Jeudi 12 juin 2008

            Mercredi fin d’après-midi, je franchis la porte de la Maison de l’Avocat de Rouen, sise dans l’Espace du Palais, à deux pas du Palais de Justice, pour y entendre Emmanuel Pierrat, invité du festival Avoc’art. Il doit évoquer ses spécialités, les affaires de propriété intellectuelle et de censure et la collection d’ouvrages érotiques.

            Je suis en avance comme d’habitude et invité à visiter l’exposition. Il s’agit essentiellement de tableaux, réalisés par des membres du barreau et, hormis un ou deux, ce sont de très mauvais tableaux. Je me reporte vers les livres d‘Emmanuel Pierrat que propose à la vente une employée du Grand Magasin de la Vierge.

            Je parcours deux de ses romans parus en édition de poche chez Pocket Les Dix Gros Blancs et L’Industrie du sexe et du poisson pané, de mauvais livres érotiques, mal écrits, même pas dans le style passe-partout des livres de gens connus écrits par d’autres, ce qui laisse à penser qu’il les a écrits lui-même. Pas la moindre envie de les acheter. Je feuilletterais bien son Livre des livres érotiques, paru aux Editions du Chêne, trente-neuf euros quatre-vingt-dix, un ouvrage richement illustré, mais hélas il est sous plastique et pas question de l’ouvrir sans s’engager à l’acheter. Deux avocates arrivées en même temps que moi ont envie de se l’offrir. Le prix les fait hésiter.

            -On ne peut quand même pas mettre ça sur le compte du cabinet, s’interroge la plus jeune.

            -Pourquoi pas, lui dis-je, c’est un avocat qui l’a écrit.

            -Oui, c’est vrai.

            Elle demande à la vendeuse d’inscrire « documentation juridique » sur la facture mais celle-ci, je ne sais pourquoi, refuse.

            La conférence commence avec une bonne demi-heure de retard et devant une maigre assistance, une quinzaine de présent(e)s, avocat(e)s ou l’ayant été et conjoint(e)s. Je dois être le seul à ne pas faire partie de la famille. Le Bâtonnier fait une courte présentation et Emmanuel Pierrat s’embarque pour une longue série d’anecdotes croustillantes, comme on dit dans ces cas-là. Il n’est pas question de son travail d’avocat, juste de son goût pour les livres érotiques illustrés qu’il achète en tous pays : « L’illustration permet de passer les barrières de la langue ».

            Quand il s’arrête, le Bâtonnier l’interroge sur la censure. Emmanuel Pierrat, comme je l’ai déjà entendu faire sur France Culture, évoque son boulot de lecteur avant publication, rendue nécessaire par l’époque, paraît-il. Pas question pour un éditeur de faire paraître aujourd’hui un livre où l’auteur raconte ce que fait un(e) mineur(e) avec un(e) majeur(e). Je poserais bien une question à ce sujet, me demandant pourquoi les éditeurs se plient si facilement au nouvel ordre moral et pourquoi lui se plie si facilement à cette exigence éditoriale, mais il n’est pas prévu de donner la parole au public.

            Emmanuel Pierrat achève donc sa conférence par une petite histoire personnelle. Je ne la raconte pas ici. Jean-Claude ou Emilie pourraient s’en offusquer et je n’ai pas envie d’avoir moi-même à engager un avocat.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Jeudi 12 juin 2008

            A l’Education Nationale on adore les évaluations (combien de fois ai-je dû m’y plier malgré moi quand j’en faisais partie !).

            Les dernières, destinées aux élèves de Cours Moyen Deuxième Année, arrivent pour expérimentation dans quatre-vingts écoles, parmi lesquelles celle de Monein (dans les Pyrénées Atlantiques) qui les reçoit le jeudi vingt-deux mai deux mille huit.

            Première surprise au déballage : il est précisé que ces évaluations, une fois passées par les élèves, doivent être retournées directement au Ministère sans que les instituteurs ne les corrigent et sans que les parents n’en prennent connaissance.

            L’évaluation est en quatre parties. Les trois premières sont anodines. La quatrième s’intitule « Questionnaire ». Il est expliqué aux élèves que, contrairement aux trois parties précédentes, là « toutes les réponses sont bonnes, il n’y a pas de mauvaise réponses ».

