Moins de lycéens et de lycéennes que la semaine dernière, mais plein de salariés et de retraités du public et du privé, ça fait beaucoup de monde dans les rues de Rouen ce jeudi matin. Je défile devant avec la Cégété. Je n’ai même pas peur : quarante ans après Mai Soixante-Huit, la Cegété n’est plus tout à fait le syndicat stalinien qu’elle était. Sur sa camionnette, a pris place une bande de branlotin(e)s parmi lesquel(le)s Djembe Man. Le syndicat a même fait fabriquer une belle banderole pour les travailleurs sans papiers. Je croise des pompiers, des ouvrières de chez Carrefour et des travailleuses sociales et laïques de l’Armée du Salut. Un cégétiste porte une grande affiche qui me fait bien sourire. C’est un dessin de Kroll, il est en deux parties : Mai Soixante-Huit, une bande de joyeux drilles chevelus et dévêtus s’éclatent sous l’œil consterné de De Gaulle et de Tante Yvonne, Mai Zéro Huit, Sarkozy et sa Carlitta à poil s’éclatent sous l’œil consterné du bon peuple..
Tous les manifestant(e)s sont là pour dénoncer la quarante et unième année de travail obligatoire et la contre-réforme des retraites dans son ensemble, celle dont la droite, le patronat et un morceau de la gauche disent que c’est la seule solution. Je pense plutôt que quand une question n‘a qu’une réponse, c’est qu’elle est mal posée.
Un service d’ordre composé de pseudo-gothiques court partout en toute inutilité, barrant une rue déserte, protégeant un magasin que nul ne songe à piller. Je les trouve un peu inquiétants. Didier Marie et Christophe Bouillon, élus socialistes, font un apparition, vêtus comme pour une communion. Rue du Canuet, le magasin Terre d’Aventures (jeux en tous genres pour jeunots et pour qui n’arrive pas à grandir) annonce à tout le monde sa liquidation totale et garde sa porte ouverte (comme si le gérant souhaitait qu’on en finisse tout de suite).
Les lycéens et lycéennes scandent un vieux slogan : « Trois pas en avant, trois pas en arrière, c’est la politique du gouvernement ». Doivent pas écouter ce qu’ils crient car aujourd’hui c’est trois pas en arrière et encore trois pas en arrière, la politique du gouvernement de ce fat sot de Sarkozy.
En haut de la rue Cauchoise, un ouvrier à la peau noire répare la chaussée avec de jolis pavés modèle Quartier Latin d’il y a quarante ans. C’est tentant mais où sont les Céhéresses ? Question pavé, j’ai d’ailleurs ce qu’il faut à la maison : un beau et bon « pavé de Nation », spécialité du boulanger de là-bas, que m’a donné celle que je suis allé voir à Paris hier. Justement il est midi, j’ai faim, je rentre.