Ça commence par des petits éclairs épisodiques dans l’œil droit, je n’y prête guère attention. Puis une sorte de nuage flottant dans ce même œil, c’est bizarre. Un soir, je pioche un livre au hasard dans les piles d’ouvrages non encore lus, L’aveuglement de José Saramago, l’histoire d’une épidémie de cécité, je l’abandonne rapidement, ennuyeux et également un peu angoissant dans l’état où je me trouve.
J’espère que ça va guérir, peut-être que je passe trop de temps devant l’ordinateur. Je demande un rendez-vous à l’ophtalmologue, pas possible avant le vingt mars.
Je reçois le numéro d’hiver de Diérèse où sont publiés trois de mes textes, sous l’un d’eux en bas de page un dessin signé Jean-Paul Gavard-Perret, un portrait, ce pourrait être moi, plus jeune, l’œil droit est recouvert d’une tache d’encre.
Ce nuage dans l’œil ne veut décidément pas disparaître, j’y pense de plus en plus souvent.
La nuit suivante, je lis Douleur exquise de Sophie Calle, que m’a offert mon amoureuse pour mon anniversaire, l’histoire d’une rupture qui lui a fait bien mal à Sophie Calle. J’y croise Hervé Guibert et son livre Des aveugles, la photographie d’un Japonais aveugle, le récit d’une jeune femme devenue aveugle en une nuit, le texte de Sophie qui reprend sans cesse le récit de son abandon par l’homme qu’elle aimait devenant page après page de plus en plus pâle jusqu'à être illisible.
Tous ces hasards ne peuvent en être, j’ai de plus en plus la trouille et je m’entraîne à fermer cet œil droit pour savoir à quoi ça ressemble le monde vu par un borgne.
Ce matin, j’achète Libération pour son supplément littéraire et j’y trouve un long article sur La folle bestialité, roman policier de Giorgio Todde, par ailleurs chirurgien de l’œil, cela en écoutant sur France Culture le photographe Franck Horvat raconter que la plus grosse peur de sa vie, il l’a eue le jour où il a cru perdre la vue.
Je n’en peux plus, je fonce chez l’ophtalmologue, elle est absente. Un de ses confrères accepte de me recevoir. Je lui parle du nuage. Il me demande :
-Ça a commencé par des petits éclairs ?
Il me dit que j’ai un décollement du vitré de l’œil, que s’il s’agit d’un simple décollement ce n’est pas grave, mais qu’il faut vérifier qu’il n’y a pas déchirure car dans ce cas il faudrait intervenir avec un laser.
Il me met des gouttes dans l’œil, y appose une sorte de verre de contact et m’examine longuement, je n’en mène pas large.
-Non, pas de déchirure, me dit-il.
Cela devrait s’estomper avec le temps, le mieux à faire c’est de ne pas y penser, ça arrive souvent aux myopes, il a un cas par jour en moyenne dans son cabinet.
En rentrant, je vérifie tout ça sur Internet et j’y lis que le peintre norvégien Edvard Munch a eu une hémorragie du vitré de l'oeil droit, à soixante-sept ans, ce qui a entraîné des corps flottants importants qu'il a représentés dans plusieurs de ses tableaux. Et bien sûr, pour la Saint Valentin, elle m’a offert un ouvrage sur Edvard Munch.
Je lui explique tout ça lorsque je la retrouve, elle n’en revient pas d’une telle accumulation de coïncidences.
-Comment tu te sens ? me demande-t-elle.
-Ça va, je suis juste un peu décollé mais pas déchiré.