Il s’agit de protester contre ce que le gouvernement de droite appelle des réformes et qui mérite le nom de contre-réformes. « On veut pas se faire enculer » scande la jeunesse turbulente. Ce que disent aussi les anciens jeunes en une langue plus châtiée.

            La Haie Fessue, principal syndicat enseignant, a regonflé son ballon et tente de faire avancer sa camionnette dans le flot les branlotins et branlotines. Elle a du mal. D’autant qu’arrive en face une nouvelle vague, celles de élèves du lycée Jeanne-d’Arc. Tout ce beau monde se fait force embrassades. Les syndicats savent qu’ils vont devoir suivre. Ils réussirent toutefois à installer leur banderole unitaire pas trop loin de la tête.

            Quand le cortège démarre, je décide de rester par là, du côté de la tête et de la fête. Je côtoie un drapeau bleu blanc rouge et des Utopistes Debout. Une affichette propose d’échanger Ingrid Bétancourt contre Nicolas Sarkozy. Bonne idée. Qu’est-ce qu’il devient celui là ? .Je n’entends même plus parler de lui depuis que sa femme le garde le plus possible à la maison, le brifant avant chaque sortie : « Surtout, ne fais pas le mariolle ! ».

            Les policiers sont peu visibles. Le service d’ordre lycéen se démène. Un de ses membres porte un ticheurte Kurt Cobain. Trop bien ! La télé est présente, excitant les cris et la radio est là aussi. Un lycéen incite sa copine à causer dans le micro :

            -Vas-y, allez vas-y !

            -Je peux pas, ma grand-mère, elle écoute France Bleu.

            Le parcours, c’est comme d’habitude au début. République (où l’on croise madame la députée-maire vêtue de vert), puis Le Canuet. Au carrefour de Jeanne-d’Arc, flottement, puis descente de la rue dédiée à la Pucelle. Les commerçant(e)s sont étonné(e)s. Dans le bas de la rue, ils ont le temps de réagir comme ils savent le faire, par la trouille : fermeture des rideaux. Cela excite quelques nerveux qui tapent dans les vitrines : rien de grave. Un peu de panique ensuite devant le siège de la régie des transports. Je ne sais pas ce qui se passe. Des énervés, il y en a aussi du côté des non manifestants. Un vieux ventru passe en maugréant « bande de cons » et un jeune employé à cravate veut absolument traverser la foule avec sa voiture d’assureur, il  est maintenu hors d’état de nuire et finit par faire demi-tour.

            Ensuite ça retourne rive gauche, au lieu d’aller au Rectorat ou à la Préfecture. J’arrête là. Je regarde passer les anciens jeunes avec leurs slogans ramollis, dis bonjour à quelques connaissances et puis, salut, à la prochaine.

par michel perdrial publié dans : Politique française
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Jeudi 15 mai 2008

            Après l’orage et sous quelques gouttes, je rejoins l’Opéra de Rouen,  ce mercredi soir, pour le spectacle de danse Text To Speech signé Gilles Jobin, chorégraphe suisse. A peine plus de la moitié des places sont occupées au premier balcon, où se trouve mon fauteuil. La danse incite les Rouennais(e)s à la prudence. Le programme de ce soir est soutenu par la Loterie Romande. Ai-je en main un billet gagnant ou un billet perdant ? Pas très loin de moi, un couple composé d’une fille filiforme à cheveux rouges et d’un garçon tyrannique s’installe. Elle se plaint d’avoir mal au genou. Pense à autre chose, lui répond-il.

            Le rideau ne se lève pas, il est déjà ouvert sur un espace moitié salle de presse moitié studio de danse. Des enceintes diffusent des communiqués de guerre. La Suisse, repaire de terroristes liés à Al Qaïda, est occupée par les Etats-Unis et les protestants du canton de Genève se battent contre les catholiques de la Haute-Savoie. Ces communiqués sont lus en différentes langues par des voix synthétiques grâce à un logiciel de la maison Acapella Group.

