Lundi 29 mars 2010 1 29 /03 /Mars /2010 07:51

Le vide grenier du quartier Augustins Molière fête ses trente ans. J’y suis ce samedi d’autant plus tôt que c’est à trois rues de chez moi. Il n’est pas encore sept heures. Les acheteurs et acheteuses sont là, les vendeurs et vendeuses pas encore. Celles et ceux qui déballent ici viennent pour la plupart d’ailleurs, dont pas mal de professionnel(le)s.

La pluie est annoncée. Je ne me souviens pas d’un ouiquennede de Rameaux sans qu’elle tombe. Pour l’instant ça va, les nuages se tiennent coi.

Parmi les bien réveillés, je note les policiers municipaux et les employés de la fourrière. Le nombre de voitures à évacuer est conséquent. Les Français n’avaient qu’à lire les écriteaux et les étrangers qu’à savoir le français.

A l’issue de cet enlevage massif de voitures, de nombreuses places d’exposant(e)s restent inoccupées. Ce trentième anniversaire est un demi bide.

Je vais et je viens à la recherche de la bonne affaire, trouve un porte-monnaie pour celle qui s’est fait voler le sien en Lettonie, croise celles et ceux que j’ai vus se battre hier matin à la vente de livres du Secours Populaire et commence à désespérer.

Le sourire me revient lorsque j’aperçois chez une professionnelle, à la surface d’un tas de livres sans intérêt, le nom de Georges Hyvernaud, écrivain mal connu (à Rouen notamment où il fit le professeur à l’Ecole Normale de Garçons avant la deuxième Guerre Mondiale), l’un de ceux que j’aime bien.

Je m’approche. C’est un numéro spécial de la revue Plein Chant entièrement consacré à l’écrivain. Il date de mil neuf cent quatre-vingt-seize. Une légère trace de salissure en couverture m’aide à en faire baisser le prix. Pour deux euros, il est à moi et je peux rentrer content à la maison où je feuillette mon acquisition.

Ce numéro de Plein Chant est dû à la veuve de l’écrivain. Elle y a rassemblé témoignages, critiques, textes inédits et correspondances, le tout agrémenté d’une belle iconographie.

On y trouve notamment un texte consacré à André Maurois, fabricant de biographies grand public et de romans faciles, bien connu de son vivant, oublié depuis sa mort, texte publié dans Le Prolétaire normand en mil neuf cent trente-six sous le titre Un écrivain bourgeois de notre région : M. Maurois. Il commence ainsi :

Il existait autrefois des poètes de cour, attachés à la personne des rois, et leur payant en rimes et en éloges ce qu’ils en recevaient en sourires et en pensions. La bourgeoisie de notre temps a, elle aussi, ses poètes de cour. Elle a ses écrivains qui la flattent et qu’elle nourrit. Monsieur Maurois est de ceux-là, et des plus honorés.

André Maurois est fils d’un industriel d’Elbeuf, maison Herzog. Il a lâché la laine pour la littérature, l’industrie pour le commerce. Il a choisi de plaire à un public de demoiselles bien élevées, de dames bien vêtues, de messieurs bien rentés et de vieillards bien décorés. Il a pour cela le ton qui convient : discret, modéré et de bonne compagnie. L’intelligence qui convient : une intelligence qui simplifie et reste à la surface des choses.

La bourgeoisie demande surtout à la culture de lui fournir des sujets de conversation. La bourgeoisie est d’esprit paresseux, parce qu’elle échappe aux nécessités de la vie. Le bourgeois est un homme qu’on sert, et qui compte sur les autres. Il compte sur les chauffeurs, les cuisiniers, les valets de chambre, les pédicures et les écrivains. Il ne se donne pas la peine de lire, de penser et de chercher : il y a des Maurois pour le faire à sa place.

Monsieur Maurois a une spécialité : la conférence. En cinquante minutes il explique aux gens du monde : Valéry, Proust, Lawrence, G. B. Shaw, Aldous Huxley – des auteurs difficiles, hardis et souvent obscurs. Mais grâce à lui tout devient clair, aisé, inoffensif, agréable. Ainsi les gens du monde sont satisfaits. Ils se croient initiés à la littérature à la mode, et ils ont de quoi tenir des propos brillants entre le caviar et la langouste.

Georges Hyvernaud habitait rue d’Elbeuf, au numéro cent seize. Aucune rue ou bâtiment de Rouen ne porte son nom.

André Maurois, pour sa part, a droit à un square et je ne saurais compter les collèges et les lycées du coin et d’ailleurs portant son nom.

*

A la frontière du quartier Augustins Molière, rue Alsace-Lorraine, l’ancien lieu de campagne de l’ancien maire Albert (tiny), battu et devenu organisateur de conférences, est toujours à louer. Sur la vitrine, le slogan « Rouen bouge » montre que non.

Par michel perdrial
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