            Les questions aussi sont bonnes : « Es-tu né en France ? », « Ta mère est née en France ? », « Ton père est né en France ? », « Quelle langue parles-tu à la maison ? », « D'habitude qui vit avec toi à la maison ? Ta mère ou une autre femme tenant le rôle de ta mère ? Ton père ou un autre homme tenant le rôle de ton père ? ».

            Accessoirement figurent un paragraphe « Ce que je pense des devoirs à la maison » avec parmi les réponses possibles « A la maison j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps » et un paragraphe « Ce que je pense de ce que je fais à l'école » avec parmi les réponses possibles « En classe je travaille parce que je n'ai pas envie que mon enseignant(e) me crie dessus »

            A l’école de Monein on donne l’alarme et, suite à une avalanche de protestations, le Ministère demande maintenant aux enseignants de ne pas faire remplir aux élèves la partie Quatre de l'évaluation « expérimentale ».

            Dommage pour Brice Hortefeux, ministre de la Reconduite à la Frontière.

par michel perdrial publié dans : Ecole
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Mercredi 11 juin 2008

            Je ne sais pas comment font les guides touristiques employé(e)s par l’Office de Tourisme pour répéter année après année le même laïus sur le Moyen Age quand ils passent avec leurs troupeaux dans ma rue du vingt et unième siècle.

            Chaque année j’ai l’espoir d’entendre un nouveau texte, un peu plus élaboré, un peu moins caricatural, mais à Rouen on ne change rien au baratin qui marche auprès des élèves de classe primaire comme des pensionnaires de maison de retraite (il n’y a que les lycéen(ne)s qui montrent qu’ils s’emmerdent et le montrent bien).

            Un troupeau arrive. Coupe-gorge, couvre-feux, cache ribaud, gare à l’eau, haut du pavé, encorbellement, ressasse le berger (ou la bergère). Les moutons et moutonnes bêlent en écho. Un autre groupe fait son apparition et encore bêlements et encore bêlements.

par michel perdrial publié dans : Vie quotidienne
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Mercredi 11 juin 2008

            Encore une grève de la Fonction Publique contre la politique de Sarkozy et compagnie, je ne m’attends pas à trouver beaucoup de monde, plusieurs syndicats se sont fait porter pâle. Le rassemblement est fixé place Saint-Marc mais c’est sur la voie de Teor que se regroupent camionnettes et manifestant(e)s, étrange idée de gêner les usagers des transports en commun. Sous un chaud soleil, il y a là la Haie Fessue, la Cégété et Solidaires. La banderole est par terre.

            Sur celle-ci les noms des trois autres syndicats sont cachés à l’aide de plastique blanc. Quelques étudiants arrivent en complément. Ça ne fait pas grand monde. Je ne vois personne que je connais. Les policiers en civil font leur rapport. Une jolie jeune fille fait des photos.

            A la sono, un syndicaliste organise le défilé qu’il qualifie d’unitaire. Trois syndicats sur six, la belle unité en effet. C’est une manière de compter nouvelle : la moitié d’une unité, c’est encore une unité. Il annonce le parcours, tout droit sur les voies de Teor, puis le pont Jeanne-d’Arc pour ensuite se séparer cours Clemenceau sur le lieu de départ habituel des manifestations réussies. Un autre syndicaliste lance un message à l’un des policiers en civil :

            -Hey, Jean-Louis, on démarre.

            La police ouvre le chemin. Je laisse passer la Haie Fessue et ses slogans mollassons, me glisse dans un groupe mélangé (douaniers de Solidaires, étudiants et indéfinis) où l’on est plus tonique, décidé à quitter le cortège quand il tournera vers la rive gauche.

            Une étudiante brandit une pancarte qui appelle à « sauver la France » (elle doit se prendre pour Jeanne). Un lycéen au torse nu a le dos marqué d’une inscription : « On avait besoin d’un héros, pas de Sarko » (ce qu’il va avoir en plus, c’est un méchant coup de soleil).