            Peu de mouvements sur scène et qui tiennent pour la plupart de la reptation. Je trouve cela extrêmement ennuyeux. Je ne suis pas le seul. Régulièrement, des présent(e)s quittent la salle. Je n’ose faire de même, ne voulant pas déranger mon voisin. J’attends que les cinquante-cinq minutes s’égrènent. Lorsque c’est fait, je n’ai pas la moindre envie d’applaudir. Une partie de la salle le fait, sans enthousiasme.

            J’ai perdu, je déchire mon billet et pars très vite, oubliant mon parapluie.

            Dans l’escalier une spectatrice dit qu’il est bon de voir parfois un spectacle nul car cela permet de mieux apprécier les autres. Je songe, pour ma part, que depuis que j’ai cessé toute activité professionnelle, je ne m’ennuie jamais, sauf certaines fois où je vais au spectacle.

            Ce soir, c’est un bloc d’ennui à l’état pur qui m’a été offert. Il me rappelle celui que je ressentais lors du Conseil d’Ecole que je devais subir chaque trimestre.

par michel perdrial publié dans : Danse
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Mercredi 14 mai 2008

              Je ne connais toujours pas Félix Phellion dont je lis, sans en manquer un épisode, la rouen chronicle. Je sais qu’il fréquente les mêmes lieux que moi, ceux où l’on trouve des livres d’occasion, mais nous n’avons pas les mêmes horaires. 
            Samedi dernier, en retard au marché du Clos, je me dis que c’est peut-être lui, là, cet homme à cheveux blancs fouillant dans un carton empli d’ouvrages défraîchis mais je ne suis pas du genre à aborder quelqu’un comme ça en lui demandant :

            -Vous n’auriez pas un neveu qui s’appelle Jérôme ?

            Dans le dernier épisode de son journal, il évoque la fermeture du Retour du Cent Douze, fameux bar du quartier de la Croix-de-Pierre, et explique pourquoi cet estaminet, fréquenté autrefois par les gens du port, a ce nom étrange. C’est à cause de l’adresse de la Chambre syndicale des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port, le cent douze de l’avenue du Mont-Riboudet, où étaient payés les dockers.

            Je tombe de haut, comme on dit. Je croyais depuis lurette que le Cent Douze correspondait à l’adresse d’un bordel situé dans la même rue que le bar. J’ai entendu cette explication plus d’une fois : Au Retour du Cent Douze était le bar où l’on allait boire un coup après en avoir tiré un au Cent Douze.

            Une explication qui s’avère donc inexacte mais continue à me faire rêver. Qu’importe la prosaïque vérité.

            Avant cela, Félix Phellion évoque longuement l’histoire de la médiathèque (une belle occasion ratée comme on en a la spécialité à Rouen) dans le style élégant qui est pour beaucoup dans le plaisir que j’ai à le lire.

            Qui donc s’intéressera encore aux livres et à leurs auteurs dans quelques décennies ? s’interroge-t-il. Je cite sa conclusion : Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte Saint-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

            Dans quarante ans, je n’aurai (si cela ne tourne pas mal avant) que quatre-vingt-dix-sept ans et je veux bien être cet homme-là.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Mardi 13 mai 2008

            Je prends le nouveau Rouen Magazine à l’Office de Tourisme. Il contient un dossier intitulé La nuit devant soi (allusion subtile au titre d’un roman d’Emile Ajar/ Romain Gary). Ce dossier est consacré aux métiers de la nuit. Quels sont les gens qui travaillent la nuit selon le journal officiel de la mairie de Rouen ?

            Il y a ceux qui se consacrent au secours des habitants : le policier, l’urgentiste, le pompier, le médecin de garde, l’agent d’astreinte et ceux qui se lèvent très tôt pour aider ceux qui se lèvent tôt à aller travailler : le boulanger, le commerçant, le journaliste radio.

            Pas un mot de ceux qui se couchent très tard pour amuser ceux qui ne travaillent pas : le tenancier de bar, l’employé(e) de discothèque, le patron de sexe-chope ou toute autre personne chargée d’activité de détente et de plaisir. Ils ne sont évoqués qu’en creux, à travers le métier de chauffeur de bus de nuit (le conducteur du rare Noctambus) chargé de ramener les fêtard(e)s à la maison, pas trop tard.

