Persiflages, moquages et autres énervages
(mâtinés de complimentages et de contentages)
Journal de bord de Michel Perdrial
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Jeudi soir, avant de partir pour la soirée d’ouverture des Terrasses du Jeudi, je regarde France Deux avec l’espoir d’en savoir plus sur l’expulsion des Sans-Papiers parisiens de la Bourse de Travail par la milice de la Cégété. Espoir déçu, le sujet est escamoté, juste quelques images de tous ces Africain(e)s s’apprêtant à passer la nuit sur le trottoir. Je ne sais rien de plus que ce que j’ai lu hier dans Libération sous la plume de Cordélia Bonal :
« Après plusieurs semaines de menaces, la CGT a donc envoyé ce matin «quelques dizaines de militants», qui n'ont pas fait les choses à moitié. Les témoins — occupants, passants ou commerçants — décrivent tous la même scène, très brutale: vers 12h30, alors que le gros des occupants était, comme chaque mercredi, parti manifester place du Châtelet pour réclamer des régularisations, une trentaine de gros bras «au crâne rasé», brassard orange au bras, ont débarqué armés de «bâtons» et de «bonbonnes de lacrymo», le visage protégé par des masques et des «lunettes de piscine».
«Ils ont remonté la rue en rang, arrivés à la porte de la Bourse du travail ils ont crié "On y va! on y va!", ils sont rentrés dans le bâtiment et ont balancé les lacrymo», raconte Nicolas qui remontait la rue à ce moment là et a appelé la police, comme d'autres. Une jeune fille, Nadia, dit aussi avoir vu «une vraie milice. Leurs bâtons, c'étaient des planches». D'autres parlent de «commando», de «chaises qui volaient», montrent les vitres cassées.
Sous le choc, Konté, un occupant qui ce matin n'était pas parti à la manifestation, justement pour garder le bâtiment, raconte: «Ils savaient qu'on est peu nombreux le mercredi. On était dans la cour quand ils sont arrivés, ils nous ont lancé tellement de gaz qu'on a dû sortir, on n'a pas eu le choix.» La police est arrivée «dix minutes plus tard» mais sans rentrer dans le bâtiment, faute, explique-t-on, de réquisition du propriétaire, en l'occurrence la mairie de Paris. Les policiers seront rejoints par les CRS, tandis que les pompiers évacuent plusieurs blessés légers. »
C’est la preuve que derrière la façade présentable de cette boutique syndicale persistent les sales habitudes des staliniens, vieilles habitudes, je les ai vus à l’œuvre, qui tabassaient les étudiant(e)s dans les années soixante-dix. Je m’en souviens fort bien.
J’éteins la télé et rejoins les quais bas rive gauche. Sur l’énorme scène se tiennent les deux garçons de Dead Rock Machine. Je les vois à peine du pont Boieldieu. Le soleil déclinant m’éblouit. Je descends l’escalier de pierre et me heurte à deux vigiles d’Universal Security qui filtrent l’entrée, fouillant les sacs. Cela commence à ressembler à une sale manie. Aucun concert de l’Armada l’an dernier n’était ainsi sous contrôle, mais ici c’est le patron du Cent Six qui commande. J’attends que les deux gus aient la tête dans le sac et je me glisse entre eux sans avoir à montrer le parapluie que je cache au fond de mon sac à dos.
Dead Rock Machine, c’est de l’électro-rock. Ça s’écoute. De loin en ce qui me concerne. Je ne veux pas me niquer les oreilles. J’ai déjà mal à un pied. Je m’installe contre les barrières près des abreuvoirs, considérant les longues files d’attente des assoiffé(e)s.
Je reste là pour le duo de pop rock anglaise The Ting Tings. Les branlotin(e)s s’accumulent devant la fille blonde et son complice. Je vois ça de loin, m’intéressant davantage à ce qui se passe dans la foule. Une fille en robe rouge au téléphone éclate en sanglots. Une autre fille passe, allongée sur un brancard, le pied sanglant. Les deux vigiles quittent leur poste pour des tâches plus urgentes et peut-être plus utiles. Avant que cette deuxième partie ne s’achève, je remonte sur le quai haut pour mieux voir la suite.
Après The Ting Tings, une partie du public reflue et quitte les lieux par l’escalier maintenant couvert de verre cassé. Après une assez longue attente, tandis que les nuages se font menaçants, c’est l’heure du didjai Etienne de Crécy, bien connu pour ses jeux de lumière. Neuf cubes s’allument et s’éteignent selon une programmation étudiée. Lui, petit bonhomme, se tient dans le cube du milieu.
Je me lasse vite et, empruntant le pont Boieldieu balayé par le vent, je regagne mon logis. A peine entré, les premières gouttes claquent sur le toit. Le son et lumière d’Etienne de Crécy (que j’entends jusqu’ici) est remplacé par celui de l’orage. La nature est bien plus impressionnante. Quelques coups de tonnerre font trembler les murs et moi-même. Le courant disjoncte. Je songe à celle qui aime les orages et qui doit être contente s’il se passe la même chose à Paris. Je songe aussi aux Africain(e)s virés par les monstres de la Cégété, dans la rue, sous la drache. Je dors assez peu. Après un dernier orage, je me lève. Il est un peu plus de six heures. Michael Jackson a eu une crise cardiaque. The Rock Machine is dead. J’en connais dont la jeunesse vient de mourir avec lui.