De Peter Doig je connais le large tableau du Centre Pompidou représentant un homme à cheveux longs dans un canoë rouge sur un lac désert. Un tableau qui me rend suffisamment songeur pour que j’entre au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris où il est exposé en grande pompe parmi beaucoup d’autres, après la Tate Gallery.
Sur l’affiche, sur le dépliant, l’homme au canoë rouge Hundred years ago, c’est mercredi, début de l’après-midi.
Il y a file d’attente, une seule caissière à l’ouvrage, la femme du couple devant moi râle contre les fonctionnaires qui ne sont pas au boulot. Je lui dis qu’ici on est dans un musée municipal mais que tout ce qui va mal, c’est de la faute à Sarkozy, qu’elle n’aurait pas dû voter pour lui. Elle n’en demande pas plus. Son mari tire de sa poche sa carte d’identité. Son nom est celui d’un nobliau à particules multiples. Sans doute ruiné, car il demande un tarif réduit.
Il y en a
d’autres comme eux à l’exposition Peter Doig, souvent vêtus de lin. La peinture contemporaine quand elle est figurative n’effraie pas. Pas sûr cependant qu’on y comprenne quelque chose. C’est le
genre de peinture qui incite chacun à émettre un jugement.
Olivier Cena, critique de Télérama, ne s’en prive pas, il flingue Peter Doig dans le numéro du jour,
assimilant les citations de Hopper, Gauguin, Monet, Rousseau, Munch et autres à du copier-coller.
-C’est un homme qui se sent prisonnier, commente un dame à propos du peintre.
-Celui-là est assez intéressant, ajoute une autre à propos d’un tableau.
Les habillés en lin font leur marché. J’ai du mal dans un premier temps à savoir si j’aime ça ou non et si c’est de la bonne ou de la mauvaise peinture. Je cherche la distance nécessaire et pas seulement pour voir les tableaux, tous de grande taille. Il me faut un peu de recul.
Oui cela me plaît, par exemple Gasthof zur Muldentalsperre avec ses deux personnages à tête d’Ensor, Figures in red boat avec ses six personnages dans une barque sanguinolente, Lapeyrouse wall et son homme solitaire avec ombrelle de tête, Reflection (What does your soul look like) qui montre le reflet entier du corps d’un personnage dont on ne voit que le bas des jambes.
J’aime aussi les tableaux de barres d’immeuble derrière des rideaux d’arbres, celui du policier qui appelle en vain au bord du lac, celui du camion qui emporte un autostoppeur invisible sur une route nocturne (une huile sur sacs postaux), d’autres encore.
Ce qui me séduit surtout, c’est leur inquiétante atmosphère.
Olivier Cena trouve que « Peter Doig ne peint pas, il illustre ». Il se plaint que son œuvre « ne suscite aucun sentiment particulier (…). Elle ne dit rien de l’humain, rien du monde. Elle ne pense pas. Elle ne ressent pas. Elle ne signifie pas. ».
C’est justement cela qui m’intéresse, je la trouve à l’image du monde actuel, plus encore à celle du monde de demain.
L’homme solitaire dans son canoë rouge, je ne le vois pas cent ans en arrière mais plutôt dans cent ans, sur la planète ravagée.