Architecture

Mardi 19 février 2008 2 19 /02 /2008 11:56

            A pied, en longeant le Robec, je me rends ce lundi à la pompeusement nommée Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Normandie afin d’y entendre Patrick Bouchain, architecte et scénographe bien connu. Il est dix-sept heures quinze, me voici devant l’ancienne usine Fromage. C’est là que maintenant on apprend à faire l’architecte en Normandie. Je traverse le parc en diagonale, droit sur la cheminée de briques rouges. J’entre à la suite d’un quidam à serviette qui ne peut manquer de venir ici pour la même raison que moi dans ce lieu que je ne connais pas encore.

            Un verre de cidre bien frais m’est offert sous l’imposant double escalier hélicoïdal complété de coursives qui dessert les étages, une sorte d’orgue en fer forgé parcouru en tous sens par les élèves (certain(e)s badgé(e)s) et cela me fait penser au sulfureux Alain Robbe-Grillet, mort aujourd’hui, précisément au titre d’un de ses romans Le Voyeur, à son goût des jeunes filles, certaines ici sont très séduisantes et quelles jolies jambes vraiment, vues d’ici

            Je cesse de rêver et trouve place dans le modeste amphithéâtre où se tient la conférence. Le directeur de l’école, dûment badgé lui aussi, remercie les présents, étudiant(e)s d’ici et d’ailleurs (ce sont les rencontres des écoles d’architecture françaises et d’Europe centrale et orientale), architectes des environs et personnalités extérieures. Il oublie de citer le simple curieux que je suis.

            Une professeure présente rapidement l’invité et c’est à lui.

            Patrick Bouchain interroge la commande publique. Qui construit ? demande-t-il. Celui qui réclame. Celui qui se plaint. Plutôt que celui qui désire. L’architecture publique est l’expression d’un manque (on veut tel équipement parce que la ville voisine le possède) L’élu reporte ensuite la demande sur les techniciens via le programmiste et s’ensuivent concours anonymes et choix d’entreprises mieux disantes. Au final, l’usager ne s’y retrouve pas et est déçu.

            Pour faire du différent, continue-t-il, il faut des commandes simples. A titre d’exemples, avec des images, il commente certaines de ses réalisations passées : l’auditorium La Grange au Lac à Evian, le siège social de Thomson Multimédia conçu avec Daniel Buren à Boulogne-Billancourt, la commémoration du bicentenaire de la Révolution à Valmy, les deux plateaux de la cour d’honneur du Palais Royal conçus avec Buren (qui lui valurent de connaître la prison, dit-il, je ne me souviens plus de cette histoire), le Théâtre du Centaure à Marseille, les roues du passage à l’an deux mille sur les Champs-Élysées, l’ancienne usine Lu de Nantes devenue salle de spectacle sous le nom de Lieu Unique, l’Ecole de cirque Fratellini de Saint-Denis, la Condition Publique (manufacture culturelle) à Roubaix, le Caravansérail (chapiteau à ossature de bois de la Ferme du Buisson) à Marne-la-Vallée et l’Ecole de cirque Le Dragon Volant à Rosny-sous-Bois. Il évoque aussi son travail pour le Théâtre Equestre Zingaro à Aubervilliers et la Ferme du Bonheur à Nanterre.

            Libertaire, adepte de l’autoconstruction et de la récupération, désormais libéré de l’obligation du travail, Patrick Bouchain conclut en expliquant qu’il va désormais s’inspirer pour le logement social de ce qu’il a fait pour les bâtiments culturels en créant une Société Coopérative d’Intérêt Collectif. Cela pour faire aboutir en quinze ans quatre projets dans quatre villes bien différentes : Calais, Nantes, Marseille et Nanterre. Je note cette idée : donner aux adolescent(e)s l’accès direct à leur chambre sans passer par le salon familial.

            Quelques questions pas vraiment intéressantes du public, applaudissements, et tout le mode se retrouve dans la grande salle pour un nouveau verre de cidre Ponpon. Le directeur de l’Ecole d’Architecture remercie quelques autorités qui viennent juste d’arriver, la dernière, (cerise sur le gâteau, flagorne-t-il), étant Catherine Morin-Desailly, Officielle de la Culture à la mairie de Rouen.

            Je quitte ce beau monde et rentre à pied par la longue route de Darnétal. Je n’y croise que trois personnes bien qu’il ne soit que vingt heures. Cela me permet de songer tranquillement au goût qu’ont les institutions pour les personnages atypiques, comme on aime les inviter ici ou là, et leur laisser, ici et là toujours, quelques terrains de jeux où mettre en œuvre leurs idées dérangeantes.

            Ainsi en est-il avec Patrick Bouchain, je crois. A l’abri de cet alibi et d’autres du même genre, ceux qui décident, ceux qui ont confisqué le pouvoir, continuent à faire bâtir à grande échelle, avec l’aide d’architectes conformistes ou paresseux, de moches bâtiments pas pratiques pour leurs pauvres.

