Mercredi 21 mai 2008

            Plusieurs semaines que me fait mal le talon gauche, trop de marche pendant les vacances sans doute. Je suis sur le point de consulter le médecin quand je me souviens d’un précédent.

            C’est dans les années soixante-dix, pendant les vacances d’été. Je suis dans le Lot avec une bande de joyeux et joyeuses gauchistes (comme on disait) campant sauvagement au bord de la Truyère. Un jour, comme un imbécile, je saute d’un talus et me fais vivement mal au talon.

            Ça ne passe pas. Je décide de consulter un médecin et, conscient de l’état de saleté dans lequel je suis, je lave à la fontaine d’eau froide le pied concerné.

            Le médecin ne sait pas quoi faire et me demande (ce qui est une des plus grandes hontes de ma vie) de lui montrer, afin de comparer les deux, mon autre pied, noir de crasse.

            Le traitement prescrit, une pommade anti-inflammatoire si je me souviens bien, n’est d’aucune efficacité. Quand je rentre en Normandie, j’ai toujours aussi mal et pour m’énerver un peu plus, je découvre que ma visite inutile au médecin n’est pas remboursée, celui-ci ayant coché la case visite gratuite, peut-être pour se venger de mon pied si sale.

            Je décide d’aller voir la femme de Robert Vasseur, l’homme de la maison en vaisselle cassée à Louviers. Elle est bien connue, elle aussi. Comme rebouteuse. J’ai vu repartir de chez elle, dansant la gigue sur le trottoir, des joueurs de tennis arrivés là sur un pied, rotule déboîtée ou cheville déglinguée (à cette époque, je faisais semblant de jouer au tennis pour draguer les petites jeunes filles de bonne famille).

            Je sonne à la maison des assiettes cassées, rue du Bal-Champêtre. Madame Vasseur m’ouvre prudemment (elle se méfie d’une dénonciation pour exercice illégal de la médecine), me reconnaît, me fait entrer. Je lui explique mon problème.

            -C’est une talonnade, me dit-elle. Je ne peux rien y faire mais pour la soigner vous n’avez qu’à mettre du coton dans votre chaussure au niveau du talon et dans quelques jours, ça ira mieux.

            Ce que je fais, et effectivement je guéris.

            Ce que je fais une nouvelle fois trente-cinq ans  plus tard, et espère guérir.

par michel perdrial publié dans : Vie quotidienne
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