Mercredi 14 mai 2008

              Je ne connais toujours pas Félix Phellion dont je lis, sans en manquer un épisode, la rouen chronicle. Je sais qu’il fréquente les mêmes lieux que moi, ceux où l’on trouve des livres d’occasion, mais nous n’avons pas les mêmes horaires. 
            Samedi dernier, en retard au marché du Clos, je me dis que c’est peut-être lui, là, cet homme à cheveux blancs fouillant dans un carton empli d’ouvrages défraîchis mais je ne suis pas du genre à aborder quelqu’un comme ça en lui demandant :

            -Vous n’auriez pas un neveu qui s’appelle Jérôme ?

            Dans le dernier épisode de son journal, il évoque la fermeture du Retour du Cent Douze, fameux bar du quartier de la Croix-de-Pierre, et explique pourquoi cet estaminet, fréquenté autrefois par les gens du port, a ce nom étrange. C’est à cause de l’adresse de la Chambre syndicale des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port, le cent douze de l’avenue du Mont-Riboudet, où étaient payés les dockers.

            Je tombe de haut, comme on dit. Je croyais depuis lurette que le Cent Douze correspondait à l’adresse d’un bordel situé dans la même rue que le bar. J’ai entendu cette explication plus d’une fois : Au Retour du Cent Douze était le bar où l’on allait boire un coup après en avoir tiré un au Cent Douze.

            Une explication qui s’avère donc inexacte mais continue à me faire rêver. Qu’importe la prosaïque vérité.

            Avant cela, Félix Phellion évoque longuement l’histoire de la médiathèque (une belle occasion ratée comme on en a la spécialité à Rouen) dans le style élégant qui est pour beaucoup dans le plaisir que j’ai à le lire.

            Qui donc s’intéressera encore aux livres et à leurs auteurs dans quelques décennies ? s’interroge-t-il. Je cite sa conclusion : Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte Saint-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

            Dans quarante ans, je n’aurai (si cela ne tourne pas mal avant) que quatre-vingt-dix-sept ans et je veux bien être cet homme-là.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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