Par michel perdrial - Publié dans : Architecture
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Dimanche 20 avril 2008 7 20 /04 /2008 11:57

            Avec celle qui m’accompagne, me voici samedi en début d’après-midi devant le Marégraphe afin de suivre la visite guidée du quai rive droite de Rouen organisée par les bibliothèques de la ville dans le cadre du mois de l’architecture contemporaine. Celui qui s’en charge est un homme un peu étrange nommé Jérôme Poulain. Nous sommes là une petite vingtaine quand il se met à pleuvoir et que commence le périple.

            Jérôme Poulain déplie son grand parapluie arc-en-ciel. Il remercie pour le prêt de cet accessoire le groupe gay et lesbien de Rouen puis présente son acolyte Monsieur Hervé, emploi jeune depuis quinze ans au service Culture et Patrimoine au quatrième étage de la mairie de Rouen où il est chargé de l’utilisation de la photocopieuse. Les cheveux gras, vêtu à la Deschiens, Monsieur Hervé s’agite fort pour organiser notre groupe qui est rejoint par deux personnes âgées qui se font houspiller par le guide, « allez les traîne-savates, on se dépêche un peu ».

            C’est que chacun(e) en prend pour son grade au cours de la visite. Je me vois moi-même qualifié de « grand dadais » puis de « vieux chêne du savoir ». Ce n’est rien en comparaison du sort de Valérie Fourneyron, « Valérie la Mairesse », dont le nom sera cité pas moins de cent cinquante fois et qui est responsable de bien des désordres.

            Première station devant la « tour de la honte » qui jouxte le Marégraphe, là où fut torturée « à mort ! » Jeanne d’Arc, Monsieur Hervé brandissant un fémur de la sainte pour preuve, puis nous allons selon la formule de Jérôme Poulain « nous enfiler sur le quai ».

            J’apprends alors qu’un des hangars du port, muni de petites niches creuses, est le futur crematorium rouennais et qu’un autre hangar, fermé d’une lourde porte métallique, est en fait le local où la ville de Rouen enferme ses Sans-Papiers.

            Jérôme Poulain, homme de grand cœur, appelle les enfants présents à une bonne action « allez, venez les enfants du village ». Monsieur Hervé sort de son sac en plastique un mauvais pain en tranches qu’il distribue à ces moutards. Deux d’entre eux, sans doute sous-alimentés par leur mère, se mettent à manger leur tranche. Ils finissent par comprendre qu’il s’agit de la glisser sous la porte pour les pauvres Sans-Papiers qui se précipitent sur cette nourriture inespérée. En tendant l’oreille, nous entendons le crissement sur le béton de leurs ongles de vingt-cinq centimètres.

            Un véhicule de police, alerté par notre groupe que cornaque un drôle d’individu à mégaphone et autour duquel court en tous sens un deuxième individu non moins louche, s’arrête à proximité. Rassurés par l’un des responsables des bibliothèques de la ville de Rouen, les deux fonctionnaires redémarrent, à la recherche de vrais malfaiteurs. 

            Nous voici maintenant devant la future salle d’exposition d’art contemporain et moderne. Notre guide attire notre attention sur le logo de l’Agglo de Rouen « qui représente un tube digestif » puis, nous montrant sur l’autre rive l’immense calicot sur la façade de la future salle de musique actuelle, le Cent-Six, s’indigne que « le jeune y soit dessiné sous la forme d’un pou ».

            Il nous conduit ensuite à l’étape « Jeunesse et Avenir » :

            -Ici, la fac de droit. Son architecture rappelle celle du quartier pour femmes de la prison de Fleury-Mérogis. On y étudie le droit fiscal et on trouve un emploi à côté, dans un bureau de la Préfecture. De l’autre côté de la Seine, sur la rive Hachélème, la fac de lettres avec ses amphithéâtres en peau de clown (les chapiteaux du Cent-Six). On y étudie l’usage de l’accent circonflexe dans la littérature du douzième siècle et on trouve un emploi à côté, comme manutentionnaire au Dépôt Vente des Particuliers.

            Pour finir, il s’adresse à celle qui m’accompagne :

            -Toi la pré ado, je te donne un bon conseil. Pour tes quinze ans, tu te fais offrir une mobylette et tu t’en sers pour quitter très vite cette ville. Et partir très loin. C’est d’ailleurs ce que je vais faire moi aussi.

