Un concert d’Orchestra Baobab, qui plus est gratuit, cela ne se refuse pas. C’est pour cette soirée, retenue depuis longtemps, qu’elle et moi avons fixé la date de notre retour à Rouen. Nous sommes même les premiers à attendre que s’entrouvrent les portes du Hangar Vingt-Trois, ce vendredi deux mai, pour le concert d’ouverture du Festival Voix de Fête organisé par la ville de Rouen.
Nous prenons place au rang numéro quatre. Celui réservé aux personnalités locales est trois ou quatre rangées derrière, aurait-il été un peu reculé par rapport à l’an dernier ? Des hôtesses vigiles en gardent les extrémités. Hélène Klein, adjointe communiste, s’y installe (certains petits privilèges ne sont pas inconciliables avec le communisme). Catherine Morin Desailly, adjointe à la culture pendant l’ère Albert (tiny) et toujours sénatrice de droite, monte les marches à son tour. La salle est vite emplie. Les derniers et les dernières arrivé(e)s, les plus jeunes, n’ont pas besoin de siège, s’agglomérant devant la scène.
La gratuité cela se paie. Ici par deux petits discours. Laurence Tison, nouvelle adjointe à la culture, commence, succédant à l’Albert (tiny) de la dernière fois. Entre elle et lui, un seul point commun : la couleur du vêtement, gris muraille. Pantalon tailleur, chevelure fraîchement breuchée, cette jeune femme doit penser qu’il faut se vieillir pour avoir l’air crédible.
Alors, le programme de Voix de Fête cette année ? Un « temps fort » suivi d’un « temps fort » suivi d’un « temps fort » et tout cela « éclectique » et « varié » et même « varié » et « éclectique ». Celle qui est assise à ma droite imite Catherine Morin Desailly jugeant la performance de celle qui a pris sa place à la mairie :
-Pff, pas beaucoup de vocabulaire cette petite.
Du vocabulaire, Daniel Bargier, responsable de la programmation, en a, évoquant les spectacles en terme de « coup de cœur », de « découverte » et d’autres que j’oublie, du même acabit.
-Je n’aime pas cette façon de présenter les choses, me dit-elle, ce sont les mots employés par la télévision.
Par la télévision oui, et venus de la publicité dont tous les esprits sont pollués. Nous applaudissons poliment et place à la musique avec Orchestra Baobab, le légendaire orchestre de Dakar, né dans les années soixante-dix (où débuta Youssou N’dour), tombé en désuétude et ressuscité en deux mille un.
Les musiciens et les chanteurs entrent en scène, une dizaine, pantalon noir en cuir ou en tissu, identique chemise taillée dans le meilleur tissu de là-bas, percussions, guitares et saxophones. Dès le premier morceau, je sais que je vais passer une bonne soirée, malgré l’insidieuse sinusite qui me pilonne l’œil gauche.
Une musique aux influences multiples (country, ska, rumba, salsa, and co), des chanteurs aux voix chaudes et sensuelles, des musiciens talentueux, au premier rang desquels l’époustouflant guitariste Barthélemy Attisso, tout est en place pour que de plus en plus de spectateurs et de spectatrices quittent leur siège, descendent les marches et se joignent aux danseuses et aux danseurs, au point que les escaliers sont bientôt bloqués.
Je ne propose pas à celle qui m’accompagne d’en faire autant. Suis pas au mieux de ma forme. Parfois, les notes du saxophone arrivent à mon cerveau par le nerf optique. C’est peut-être psychosomatique.
Cette nuit du deux au trois mai, pendant laquelle chaque année mon frère Jacques meurt à La Rochelle, n’est jamais facile à passer pour moi. Pourtant, de retour à la maison, un simple Aspégic suffit à effacer la douleur.