            Rue du Général-Leclerc, trois boutiques de vêtements annoncent leur liquidation totale. Combien de fonctionnaires faut-il ne pas remplacer pour aboutir à la faillite d’un commerçant ?, c’est la question que je me pose au moment où je laisse le maigre cortège continuer sans moi.

par michel perdrial publié dans : Politique française
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Mardi 10 juin 2008

            Dernier concert de musique de chambre de la saison pour l’Opéra de Rouen, ce lundi soir, et comme souvent cela se passe à la Halle aux Toiles d’où une file d’attente impatiente devant les portes fermées de ce qu’il faut bien appeler une salle de spectacle. Autour de moi, on parle.

            On plaint Thérèse qui doit aller faire sa chimiothérapie à Becquerel. Accessoirement, on trouve que Thérèse est un prénom démodé. On se réjouit de revoir Oswald Sallaberger, même si c’est seulement comme violoniste. On fait un effort de mémoire pour se remémorer la dernière fois où on l’a vu comme chef d’orchestre de l’Opéra. On suppose que c’était au concert du Nouvel An au Zénith. Accessoirement, on dit du mal du Zénith. On trouve que les rues de Rouen étaient bien désertes ce soir. On se demande ce qui se passe. On annonce une très bonne pièce de Lorca à Paris. On se plaint de devoir attendre alors que tout est prêt dans la salle. On se réjouit a contrario de tenir encore debout. On déplore qu'Anna Gavalda change de style dans son nouveau roman, c'est difficile à lire. On vante une conférence sur la dorure organisée par les Amis de Saint-Wandrille. Accessoirement, on regrette que le repas qui suivra soit réservé aux membres de cette association et les portes s’ouvrent à mon grand soulagement.

            Jane Peters et Oswald Sallaberger jouent les Trente-quatre duetti pour deux violons composés par Luciano Berio entre mil neuf cent soixante-dix-neuf et quatre-vingt-trois à l’image des exercices de Léopold Mozart et en référence aux Quarante-quatre duos pour deux violons de Bélà Bartok, une musique assez virtuose et prenante bien qu’une ou deux fois je me demande où ils en sont dans les trente-quatre et combien il en reste.

            -Je préfère le jeu de Jane à celui d’Oswald, dit ma voisine (dont je tais le nom) à la fin de cette première partie de concert.

            -Tiens, Naoko porte des lunettes maintenant, s’étonne-t-elle lorsque arrivent les six musicien(ne)s nécessaires à la suite.

            Elle appelle les musicien(ne)s par leur prénom, comme de vieilles connaissances, un effet secondaire de l’abonnement à l’Opéra. Moi aussi, je vois bien que Naoko porte des lunettes pour la première fois. Elle a bien choisi le modèle. Cela n’enlève rien à son charme.

            La suite, c’est Im fremden Land (en terre étrangère) de Philippe Hersant, une œuvre écrite en hommage à Olivier Greif, compositeur mort prématurément en deux mille, et qui s’inspire d’une très ancienne chanson allemande éponyme. C'est en cinq mouvements, violents et douloureux, avec plainte finale de la clarinette, jouée talentueusement par Naoko Yoshimura, née à Hiroshima, bien après l’explosion.

            Philippe Hersant est dans la salle et vient saluer avec les musicien(ne)s. Une fois encore, cela valait la peine d’attendre puis d’être mal assis à la Halle aux Toiles.

par michel perdrial publié dans : Opéra et Classique
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Mardi 10 juin 2008

            Samedi, je reviens le temps d’une matinée à Val-de-Reuil où je vivais avant Rouen, étant passé brutalement, il y a une dizaine d’années, de la cité contemporaine (comme il est écrit sur le panneau indicateur à l’entrée) à la vieille ville à pans de bois.

            Aux abords rénovés du centre commercial se tient le vide-greniers local. J’y croise des habitant(e)s connu(e)s autrefois, resté(e)s là et aujourd’hui vieilli(e)s, qui, me dis-je, doivent penser la même chose en me considérant, si jamais ils et elles se souviennent de moi. J’achète des pâtisseries orientales, c’est une bonne action, pour le Mali, mais c’est surtout une gourmandise, et un cédé d’Alpha Blondy que je donne à celle qui me retrouve à Rouen à quinze heures. Elle proteste. Je lui dis que je ne pouvais faire autrement qu’acheter ce disque.

            -Tu as toujours une bonne raison pour m’offrir quelque chose, me dit-elle.

            -Oui mais là j’étais vraiment obligé, c’est le cédé le moins cher que j’aie jamais acheté, vingt centimes seulement.

