Mercredi 23 avril 2008

            Bien longtemps que je ne suis allé m’asseoir à la terrasse du Marégraphe, le soleil revenu ce mardi après-midi m’y incite. De l’autre côté de la Seine se font entendre des guitares et des percussions. On répète au Cent Six pour le concert du soir. C’est parfait, cela efface la nuisible radio privée que diffuse le Marégraphe jusqu’à l’extérieur.

            A la table voisine, un quinquagénaire ventru soigne son diabète en commandant deux desserts, une mousse au chocolat et une île flottante. Il digère en lisant Paris Normandie. « La méningite frappe un enfant de deux ans », c’est le titre principal du journal local. J’imagine les cinq doigts marqués sur la joue de ce malheureux bambin après que la méningite l’a frappé.

            Je cesse de divaguer et me mets à ma lecture : les Mémoires de la marquise de La Tour du Pin publiés au Mercure de France dans la collection Le Temps Retrouvé, un ouvrage préfacé par son descendant le comte Christian de Liedekerke Beaufort.

            Quand on écrit un livre, c’est presque toujours avec l’intention qu’il soit lu avant ou après sa mort, écrit la marquise. Mais je n’écris pas un livre. Quoi donc ? Un journal de ma vie simplement. Elle ajoute : il faut se connaître et ce n’est pas à cinquante ans qu’il aurait fallu commencer. Qu’importe, ce n’est pas trop tard et j’aime bien ce qu’elle écrit.

            Voici sa description de Louis le Seizième, qu’elle rencontre deux ans avant qu’il ne soit raccourci : C’était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu’on pût voir, l’air d’un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue…

            Sans qu’on s’en fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes, constate la marquise de La Tour du Pin bien après la Révolution. On pourrait dire la même chose aujourd’hui et cela ne signifie pas que l’on soit à la veille d’une révolution. Si c’était cependant le cas, inutile de raccourcir le bon roi Nicolas, il manque déjà de hauteur.

            Je crois qu’il est temps que j’arrête de lire. Je regagne le centre de Rouen où le Cent Six organise encore un petit concert de plein air. Aujourd’hui, c’est avec le groupe Nervous Cabaret, rue Eau de Robec. C’est du rock, c’est nerveux, un peu balkanique paraît-il. Ils sont cinq dont un chanteur à tête de pirate, installés non pas sur le plateau du camion de pompiers de Fondettes, trop petit, mais sur une vraie scène posée sur le terrain de boules du Son du Cor. Il y a foule en terrasse, pas de place pour moi, je suis debout sur un pont. Je fais attention de ne pas mettre le pied dans la rivière. Je regarde celui qui danse en faisant le gugusse et aussi les passant(e)s, celles et ceux qui ne s’arrêtent pas pour la musique, qui passent là rapidement comme s’il y avait un risque pour leur vie, ou du moins pour leurs oreilles.

par michel perdrial publié dans : Chanson
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