            Le travail de nuit ne peut être que vertueux. Toute la morale socialo-écolo-communiste est là derrière.

            En couverture de ce Rouen Magazine, pour illustrer l’article, la photo d’une rue que je connais bien. La mienne.

            Prise de nuit, dans une lumière inquiétante, elle a une allure de vrai coupe-gorge (comme disent les touristes). Y figure un homme de dos, à l’aspect louche. Quel métier symbolise-t-il ? Je ne le devine pas.

            Ce que je vois parfaitement, ce sont les graffitis qui salissent le mur à sa droite. Plus d’un an qu’ils y sont (et il y en a de pires dans cette rue), laissés là par Albert (tiny), ancien maire, ignorés par Valérie Fourneyron, nouvelle maire.

            Je le constate : ma rue (où pissent abondamment humains et animaux) est de moins en moins nettoyée. Plus de lavage du pavé depuis des mois. Plus de balayage quotidien depuis peu.

            Nettoyeur de rue n’est pas un métier de la nuit. Ni du jour, semble-t-il. Rouen Magazine le montre en couverture avec cette photo de ma rue en soixante-douze mille exemplaires.

par michel perdrial publié dans : Politique rouennaise
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Lundi 12 mai 2008

            Dimanche matin, il est un peu plus de sept heures, je roule vers Andé et son vide greniers. J’écoute Vivre sa ville sur France Culture. Le sujet du jour est la nuit des barricades d’il y a quarante ans à Paris. Les pavés volent, les cocktails Molotov éclatent, les grenades lacrymogènes explosent. Je me gare en bord de Seine à Saint-Pierre-du-Vauvray pour, à l’exemple de Bashung, « éviter les péages », précisément celui mis en place par les organisateurs à l’entrée du champ transformé en lieu de parcage. Je coupe le moteur et la radio. Je passe brusquement de l’émeute parisienne au calme de la campagne normande. Sur la Seine, un homme seul dans un canot pèche. Cela me fait songer à une remarque de Denis Grozdanovitcht dans son Petit traité de désinvolture : quelles que soient les circonstances, révolution, guerre, catastrophe de tout ordre, il y a toujours à proximité immédiate de l’évènement un homme qui s’en fiche et continue à pécher.

            Je traverse un pré à l’odeur d’herbe fraîchement coupée et me voici à pied d’œuvre. Que vois-je ici par terre ? Cinq ouvrages de la collection « Les Archives d’Eros » publiée par les éditions Astarté, émanation de la galerie Les Larmes d’Eros dirigée par Alexandre Dupouy et en bonus Le Kamasutra catalan d’un anonyme du quatorzième siècle publié chez Anatolia/ Le Rocher. J’interroge le vendeur sur leur prix et je constate que je me trouve dans la pire des situations, celle qui met face à face un acheteur qui sait qu’il n’est pas prêt de retrouver pareille aubaine et un vendeur qui connaît le prix de ce qu’il vend (chaque Astarté neuf est au prix de vingt-deux euros).

            Le vendeur m’annonce dix euros par Astarté ou cinquante euros pour les cinq plus l’Anatolia. Je tente le coup de la même chose pour quarante euros. Il finit par accepter. Je lui propose un chèque. Il ne peut, n’ayant pas de compte en banque. Je fouille un peu partout dans mes poches et mon sac à dos et mets la main sur trente-cinq euros en billets. Je n’ai pas d’autre billet, lui dis-je, omettant de lui parler des pièces dans mon porte-monnaie. Il me laisse alors le tout pour trente-cinq. Ce n’est pas donné mais j’ai quand même fait une affaire, tout en restant presque honnête.

            Bientôt, je quitte Andé et reviens à Rouen pour explorer le vide-greniers du quartier Saint-Eloi. Là, le livre est moins cher, presque offert. Deux euros pour le gros volume titré Censures et interdits, publié aux Presses Universitaires de Rennes et un euro pour le non moins gros Esquisses et nouvelles esquisses viennoises de Peter Altenberg publié chez Actes Sud. Quand trouverai-je le temps de lire tout ça ? C’est ce que je me demande en décidant de ne pas rester plus longtemps, fatigué par le trop grand nombre d’acheteurs et d’acheteuses, spécialement par ceux et celles qui se servent de la poussette de leur enfant comme d’une voiture bélier.