            Joignant le geste à la parole, Jérôme Poulain enjambe une clôture défaillante et s’éloigne à grands pas sur la voie ferrée nous abandonnant tous (y compris Monsieur Hervé) à notre triste sort d’habitant(e)s de Rouen

Par michel perdrial - Publié dans : Architecture
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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /2008 12:13

 

            Après l’orage, la veille au soir, sur l’aire naturelle de campigne de Montchenu, la tente pliée mouillée dans la voiture aux pieds de celle qui fait copilote, je me gare sur la place de Hauterives. Pas loin se trouve le Palais Idéal du Facteur Cheval, abordable par une rue spécialement aménagée, entre deux rangées de petits commerces qui profitent de l’aubaine (dans l’un d’eux nous goûtons la pogne, sorte de brioche locale). Bien enclos, le Palais est invisible de la rue et de quelque endroit du village que ce soit. Pas moyen de le voir sans payer mais il y a assez à voir pour payer sans rechigner.

            Nous sommes les premiers. Nos billets portent pour heure : neuf zéro deux, et pour date, trois fois zéro huit : huit août deux mille huit.

            Entrés derrière nous, un couple et ses enfants ne m’empêchent pas de faire de bien jolies photos de celle qui m’accompagne, devant le Palais et à l’intérieur d’icelui, vite avant que n’arrivent en nombre les navrantes familles et autres touristes en goguette qui viennent ici comme on va dans un parc d’attraction. A leur décharge, je dois dire qu’à l’entrée, on distribue aux moutards un questionnaire jeu de piste qui les encourage à courir partout.

            Un sacré bosseur, Ferdinand Cheval, et un grand artiste, catho bigot un peu fou, architecte bâtisseur de l’idéal palais L’appareil photo rangé, j’en fais lentement avec elle le tour et l’exploration intérieure, couloir sombre et plate-forme supérieure, cachette à brouette et escaliers colimaçonnés, notant sur mon petit carnet une des fortes pensées du Facteur :

            La vie est un océan plein de tempêtes/ Entre l’enfant qui vient de naître/ Et le vieillard qui va disparaître.

            Je photographie pour elle quelques éléments du Panthéon personnel de Ferdinand (César, Vercingétorix, Archimède, Socrate et la reine des grottes), des animaux de son bestiaire hétéroclite et les lieux revisités par son imagination (temple hindou, chalet suisse, maison blanche, maison carrée, château du Moyen Age et mosquée) tandis qu’elle note pour moi sur son carnet à dessin, les réflexions subtiles de la foule qui nous entoure maintenant :

            -Attention, Françoise, c’est escarpé par là ; tu devrais monter de l’autre côté.

            -Ah la vache, c’est haut !

            -Pfft, c’est du solide quand même.

            -C’est lui qui a marqué tout ça ?

            -Eh bah, ça devait vraiment être quelqu’un de bien.

            -Eh dis donc, c’est beau en haut.

            -C’est sympa quand même. En plus, il fait pas trop chaud.

            -T’as vu les cactus qu’il a mis dans les pots, c’est joli ça aussi.

            Pas peu fier de lui, monsieur Cheval, d’avoir fait tout ça, il l’a écrit partout sur les murs de son Palais, j’en prends note :

            En créant ce rocher/ J’ai voulu montrer/ Ce que peut la volonté.

            A la source de la vie/ J’ai puisé mon génie/ De ce breuvage/ Mon âme a pris courage.

            La vie est un rapide coursier/ Ma pensée vivra avec ce rocher.

            Ma volonté a été aussi forte que ce rocher.

            Cette merveille dont l’auteur peut être fier/ Sera unique dans l’univers.

            Nous redirons aux générations nouvelles/ Que toi seul a bâti cette merveille.

            Bravant la chaleur, la froidure/ Et même l’outrage du temps/ Je forçais la nature/ Je triomphais des éléments.

            D’un songe, j’ai sorti la reine du monde.

            Au champ du labeur/ J’attends mon vainqueur.

            Dix mille journées/ Trente-trois mille heures/ Trente-trois ans d’épreuves/ Plus opiniâtre que moi se mette à l’épreuve.

            Ce n’est pas moi qui vais relever le gant, comme on dit. Je me contente d’admirer, elle à mon côté, du belvédère construit à cette fin par le Facteur, un lieu trop petit pour contenir tous ses visiteurs du jour, on se marche dessus. Je lui propose de quitter les lieux pour rendre visite au Facteur dans sa dernière demeure, construite par ses soins au cimetière de Hauterives, la municipalité d’alors lui ayant refusé la permission d’être enterré dans son Palais Idéal.

            Le cimetière est à la sortie du village. C’est en voiture que nous y allons, suivant la flèche « Tombe du Facteur ». Celle-ci se trouve à l’entrée, en angle, et rend ses voisines bien ternes. Ferdinand Cheval y a mis ses dernières forces, dans un style aussi luxuriant que celui de son Palais mais en plus abstrait. Plusieurs membres de sa famille sont enterrés là avec lui, certains depuis assez peu, dans le « Tombeau du silence et du repos sans fin ».

Par michel perdrial - Publié dans : Architecture
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