Samedi matin,
sur le quai rive gauche, le nombre de cars de visiteurs et visiteuses est déjà impressionnant à neuf heures et quart et avant que cela soit la cohue, nous nous dirigeons vers le Grand Turk,
voilier anglais à la façon Walt Disney avec pirates à bord, croisant deux Céhéresses qui n’hésitent pas à gratifier celle qui me tient la main d’un bonjour souriant. Doivent se dire que si ça
marche avec les filles pour les marins, pourquoi pas aussi pour les policiers, en quoi ils se trompent. Le Grand Turk tire un coup de canon, il est dix heures. Nous faisons le tour de ce musée
des traditions maritimes et on en reste là.
Vers dix-sept
heures, nous sommes au bout du pont Jeanne-d’Arc et comme elle le dit « on n’est pas là pour se faire enfiler » mais pour voir à quoi ressemble la marche des équipages. Devant nous,
quatre petites dames défendent, langues et ongles, leur bout de pavé contre une grande blonde sans gêne qui ne se laisse pas faire :
-Hey, le
trottoir, il est à tout le monde.
-Oui, mais
nous, ça fait une heure et demie qu’on est là.
Un policier et
une policière essaient de faire reculer une partie de la foule, en vain, mais ils s’avèrent nettement plus efficaces quand un éméché sort un revolver
de sa poche. En deux temps, l’énervé armé se fait menotter et embarquer. Autour de nous, on disserte sur les dangers de la vie en ville.
Voici
qu’arrive le défilé, en tête la musique militaire de Rennes joue un air d’Alan Stivell. Elle est suivie d’une partie des équipages des navires présents dans le port. Les Japonais se présentent en
blanc et en masse, incapables de marcher au pas, certain(e)s photographient la foule en passant. Les Mexicains défilent altiers et martiaux. Les Russes passent en désordre, un peu crispés. Les
Polonais frappent sur des bacs à eau Smédar, Les Omanais sourient à tout le monde. Les Italiens lancent des drapeaux en l’air. Parmi le public, un soldat mexicain collé à une fille d’ici enlève
sa casquette et devient subitement quelconque, quasiment laid. Tout le charme du militaire marin tient dans sa casquette
Ensuite, c’est
carrément le carnaval avec grosses têtes normandes, scouts, vikings hurlants, échassiers, fanfare d’Yvetot, confrérie de mangeurs d’andouille, et sans doute bien pire encore mais nous en avons
assez, nous nous extrayons et passons rive droite pour rejoindre le concert du côté du bassin Saint-Gervais. Je lui montre quatre marins russes qui chevauchent des Cy’clic. Ce soir, les nuages
ont l’air de vouloir se tenir et c’est tant mieux car c’est Cali.
Avant lui, en
première partie, La Maison Tellier, gens d’ici, un chanteur dont la voix rappelle tour à tour celle de Dominique A, de Jean-Louis Murat ou du chanteur de Louise Attaque, une musique vaguement
ouesterne à la façon d’Eddy Mitchell autrefois pas de quoi s’enthousiasmer.
L’enthousiasme
est pour la suite. Dès que Cali met le pied sur scène, pantalon à fines rayures noires et blanches, chemise noire, l’immense foule se déchaîne. Après deux chansons, il est déjà ruisselant de
transpiration, galopant de gauche à droite et retour, donnant bien du mal à la caméra qui s‘évertue à le suivre, sautant dans la fosse se faisant récupérer et porter (à l’image de la Pietà) par
les mecs de la sécurité, embarquant une jolie spectatrice, préparant son grand saut dans la foule, se dégonflant, montrant son recto et son verso à la caméra « Je sais que c’est bon de se
faire caresser ici et là par toutes ces mains mais c’est fini tout ça, je peux plus le faire, je suis trop vieux », annonçant l’invité surprise de la soirée « le chef d’orchestre de ta
ville » (et c’est bien Oswald Sallaberger qui apparaît avec en main son violon pour la chanson sur Sophie Calle), dénonçant les « ignobles Centres de Rétention où l’on enferme les
enfants et les femmes enceintes » « Monsieur Horfeteux, monsieur le Président de la République, on ne laissera pas faire », alternant succès et chansons moins connues aux paroles
réjouissantes (Je suis veuf d’une traînée qui n’est pas encore morte), reprenant Without You de U2, appelant à la résistance (et nous voici elle et moi le poing levé), se
réjouissant des soixante mille présent(e)s devant lui jusque loin là-bas, saluant généreusement le public, disparaissant dans les coulisses sous les applaudissements, les cris et les sifflets de
rappel.
C’est Oswald
Sallaberger qui apparaît à nouveau. Il attaque C’est quand le bonheur au violon solo. Cali, chemise blanche, et ses musiciens reviennent à leur tour. Le fou
chantant emmène le public entier dans sa chanson. Il enjambe les barrières de sécurité et disparaît dans la foule. La caméra le cherche. Ce n’est pas « où est Charlie ? » mais
« où est Cali ? » Les flaches d’appareil photos aident à le localiser et le voici qui attaque maintenant la régie centrale par l’échafaudage. Il s’empare d’une des caméras, filme
le public qui le chante, puis revient à la nage au-dessus des têtes, porté par des centaines de mains.
Elle me
regarde les yeux emplis de lumière et me dit :
-Je crois que
c’est un des plus beaux concert que j'aie jamais vu.
Plus tard, il
y a le feu d’artifice dont le compte à rebours est donné par le capitaine du Mir russe, puis nous allons rive gauche nous poser en terrasse près des voiliers éclairés afin de prolonger la
belle soirée.
Un garçon
assis sur un banc donne son point de vue sur la fête :
-J’en ai marre
des bateaux, je vais me jeter dans la Seine et je veux que ce soit les Japonais qui me sauvent.