Dimanche 11 novembre 2007

 

            J’arrive à trois heures moins cinq, ce dix novembre deux mille sept, place des Floralies et du Socrate Réunis, un drapeau tricolore est déployé sur un banc, il est entouré d’une dizaine de jeunes gens et jeunes filles remarquablement bon genre, cela fait longtemps que je n’en ai pas fréquenté d’aussi bonne éducation et si bien habillé(e)s. Je fais connaissance avec deux d’entre eux et suis présenté à deux jeunes filles tellement distinguées que je frôle le baisemain. Pour ma part, je tente de discipliner mes cheveux, un peu longs je l’avoue, en les maintenant derrière mes oreilles. Je suis vêtu au mieux, chaussures de ville à bout pointu, pantalon noir, chemise à rayures, pas de cravate hélas et ma plus belle veste, que celle qui doit me rejoindre ici appelle « ta veste de chasseur ».

            La voici, délicieuse dans sa jolie robe à fleurs, souliers vernis, collier de perles, broche du plus bel effet. Elle porte une pancarte sur laquelle est inscrit  « Plus de police et moins d’artistes ». Sur la mienne, on peut lire d’un côté « L’argent, c’est pas fait pour les pauvres » et de l’autre « Le caviar, c’est pour Charles-Edouard et les épinards, c’est pour Gérard ». D’autres manifestants arrivent, comme c’est bon de se trouver ainsi parmi ses nouveaux amis de droite.

            Nous partons sans retard et sur les trottoirs, direction la place du Vieux Marché, en scandant des slogans qui donneront du courage à notre gouvernement et à notre cher Président « Le bouclier fiscal, c’est pas si mal », « Plus de milliardaires et moins de fonctionnaires ». Nous sommes fort photographiés et filmés. Les Rouennais semblent très intéressés par notre défilé digne et respectueux.

            Près de l’église Jeanne d’Arc, nous avisons une bien jolie berline que nous entourons : « Ça c’est de la caisse, ça c’est de la caisse ». Nous applaudissons bien fort le propriétaire de cette voiture qui arbore ainsi une belle réussite sociale

            Arrivés place du Vieux, devant le monument à la Pucelle, nous faisons halte pour une minute de silence. Il est besoin d’une vierge pour déposer un cierge au pied de la statue de la Sainte. Une jeune fille se propose sans tarder. Nous la félicitons : « Ça c’est de la vierge, ça c’est de la vierge ».

            Nous repartons vers la rue du Gros Horloge. Des musiciens donnent l’aubade aux passants. Ce sont, à n’en pas douter, des traîne-misère à qui nous donnons le meilleur conseil qui soit : « Retourne dans ton pays, intermittent ». Beaucoup de sourires nous suivent, je crois que celles et ceux qui assistent par hasard à cette manifestation comprennent bien, pour la plupart, de quoi il s’agit, quelques-un(e)s semblent offusqué(e)s cependant.

            « Plus de Mac Do, dans la rue du Gros », nous saluons à notre manière cette belle entreprise américaine, quelle fierté pour nous que notre Président soit l’ami du Président de là-bas. Un arrêt au feu avant de traverser la rue Jeanne d’Arc « Respectons le signalisation », au loin le Palais de Justice « Gauchistes de magistrats, n’embêtez pas Rachida », et nous gagnons la rue du Général Leclerc où le cinéma Le Melville nous arrête : « Les films en vého, on n’y comprend rien », « La culture, ça donne mal à la tête » « Téhèfun sur toutes les chaînes ». Une voiture de police passe près de nous, « Réprimez les manifestations ». Nous sommes de plus en plus nombreux car certain(e)s, séduit(e)s en cours de route, se sont joint(e)s à nous. Quelque-un(e)s d’entre ces nouveaux et nouvelles converti(e)s sont habillé(e)s de façon un peu négligée mais nous avons les idées larges du moment qu’ils marchent bien sur le trottoir.

            Nous remontons la rue de la République « Moins d’Assedic et plus de domestiques » « La gauche t’est foutue, la droite est dans la rue » et rejoignons l’Hôtel de Ville pour faire une minute de silence derrière la statue de Napoléon. « Sarko, t’es plus fort que Napo », crions-nous ensuite, un slogan que pour ma part je trouve un peu vulgaire, le nom de notre Président ne doit pas être abrégé. D’un bel ensemble, nous nous tournons vers la mairie où règne notre maire de droite et nous nous livrons à un petit jeu follement drôle « Si t’aimes bien Albertini, tape dans tes mains ». Un jeune homme près de moi déclare :

            -Ah non, ça je ne peux pas !

            Je le soupçonne d’être de gauche et le regarde avec méfiance.

            Nous traversons « Respectons les passages cloutés » et nous voici devant le siège du Parti Communiste, personne à l’intérieur, ces gens-là doivent se reposer, nous leur disons malgré tout le fond de notre pensée « Les cocos au zoo » et enfilons la rue Lecanuet pour rejoindre la place de la Cathédrale où doit s’achever la manifestation.

            Rue des Carmes, la foule s’affaire aux courses du samedi et nous considère intriguée, amusée, indignée, tout cela à la fois : « Pardon pour le dérangement », « Continuez à consommer ». Une fanfare est là en bas de la rue, près de la Cathédrale : « Faites des enfants, pas des intermittents ». Ces musiciens acceptent de jouer La Marseillaise afin que nous nous séparions noblement. Nous la chantons même deux fois, la seconde sur l’air d’une autre chanson nommée L’Internationale, c’est bizarre je trouve.

            « Dispersons la manifestation », « Vive le bon roi Nicolas », il est temps de rentrer, nous baissons nos pancartes, elle et moi nous tenant la main pour aller à la maison. Un journaliste de Radio Bleu Haute-Normandie nous arrête :

            -Monsieur, nous venez de participer à cette manifestation, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

            -Eh bien, il s’agissait de soutenir notre gouvernement et surtout notre Président. J’ai entendu dite que certains ne lui veulent pas du bien, des cheminots, des étudiants. Je suis venu pour lui montrer qu’il peut compter sur mon appui.

            -Pouvez-vous nous dire ce qui est écrit sur votre pancarte ?

            -« L’argent, c’est pas fait pour les pauvres », c’est une vérité qui devrait être rappelée chaque soir au journal de Téhèfun. Elle l’est mais entre les lignes seulement. Il faudrait que Téhèfun ait le courage de le dire clairement : l’argent, c’est pas fait pour les pauvres.

            Ce journaliste me remercie et se tourne vers celle qui m’accompagne mais elle est si émue qu’elle ne peut que bredouiller quelques mots.

            Rue Saint Romain, nous croisons deux demoiselles habillées en postières. Elles font de la publicité pour les Pages Jaunes et considèrent nos deux pancartes.

            -Ah, c’est déjà fini, nous dit l’une d’elles, c’est dommage !

Par michel perdrial - Publié dans : Politique française
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