            Le lendemain dimanche, aux aurores, c’est à elle de faire quelques bonnes affaires à Bapeaume-lès-Rouen, ce bourg coincé entre les grands ensembles de Canteleu et l’autoroute qui mène au Havre ou à Dieppe, dans un décor d’usines d’hier et qu’il faut tout un périple pour rejoindre. De là, je reprends la route pour Saint-Jacques-sur-Darnétal. Je me gare le long d’un champ d’orge à côté de l’endroit où a poussé une gendarmerie et nous rejoignons le parc près d’un manoir où sont déballées les marchandises. Je trouve là pour une somme dérisoire un album consacré à Weegee, ce photographe de New York spécialisé dans les scènes tragiques, assassinats, suicides et accidents, qu’elle connaît bien pour l’avoir étudié à l’Ecole Boulle :

            -Il arrivait avant les policiers et n’hésitait à déplacer le cadavre et l’arme du crime ou du suicide pour faire une meilleure photo, m’apprend-elle.

            Le ciel devient menaçant. Elle me propose de m’accompagner ce matin dans le quartier de Saint-Julien sur la rive gauche de Rouen où je devais aller seul l’après-midi. C’est un endroit que nous aimons particulièrement, populaire et chaleureux. Les prix que l’on nous donne pour ce que nous convoitons relèvent  plus du cadeau que de la transaction financière. Quand on est un peu remonté contre le genre humain, ce qui m’arrive souvent et particulièrement en ce moment, c’est là qu’il faut venir pour se réconcilier avec son semblable (comme on dit).

            Et quelle chance j’ai ce dimanche ! Je trouve successivement Un fils de notre temps d’Odön von Horwäth dans la collection L’Etrangère chez Gallimard et deux ouvrages rares : Racontars de rapin de Paul Gauguin avec dessins et gravures de l’auteur (publié par les Editions Sauret à Monaco) et La vie secrète de Paul Léautaud de Marie Dormoy (publié chez Flammarion en mil neuf cent soixante-douze). C’est surtout ce dernier qui me met en joie. Tout ouvrage concernant Léautaud est destiné à devenir mien.

            L’après-midi, elle repartie et le temps se maintenant, convaincu d’être dans un bon jour et désireux de reprendre un bain de sympathie, je retourne à pied rue Saint-Julien. Je fais bien.

            Quand je reviens, fourbu et la jambe traînante, mon sac fétiche contient deux cédés de Jacques Higelin, un récit d’Henri Calet (un autre de mes auteurs favoris) Le Croquant indiscret, et trois ouvrages publiés aux Belles-Lettres : deux anthologies, l’une intitulée Histoires de serpents, l’autre d’histoires érotiques de vampires Baisers de sang, et Sans modération de Sandra Benedetti, un recueil d’anecdotes relatives aux libations de certains écrivains et artistes.

            Il est des jours où la chance du dénicheur est avec soi. Ce ouiquennede, c’est mon tour, immodérément.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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Lundi 9 juin 2008

            Vendredi soir c’est au Conservatoire que je me pose pour la soirée Percudanse qui associe les classes de danse et de percussions dirigées, me dit le programme, par des « professeurs émérites ». Que ces professeur(e)s soient à la retraite et continuent à enseigner partiellement, ce qui est la définition du mot émérite, j’en doute ou alors ils ne font vraiment pas leur âge ; qu’ils aient du mérite, ça je n’en doute pas, les apprenti(e)s percussionnistes, danseuses et danseurs s’en sortent plutôt bien.

            C’est d’abord Toccata une chorégraphie extraite de Stamping Ground de Jiri Kylian (musique de Carlos Chavez), puis Clapping Music, chorégraphie maison sur une musique de Steve Reich (musique consistant en un double et décalé clappage de mains) et Japon une improvisation à vue définie sur le programme comme un « tableau nipponisant pour danseurs, percussionnistes, gongs et farine de riz ». Ça ne manque pas de farine effectivement, et, ce doit être un hasard, le nettoyage du plateau à la serpillière, ce sont deux filles qui s’en chargent.