            Lundi matin, je reprends à la même heure le chemin d’Andé et cette fois, elle m’accompagne pour le deuxième jour du vide-greniers. Moins d’étalages que la veille sont installés. Elle trouve néanmoins une calculatrice pour remplacer celle achetée récemment et déjà en panne et m’offre un cédé de Mark Knopfler. J’achète un livre publié à La Différence où se côtoient des photos de Pierre Bérenger et un texte de Michel Butor. Son titre est Naufragés de l’arche. Les naufragés sont les animaux empaillés de le Galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Paris. Cet ouvrage date de mil neuf cent quatre-vingt-un. Je crois que les empaillés ont été sauvés depuis.

            Les haut-parleurs diffusent des chansons niaises avec en grain de sel un titre du dernier cédé de Bashung. C’est Jean-Claude Wappler de La Ferrière-sur-Risle qui anime l’endroit. Il a un beau camion sono et un faux air (qu’il cultive) de Nino Ferrer. Le désir d’être artiste mène à tout.

            Je demande à celle qui me tient la main où elle souhaite poursuivre la matinée et elle choisit Portejoie. C’est tout près, un très beau village tout en longueur au bord de la Seine. Nous marchons sur le chemin de halage, faisons une pause dans l’herbe, cueillons de la citronnelle. On est toujours bien à Portejoie, qui mérite son nom mais n’est pas exempt de drame. C’est là, me rappelle-t-elle, qu’Achille Zavatta s’est suicidé.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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Dimanche 11 mai 2008

            Un soleil radieux brille sur la Normandie lorsque je quitte Rouen ce samedi matin. Je grimpe la côte de Canteleu, traverse la forêt de Roumare et me gare devant l’abbaye Saint-Martin-de-Boscherville un quart d’heure avant l’heure d’ouverture de la vente de livres organisée au profit de ladite par l’Association Touristique de l’Abbaye Romane.

            Encore un village de carte postale, où l’on se lève tôt pour aller au marché. Quelques étalages sont installés sur la place. Le maraîcher fait des affaires. Pas moins de dix femmes de quarante à cinquante ans patientent dans sa file d’attente. Où sont les hommes, je ne sais. Un trentenaire est installé en terrasse face à l’entrée de l’abbaye. Le café porte un joli nom : La Belle de Mai.

            J’entre dans la cour de l’abbaye Au fond, trois tentes dans lesquelles sont posés à même le sol des cartons emplis de livres. Deux hommes finissent de les installer. Un acheteur est déjà là. Je fais le deuxième. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des ouvrages ne m’intéressent pas. Le un pour cent qui reste me suffit bien.

            Je suggère deux améliorations permettant d’accéder plus facilement aux livres. Elles sont retenues.

            -Vous êtes un auxiliaire précieux, me dit l’un des organisateurs.

            On peut m’appeler comme on veut, du moment qu’on ne me demande pas de porter un carton de livres.

            Peu d’acheteurs et d’acheteuses sont présentes au bout d’une heure. La concurrence est faible et j’ai de quoi ne pas repartir déçu. Entre autres, Les Lois de l’hospitalité de Pierre Klossowski en édition originale Le Chemin (chez Gallimard), Nous trois de Jean Echenoz (chez Minuit) et Court voyage par de longs chemins de Gregor von Rezzori (chez Salvy).   
             J’achète aussi pour faire bon poids La Vie quotidienne au Marais au dix-septième siècle de Jacques Wilhelm (chez Hachette). Dans ce livre, je trouve une carte de vœux anglaise signée Nicholas (si je lis bien). Ce Nicholas raconte qu’il vient de publier une nouvelle intitulée Twins Apart et qu’il fait l’enseignant dans le Sussex pour trois cent cinquante filles et garçons entre huit et treize ans, enfants qualifiés par lui de « noisy nice naughty ». Cela m’en rappelle d’autres, bien français ceux-là. La carte est adressée à Madame Serandel (si je lis bien). Elle est à moi, maintenant.

