Persiflages, moquages et autres énervages
(mâtinés de complimentages et de contentages)
Journal de bord de Michel Perdrial
(§§§)
Pour lire mes textes publiés en revue et me contacter voir en bas de page
La circulation parmi les
textes de ce Journal de bord est facilitée
par le moteur de recherche interne situé juste en dessous à droite
D’abord, ils ne sont que deux, elle, jeune beauzarteuse de vingt-trois ans, lui, dans la trentaine, le crâne tondu, le regard absent : un jour, il a reçu un grand coup sur la tête et ne s’en est pas remis. Il lui parle de tous les livres qu’il va écrire, de celui qu’il a déjà terminé, qui met en scène un fouteux noir et un gringalet blanc (je résume), un roman qu’il va publier à compte d’auteur parce que, tu comprends, à la rentrée, il y a déjà sept cent romans qui sortent, alors…
Elle écoute patiemment et tente de mettre un peu d’ordre dans la logorrhée verbale de son vis-à-vis.
-Tu me dis des choses intéressantes, constate-t-il, je les mettrai dans mon prochain livre avec mes mots à moi.
Passent les deux autres, trentenaires eux aussi, lui et elle, qui n’ont pas envie de s’arrêter mais le graphomane les interpelle, de la voix trop enjouée de ceux qui ne vont pas bien :
-Mais venez, venez, cinq minutes seulement si vous voulez, je paie pour tout le monde, j’ai de l’argent, je suis riche.
Les deux arrivants s’installent à la table des deux premiers. La beauzarteuse connaît la trentenaire, elle demande à cette fille, que j’ai déjà vue s’enfiler calva sur calva, un jour où elle n’allait pas bien, ce qu’elle devient, et manifestement cela ne va pas mieux. Elle a, dit-elle, envie de recommencer à s’y mettre, c'est-à-dire reprendre la gravure mais elle n’y arrive pas. Je sais aussi que la galerie d’art médiocre qu’elle avait ouverte avec d’autres de son genre, près de l’Ecole des Beaux-Arts, a dû fermer faute de clients.
-Je n’aime pas l’art contemporain, claironne-t-elle bêtement.
La beauzarteuse explique qu’elle, elle aime ça, et qu’elle espère bientôt partir pour Nantes où la vie artistique est plus palpitante qu’à Rouen, elle veut travailler à Saint-Nazaire, un projet lié à l’esthétique industrielle.
-C’est maintenant que je dois partir, explique-t-elle, je n’ai pas d’attache.
-Mais tu m’as moi ! s’insurge bruyamment le graphomane.
-Euh oui, comme ami. Je voulais dire que je ne suis pas dans une histoire d’amour en ce moment.
Le quatrième n’ouvre pas la bouche. C’est un monomaniaque. Je connais son unique sujet de conversation et quand je vois la beauzarteuse se tourner vers lui pour l’interroger sur ce qu’il fait dans la vie, je n’ai aucun doute sur ce qui va suivre :
-Moi, ma vie, c’est que tout le monde arrête de manger de la viande.
La beauzarteuse lui demande pourquoi il s’intéresse à cette question.
-C’est des gens qui m’ont expliqué qu’un animal c’était comme moi et que j’aimerais pas qu’on me mange.
Eh bien, me dis-je, heureusement que ces gens ne t’ont pas expliqué qu’un légume, c’était aussi comme toi.
J’en ai assez entendu. Je paie mon café et, croisant le regard de la petite beauzarteuse, je lui souhaite mentalement de réussir à filer bien vite à Nantes.