Mercredi 26 janvier 2011 3 26 /01 /Jan /2011 07:57

Ce n’est pas que je sois un lecteur de James Ellroy (je n’ai plus le goût des polars et ses écrits autobiographiques ne sont pas une priorité pour moi) mais je ne peux laisser passer la venue à Rouen de ce monument de la littérature américaine, aussi ce mardi, vers seize heures trente, je pousse la porte de l’Armitière où la file d’attente de ceux et celles qui veulent une dédicace est déjà fort longue.

Il y a là surtout des hommes et je discute avec deux d’entre eux jusqu’à ce qu’arrive le grand homme. Il réclame un café et répond aux questions de la télévision régionale puis, debout derrière une sorte de sellette, attaque sa longue série d’autographes en précisant qu’il signera tout, y compris les vieux livres de poche pourris. Chaleureux, il serre les mains et fait bonne figure aux photographies. Les mâles ont droit à un « Hi brother ». De temps à autre, il se livre à l’un de ses rugissements. J’observe tout ça entre deux présentoirs d’agendas, gênant une dame qui en achète un. Je lui conseille de le faire dédicacer, il prendra de la valeur. Elle ne connaît pas le monsieur qui est là. Je lui explique mais ne parviens pas à la convaincre.

Je monte à l’étage où doit se dérouler la prise de parole et où se trouve déjà beaucoup de monde. Une chaise libre vers le fond devient la mienne. Ce n’est pas un problème car la table derrière laquelle Ellroy doit s’asseoir est surélevée sur fond de paravent rouge.

On attend longtemps puis une des responsables de la librairie annonce qu’il arrive, que les signatures reprendront après.

James Ellroy s’assoit en compagnie d’une interprète. La libraire parle de « rencontre mémorable avec le maître du polar américain ».

-Good evening, motherfuckers, répond celui-ci.

Il nous remercie d’être là alors que nous aurions pu choisir de baiser, de nous droguer ou de louanger ce stupide Président Obama. La libraire indique que ce soir, il ne sera pas question des polars, uniquement de La Malédiction Hilliker, son dernier livre autobiographique, dans lequel il revient sur la mort de sa mère et ses rapports avec les femmes. En réponse à sa première question, Ellroy raconte une énième fois qu’enfant après que sa mère l’eut giflé pour avoir dit qu’il voulait aller vivre chez son enculé de père (la traductrice minimise : « son connard de père »), il a souhaité sa mort et que cette belle rousse de quarante et un ans, trois mois plus tard, fut assassinée, d’où sa grosse culpabilité.

La libraire pose ensuite une série de questions de prof à propos du livre qu’elle a lu. L’auteur répond courtoisement. Il dit qu’il est influencé dans son écriture par Beethoven « le maître du romantisme », que son livre est « une ode au romantisme », qu’il a maintenant trouvé la femme de sa vie, Erika, laquelle se promène en ce moment dans les rues de notre belle ville parce qu’elle en a marre de l’entendre raconter ses conneries dans les librairies, qu’il écrit pour que les femmes l’aiment, qu’il ne supporte pas les agresseurs de femmes et donc qu’il est pour la peine de mort. Il remercie son éditeur, Rivages. La questionneuse indique qu’elle a encore à poser. Elle pose. Ellroy répond qu’il a (avait) une obsession des femmes, pas une addiction, et que dans son livre il n’y a rien de sexuel, que du spirituel. Apercevant son Erika à l’étage inférieur, il l’interpelle et la prend à témoin de ce qu’il est encore à dire des conneries.

Quand la libraire en a fini avec l’analyse de La Malédiction Hilliker, il est encore temps pour quelques questions venues du public et là Ellroy se montre à la hauteur de sa réputation.

Croit-il en Dieu ? Oui, il est croyant, Dieu a des projets pour lui, il a un destin, la plupart de ceux qui pensent comme ça sont schizophrènes mais pour lui ça marche.

Que pense-t-il d’Henry Miller, de James Joyce, de Louis-Ferdinand Céline ? Je ne les ai jamais lus, je n’ai pas le temps de lire.

Son écriture est-elle une psychanalyse ? Il n’écrit que pour le plaisir de faire des gros livres.

N’y a-t-il pas trace dans son livre de Joan of Arc ? Reprenez vos comprimés, ça n’a rien à voir, je me fous de Joan of Arc, je sais seulement qu’elle a cramé dans cette ville. Si je pouvais, je créerais une chaîne de fast-food et j’y ferais des Joan burgers bien grillés.

Aime-t-il d’autres musiques que le classique ? Le jazz, mais surtout pas le rock, le rock c’est pour ceux qui ne savent pas grandir. Il évite la culture d’une manière générale.

C’est fini, applaudissements, le public descend l’escalier en colimaçon. Ellroy descend par un autre et se remet en place pour la signature. Devant lui, une nouvelle file des lecteurs et lectrices s’allonge qu’il salue le bras tendu à la romaine : Hi motherfuckers !

*

Pas jugé bon de me faire dédicacer l’un des livres d’Ellroy par son auteur. Le personnage vaut le déplacement mais pas forcément la lecture. Ce que j’ai parcouru ici ou là dans ses livres ne m’excite pas. Exemple avec le début d’Underword USA, récent thriller paru chez Rivages :

Le camion laitier braqua sèchement à droite et mordit le trottoir. Le volant échappa aux mains du chauffeur. Pris de panique, il écrasa les freins. Le coup de patins fit chasser l’arrière. Un fourgon blindé de la Wells Fargo percuta le flanc du camion laitier de plein fouet.

Que des clichés. C’est peut-être la faute du traducteur. Ne parlant pas anglais, je ne peux le savoir. Pas envie, en tout cas de « La marquise sortit à cinq heures », ni d’histoires à suspense.

*

Rentré chez moi, j’ai un message sur mon répondeur. Une voix masculine m’informe que l’on veut me voir rapidement au Commissariat de Police. J’appelle. Une voix féminine me dit qu’elle a décroché parce que j’insistais mais que c’est trop tard, le Commissariat ferme à dix-huit heures trente : « Rappelez demain matin. »

Par michel perdrial
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