A pied, en longeant le Robec, je me rends ce lundi à la pompeusement nommée Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Normandie afin d’y entendre Patrick Bouchain, architecte et scénographe bien connu. Il est dix-sept heures quinze, me voici devant l’ancienne usine Fromage. C’est là que maintenant on apprend à faire l’architecte en Normandie. Je traverse le parc en diagonale, droit sur la cheminée de briques rouges. J’entre à la suite d’un quidam à serviette qui ne peut manquer de venir ici pour la même raison que moi dans ce lieu que je ne connais pas encore.
Un verre de cidre bien frais m’est offert sous l’imposant double escalier hélicoïdal complété de coursives qui dessert les étages, une sorte d’orgue en fer forgé parcouru en tous sens par les élèves (certain(e)s badgé(e)s) et cela me fait penser au sulfureux Alain Robbe-Grillet, mort aujourd’hui, précisément au titre d’un de ses romans Le Voyeur, à son goût des jeunes filles, certaines ici sont très séduisantes et quelles jolies jambes vraiment, vues d’ici
Je cesse de rêver et trouve place dans le modeste amphithéâtre où se tient la conférence. Le directeur de l’école, dûment badgé lui aussi, remercie les présents, étudiant(e)s d’ici et d’ailleurs (ce sont les rencontres des écoles d’architecture françaises et d’Europe centrale et orientale), architectes des environs et personnalités extérieures. Il oublie de citer le simple curieux que je suis.
Une professeure présente rapidement l’invité et c’est à lui.
Patrick Bouchain interroge la commande publique. Qui construit ? demande-t-il. Celui qui réclame. Celui qui se plaint. Plutôt que celui qui désire. L’architecture publique est l’expression d’un manque (on veut tel équipement parce que la ville voisine le possède) L’élu reporte ensuite la demande sur les techniciens via le programmiste et s’ensuivent concours anonymes et choix d’entreprises mieux disantes. Au final, l’usager ne s’y retrouve pas et est déçu.
Pour faire du différent, continue-t-il, il faut des commandes simples. A titre d’exemples, avec des images, il commente certaines de ses réalisations passées : l’auditorium La Grange au Lac à Evian, le siège social de Thomson Multimédia conçu avec Daniel Buren à Boulogne-Billancourt, la commémoration du bicentenaire de la Révolution à Valmy, les deux plateaux de la cour d’honneur du Palais Royal conçus avec Buren (qui lui valurent de connaître la prison, dit-il, je ne me souviens plus de cette histoire), le Théâtre du Centaure à Marseille, les roues du passage à l’an deux mille sur les Champs-Élysées, l’ancienne usine Lu de Nantes devenue salle de spectacle sous le nom de Lieu Unique, l’Ecole de cirque Fratellini de Saint-Denis, la Condition Publique (manufacture culturelle) à Roubaix, le Caravansérail (chapiteau à ossature de bois de la Ferme du Buisson) à Marne-la-Vallée et l’Ecole de cirque Le Dragon Volant à Rosny-sous-Bois. Il évoque aussi son travail pour le Théâtre Equestre Zingaro à Aubervilliers et la Ferme du Bonheur à Nanterre.
Libertaire, adepte de l’autoconstruction et de la récupération, désormais libéré de l’obligation du travail, Patrick Bouchain conclut en expliquant qu’il va désormais s’inspirer pour le logement social de ce qu’il a fait pour les bâtiments culturels en créant une Société Coopérative d’Intérêt Collectif. Cela pour faire aboutir en quinze ans quatre projets dans quatre villes bien différentes : Calais, Nantes, Marseille et Nanterre. Je note cette idée : donner aux adolescent(e)s l’accès direct à leur chambre sans passer par le salon familial.
Quelques questions pas vraiment intéressantes du public, applaudissements, et tout le mode se retrouve dans la grande salle pour un nouveau verre de cidre Ponpon. Le directeur de l’Ecole d’Architecture remercie quelques autorités qui viennent juste d’arriver, la dernière, (cerise sur le gâteau, flagorne-t-il), étant Catherine Morin-Desailly, Officielle de la Culture à la mairie de Rouen.
Je quitte ce beau monde et rentre à pied par la longue route de Darnétal. Je n’y croise que trois personnes bien qu’il ne soit que vingt heures. Cela me permet de songer tranquillement au goût qu’ont les institutions pour les personnages atypiques, comme on aime les inviter ici ou là, et leur laisser, ici et là toujours, quelques terrains de jeux où mettre en œuvre leurs idées dérangeantes.
Ainsi en est-il avec Patrick Bouchain, je crois. A l’abri de cet alibi et d’autres du même genre, ceux qui décident, ceux qui ont confisqué le pouvoir, continuent à faire bâtir à grande échelle, avec l’aide d’architectes conformistes ou paresseux, de moches bâtiments pas pratiques pour leurs pauvres.