            Avant de rentrer, je souhaite visiter les jardins de l’abbaye mais pas moyen de le faire sans payer cinq euros. Je renonce. En revanche, je fais un tour dans l’église abbatiale. Il y fait une fraîcheur bienvenue. Une « tenue correcte » est exigée.  Je m’y conforme et prends même garde à ne pas franchir les limites de l’ « espace réservée à la divine liturgie », tout en songeant à certaine fois où, dans cette même abbaye, sur la tombe du Canuet (ancien maire de Rouen abusivement enterré ici), accompagné de celle qui me tenait la main alors, je ne fus guère sage, histoire que je ne peux raconter ici mais qu’on pourra peut-être lire un jour ailleurs.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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Samedi 10 mai 2008

            Vendredi, je m’apprête à passer une matinée tranquille chez moi. J’ai juste une obligation : sélectionner trois de mes textes pour les proposer à Daniel Martinez, directeur de la revue Diérèse, qui me publie avec une chaleureuse constance depuis l’an deux mille et les lui poster dans la journée. Je m’aperçois alors que la fuite censément arrêtée lundi dernier par le plombier n’est pas endiguée. J’appelle l’agence immobilière qui réussit par une astuce technique à me passer le plombier en chef. « Je vous envoie mon fils », me dit-il.

            -Dans combien de temps ?

            -Dans dix minutes il est chez vous, m’assure-t-il.

            Dix minutes après, on sonne. Qui c’est ? C’est le plombier. Je suis pris d’une sorte de vertige à l’idée que parfois le plombier arrive plus vite que police secours. Il trouve une deuxième fuite dans ma salle de bains et entreprend d’y mettre fin. Pendant ce temps, je relis l’un de mes textes. Ecrit l’an dernier, il narre un problème que j’ai eu à l’œil. Ciel, mon rendez-vous chez l’ophtalmo ! Je me précipite sur mon pense-bête. C’est bien aujourd’hui et dans cinq minutes. Heureusement, son cabinet est à deux minutes de chez moi. J’explique le problème au plombier, lui confie un double des clés et je file. A l’heure pile, l’ophtalmologue, aussi exacte qu’un plombier, appelle mon nom. En dix minutes, elle fait le tour des points à vérifier. « Tout est normal », me dit-elle. Je retourne chez moi. Le plombier en sort. Il est juste dix heures. Je me souviens que j’ai deux livres à vendre. Je vais les proposer à la bouquinerie Le Rêve de l’Escalier.

            Lorsque j’arrive, Michaël Féron, le libraire, est interrogé par deux étudiantes (je suppose) au sujet de l’humour. Il trouve néanmoins le temps de transformer mes deux livres en avoir. Je furète dans la boutique et apprend incidemment d’un autre client que ce samedi a lieu une vente de livres d’occasion à l’abbaye de Saint-Martin-de-Boscherville, de quoi occuper ma prochaine matinée.

            Sortant de la bouquinerie, je fais un détour par l’endroit où est garée ma voiture pour vérifier que tout va bien pour elle. Je suis de retour chez moi à onze heures, juste à temps pour écouter Place de la Toile, l’émission de France Culture consacrée au Ouaibe, dont l’invité est aujourd’hui Rue Quatre-Vingt-Neuf.

            Tout en mangeant, je glisse mes trois textes pour Diérèse dans une enveloppe et je prépare du papier coloré pour écrire à mon amoureuse. France Culture annonce son émission anniversaire de Mai Soixante-Huit en direct de l’Odéon qui fut occupé à cette époque par les étudiant(e)s. « Entrée libre dans la limite des places disponibles » indique le message enregistré. L’occupation dans la limite des places disponibles, une nouveauté intéressante de l’année deux mille huit.

            Quelle matinée agitée ! Pas étonnant que je ne trouve jamais le temps de faire le ménage de mon appartement et que j’ai mal à l’un de mes talons depuis dix jours. Je vais clopin-clopant au Son du Cor où, après l’écriture de ma missive pour Paris, je lis Clopin-clopant d’Annie François, un livre publié au Seuil qui parle du plaisir de fumer la cigarette, une occupation qui m’est totalement étrangère.

par michel perdrial publié dans : Vie quotidienne
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