Persiflages, moquages et autres énervages
(mâtinés de complimentages et de contentages)
Journal de bord de Michel Perdrial
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Partis matin de Locmariaquer, samedi dernier, je conduis et elle cherche un restaurant pas cher où déjeuner. Une pancarte à logo bien connu attire son attention.
-Il y a un routier à Gaël, m’annonce-t-elle.
-Un routier, c’est fermé le samedi.
-On peut toujours aller voir, me dit-elle.
Je tourne à droite et nous voici au centre d’un village dont j’ignorais il y a cinq minutes l’existence. Sur la place, L’Entre Deux Mers, café restaurant routier, semble fermé mais on aperçoit quelques silhouettes à l’intérieur.
Nous entrons. Au comptoir, le patron joue aux dés avec deux accoudés. D’ordinaire, c’est fermé mais aujourd’hui il peut nous servir un repas pour dix euros dans un quart d’heure.
Parfait, un petit tour dans l’église et de retour, il nous installe une table dans la salle du café.
-Je ne vous mets pas dans la salle du restaurant parce que j’ai un repas d’enterrement aujourd’hui. C’est pour ça que je suis ouvert.
Une bouteille de Gamay rosé emplie aux trois quarts est incluse dans le prix du repas. Nous trinquons au mort à qui nous devons cette aubaine. A la table voisine, trois croque-morts font de même avec un kir, jusqu’à ce que le corbillard les ramasse.
Une entrée au thon chaud dans une coquille Saint-Jacques, un stèque saignant avec des pommes de terre rissolées, nous en sommes là quand entrent les invités de l’enterrement (si je puis m’exprimer ainsi), habillés comme il convient pour l’occasion, l’un d’eux nous souhaite bon appétit, un plateau de fromages et une part de tarte aux pommes, c’est aussi le menu du déjeuner d’enterrement et à voir le nombre de kirs que prépare le patron, on ne va pas se laisser abattre à côté.
Pendant qu’on trinque dans la salle de restaurant, le patron et la patronne s’installent à côté de nous et attaquent leurs coquilles Saint-Jacques. Nous les remercions de leur accueil et mettons le cap sur Bécherel, village du livre et petite cité de caractère, comme on dit dans le coin.
La chance nous sourit une nouvelle fois. Une chambre d’hôte est libre à l’entrée du pays. Je laisse la voiture dans la cour et nous partons à pied faire le tour des bouquineries. Cinq ou six sont ouvertes mais décevantes. Beaucoup de livres disparates et bien trop chers, ce n’est pas ici que je fais des affaires.
Qu’importe, nous sommes surtout passés par là pour La Vache Qui Lit, ce café dément où le soir venu nous buvons un kir dans une ambiance trouble. De chaque côté du comptoir le taux d’alcoolémie est élevé. Le tenancier à tête de Didier Super et la tenancière s’embrouillent avec l’un des accoudés qui ne veut pas payer. L’ami de ce dernier annonce à qui veut l’entendre qu’il refuse de le raccompagner à sept cents kilomètres sans paquet de cigarettes, Je surveille prudemment l’évolution des choses. Tout peut dégénérer à chaque instant. Stoïque, le trio d’Américains bien mis (lui fait des recherches sur la transparence à la bibliothèque de la Communauté Européenne à Bruxelles) qui loge dans la même maison d’hôtes que nous mange une crêpe attablé un peu plus loin. Les deux plus embrumés sortis, le calme un peu revenu, je demande au tenancier qui est ce chanteur dont je connais la chanson pour l’avoir entendue il y a bien longtemps.
-Roger Mason.
Roger Mason, c’est vrai, j’avais complètement oublié ce chanteur. On écoute de la bonne musique ici, Coluche, Thiéfaine ou Bourvil. De temps en temps, le tenancier ôte une pile de livres du clavier d’un piano désaccordé et, tapant sur les touches, ajoute un peu de bruit. Celle qui m’accompagne inscrit quelques phrases sur son carnet d’humeurs. L’humeur du jour est bonne. D’autant qu’elle peut ici se livrer à une activité que je ne peux préciser.
D’autres buveurs arrivent, déjà imbibés mais faisant encore illusion. Tout ce beau monde s’embrasse et se fait des déclarations d’amour. Des béquilles sont appuyées contre un mur en cas de besoin, mais quand reviennent les deux plus excités c’est sur nos deux jambes que nous quittons ce café comme on n’en trouve qu’en Bretagne.