Elle sonne à ma porte vendredi matin juste au moment où les cloches des églises voisines annoncent neuf heures et demie. Nous attrapons le bus Teor Té Quatre spécialement affrété pour la fête des bateaux. Il nous mène au bout du monde au lieu-dit le Musoir. C’est de là que ne décollent pas les montgolfières pour cause de mauvais temps. C’est par là que certain(e)s dansent (paraît-il) après le concert et le feu d’artifice. C’est aussi dans ce coin reculé que sont amarrés les abominables bateaux de guerre qui attestent que l’Armada, comme son nom l’indique, est d’abord la fête des militaires.
Je lui montre l’horrible bateau russe découvert la veille au soir. Près de lui, un petit japonais se cache derrière un gros français. Sur l’énorme allemand, un couple de mariés français se fait photographier. Des files d’attente impressionnantes se forment pour la visite de chacun de ces navires.
On préfère le Créoula portugais et ses quatre mâts. Ses soldats ont l’air moins méchants, mais ils ne sont pas prêts pour la visite de leur navire. Aussi c’est le Pogoria polonais qui nous accueille, en même temps qu’une troupe de moutards de centre de loisirs dont l’un s’étonne :
-Pourquoi le bateau il avance pas, maintenant qu’on est dessus ?
Impossible encore une fois de grimper sur le norvégien Statsraad Lehmkhul où se prépare une réception et sur lequel flotte la banderole Véolia Environnement. Celle qui m’accompagne hèle l’un des traiteurs pour savoir quand il n’y a pas de fête privée sur ce voilier.
Nous apprenons ainsi que ce bateau est réservé à Véolia pendant les dix jours que dure l’Armada, comme son compère norvégien le Sorlandet. Sur ce dernier, un panneau annonce des visites entre seize heures et dix-sept heures trente, une plage horaire tellement rétrécie que cela sent l’alibi.
Nous pestons une fois de plus contre la maison Véolia et ses fêtes de riches. Un peu plus loin, nous croisons un travailleur noir qui ramasse les papiers et autres déchets sur le quai. Dans son dos, une inscription en lettres peu discrètes : Véolia Propreté.
-Tu crois qu’il est invité à la fête privée, lui ? me demande-t-elle.
Foin de ces capitalistes amis des militaires, je lui propose une petite fête privée rien que pour nous deux, ailleurs que sur le site de l’Armada, mais pas très loin, un apéritif au bar de la Place, près de l’église de la Madeleine, où le vieux monsieur souriant nous confectionne un kir et où un ouvrier en bleu de travail vient me serrer la main me prenant pour quelqu’un d’autre (une péripétie qui m’arrive souvent) puis un repas chinois à volonté au Petit Wok, pas loin de la fac de droit, la suite à la maison…
Le soir sous un ciel menaçant nous gagnons le terrain vague du bout du quai et il y a tellement peu de monde devant la scène de concert que nous pensons être très en avance. Il n’en est rien. Les Souinq, groupe havrais à l’humour Boby, déjà vu et apprécié il y a deux ans en première partie de Hubert-Félix Thiéfaine au Grand-Quevilly, jouent et chantent devant une poignée de spectateurs et spectatrices tandis que l’énorme nuage noir monte.
L’orage éclate, l’eau se déverse, le tonnerre gronde, c’est la fuite. Elle et moi trouvons refuge dans l’entrée d’un restaurant sous tente dont le gérant, après nous avoir laissés tranquilles nous prenant pour des clients en attente de table, nous chasse pour des raisons de sécurité dès qu’il comprend que nous ne dînerons pas dans sa gargote.
Quand ça se calme, nous revenons sur le terrain désormais marécageux. Les écrans annoncent dans une formulation approximative que « le concert est maintenu en raison de l’orage mais commencera avec du retard ». Peu de retard en fait, Gilberto Gil arrive et monte le son, c’est samba et bossa nova. Je n’accroche pas trop à cette musique. Je regarde le paysage, je surveille les nuages. Gilbert en bon ministre de la Culture nous inflige une petite présentation de chaque chanson. Je peux maintenant disserter sur chaque variété de samba et je sais même que le reggae est la musique de la Jamaïque. Il reprend une chanson de Bob Marley et une autre des Beatles, pas de quoi faire oublier les versions originales.
Le public finit par arriver, c’est un succès mouillé. Manque aussi pour me faire un peu plus apprécier ce style de chansonnettes le temps qu’il est bon d’avoir. Le feu d’artifice lui est de tous les temps et encore une fois ne nous déçoit pas. Les voiliers à sa fin font hurler leurs sirènes comme à l’accoutumée, mais dans un certain désordre.
Au fil des jours, la discipline se relâche chez les militaires, dont de plus en plus traînent sur les quais accrochés au bras d’une fille d’ici.