            Le spectacle reprend avec Terrestérité, chorégraphie maison, musique de Jean-Luc Rimey Meille, un peu longuet. La suite est plus délectable : Harem à Cocos chorégraphie signée Cat et Mille dans laquelle huit percussionnistes jouent du corps de huit danseurs et danseuses qui entraînent les musicien(ne)s dans la danse. Le final, sur une chorégraphie d’Aline Mottier, est constitué d’extraits d’Entourage et de Serpent du musicien africain Guem.

            Un autre professeur du Conservatoire de Rouen qui a du mérite, c’est Maurice Attias en charge des classes de théâtre. Les dix-sept, dix-huit, dix-neuf juin, c’est à son tour de faire spectacle avec des scènes tirées des pièces de William Shakespeare sous le titre Théâtre de sang.

            La semaine dernière, j’appelle le Théâtre de la Chapelle Saint-Louis où cela aura lieu pour avoir une place et, à ma mauvaise surprise, j’apprends qu’il n’y en a plus, que je suis le onzième sur la liste d’attente et qu’il y a peu d’espoir. J’imagine que les familles pléthoriques des comédien(ne)s, prévenues avant tout le monde, occupent pas mal de sièges, un public acquis qui vaudra aux interprètes de Shakespeare un beau succès quelque peu illusoire et qui empêche la présence de véritables amateurs de théâtre. Pourquoi avoir choisi pour ces représentations une salle dont la jauge est aussi faible ?, c'est la question que je me pose.

par michel perdrial publié dans : Conservatoire
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Samedi 7 juin 2008

            Ce vendredi six juin deux mille huit, c’est le premier jour de la Grande Braderie de Rouen. Je ne sais pas qui organise ça, si c’est la municipalité ou les commerçants. Il y a peu de participants. Rien à voir avec les braderies d’antan où je venais avant d’habiter la ville. Ajouté au peu d’enthousiasme commercial, un vent frisquet n’incite pas à traîner dans les rues. Après avoir acheté quelques cartes postales place de la Calende, je vais voir ce qui se passe sur le parvis de l’Espace du Palais et dans l’allée Eugène Boudin. En ces deux endroits est annoncé, à titre d’animation, un marché à la brocante.

            Personne n’est installé sur le parvis, cinq ou six brocanteurs seulement sont dans l’allée. Je reconnais l’un des vendeurs. Il propose ses cartes postales et ses livres au marché des Emmurées chaque jeudi. Ici, ses livres sont à cinq euros. Le jeudi, ils sont à trois euros. Quarante pour cent d’augmentation, c’est le prix bradé.

            Un peu plus tard dans la journée, je remonte la rue Beauvoisine afin de rejoindre la rue d’Ernemont où l’association Fabrique émoi présente pendant deux jours les peintures de Jennifer Mackay et Capucine Diez. Je sonne et entre dans la maison d’habitation transformée en lieu d’exposition éphémère. Je suis accueilli par la première des deux, l’autre est absente. Je préfère les portraits froids de Capucine aux corps à coulures de Jennifer mais quel dommage que l’absente donne à ses tableaux des titres calamiteux. Peindre une petite fille et appeler ça Une petite fille ou un personnage la tête dans les mains et appeler ça Tristesse, c’est franchement dommage, ce que j’explique à la présente qui me dit que toutes deux ne se sont pas interrogées sur les titres de leurs œuvres et qu’elle fera passer le message.

            Je redescends la rue Beauvoisine en route vers le Lieu-Dit où se tient à dix-huit heures le vernissage de l’exposition des tableaux de Laurent La Torpille. Je m’arrête au passage chez Joseph Trotta. Désormais, seul le rayon des livres de poche est accessible dans sa bouquinerie. J’y trouve Voyages sans but de Harry Martinson, qui fut Prix Nobel en mil neuf cent soixante-quatorze, un récit de voyage que j’achète un peu à cause de son titre.

            Je franchis le carrefour avec la rue de la Seille où un emplacement laid pour poubelle (démuni de poubelle) est rempli d’ordures ménagères. Une affiche manuscrite surmonte le dépotoir : « Décharge publique en centre ville : Bienvenue à Naples ». Depuis quelques mois, c’est un écologiste qui est adjoint à la Propreté.

            A six heures pile, je suis devant le Lieu-Dit. A l’intérieur, on s’agite. L’accrochage est loin d’être terminé. Cependant, j’en vois suffisamment pour constater que les tableaux de Laurent La Torpille, cela ne me plaît pas du tout. Je n’attends pas et reprends mon voyage.

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Vendredi 6 juin 2008

            Mercredi soir, sous la verrière de la gare Saint-Lazare, je considère, suspendue là pour publicité, un exemplaire immense de l’affiche de l’Armada deux mille huit.

            -Quelle horreur cette affiche, dis-je à celle qui me raccompagne jusqu’au train de vingt et une heures vingt.

            Ce feu d’artifice dégoulinant sur un fameux trois-mâts fin comme un oiseau mérite un prix, celui de l’affiche la plus laide de l’année. Je ne sais pas qui l’a signée.

            -Elle fait terriblement province, me dit-elle.

            C’est exactement cela.

            Je n’ai qu’un souhait : que le projet de Grand Paris inclue Rouen,

par michel perdrial publié dans : Vie quotidienne
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Jeudi 5 juin 2008

            Dans le train pour Paris, mercredi matin, je poursuis la lecture d’Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil de Murakami, je m’accroche même, car ce roman diffère peu de ceux à l’eau de rose. L’auteur a fait mieux après le tremblement de terre de Kobe et l’attentat de la secte Aum quand il est revenu vivre au Japon.

            Je me laisse distraire par mes voisins en route pour le travail de bureau. L’un s’endort sur Le Figaro, l’autre est déjà à l’ouvrage grâce à son ordinateur. Je ne sais déjà plus quel(le) couturier ou couturière a libéré la femme (au travail s’entend) mais ce serait bien si quelqu’un(e) pouvait un peu s’occuper des mâles, pendant combien de temps encore devront-ils obligatoirement porter la cravate, ce tchador pour homme, comme l’a dit je ne sais qui.

            A Saint-Lazare, je prends la ligne treize jusqu’aux Invalides et me joins à la petite foule qui attend l’ouverture du Musée Rodin. Je viens voir les sculptures de Camille Claudel ici exposées. La veille, celle que j’appelais mon amoureuse (si elle a donné suite à son projet) était là, précédée elle-même, la semaine d’avant, par celle que j’appelle mon amoureuse (et que je dois retrouver en fin d’après-midi), la première n’aimant pas que je nomme la seconde ainsi et réciproquement mais que puis-je faire contre le temps qui passe sinon prolonger le présent le plus longtemps possible et garder le passé vivant (ce qui s’exprime ici de façon un peu pompeuse).

            J’entre dans la salle de forme rectangulaire où débute l’exposition Camille Claudel. Je n’y suis pas seul, le lieu et la foule présente me font songer à un couloir de métro. Ce sont les audiophones qui causent l’encombrement. Celles et ceux qui s’en munissent marchent au même pas. Je file directement dans la deuxième salle où les œuvres sont éclairées artificiellement puis dans la troisième où l’éclairage est naturel grâce à une verrière. Je navigue de l’une à l’autre. Dans ces deux salles sont les meilleures sculptures exposées, pas nombreuses, et qui m’émeuvent toujours, La Valse et L’Abandon notamment.

            Je lis quelques-unes des lettres de Camille et de son entourage exposées sur les murs. Je ne sais qui d’elle ou d’Adèle a eu la vie la plus triste et a été le plus abandonnée par sa famille. J’en parlerai à Paul Claudel et à Victor Hugo, la prochaine fois que je ferai tourner les tables.

            Un peu plus tard dans la journée, je passe à la galerie Dina Vierny, rue Jacob, pour l’exposition Jonvelle, une dizaine de très beaux nus grand format répartis dans deux petites pièces.

            Je possède deux livres consacrés aux photos de Jean-François Jonvelle jonvelle(s), publié chez Ipso Facto, et Avril Mai Juin (qui contient un tirage de collection numéroté), publié chez La Martinière. Ce dernier m’a été offert en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour mon anniversaire par celle qui a peut-être visité l’exposition Camille Claudel un jour avant moi. Jean-François Jonvelle, l’« obsédé sexuel sentimental », est mort le seize janvier deux mille deux, à l’âge de cinquante-neuf ans, de quoi me conforter, s’il en était besoin,  dans mon désir de vivre à fond le moindre moment présent.

par michel perdrial publié dans : Expositions
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