Lundi 30 juin 2008

            On ne peut pas dire que je ne fréquente pas les stades, m’y voici une fois de plus, ce dimanche matin. Elle me tient la main mais pas question de faire du sport. Il s’agit de parcourir les allées du vide-greniers très organisé de Bois-Guillaume.

            Je croise un de mes anciens élèves, mystérieusement assagi. Sa mère, qui s’en félicite, me remercie d’avoir en quelque sorte supporté son fils quand il était pénible (mais heureusement pas que de ça) et, un peu plus loin, c’est l’ancienne directrice, aujourd’hui retraitée, d’une autre école maternelle où j’ai passé un an, jamais revue depuis, que je trouve là.

            -Je sais très bien qui tu es, lui dis-je, mais je ne me souviens plus de ton prénom.

            -C’est le même que le tien, me répond-elle amusée, qu’est-ce tu deviens ?

            Je lui raconte et elle me dit que ça se voit bien que j’ai décroché complètement du monde de l’Education Nationale. Elle non, elle s’occupe toujours de l’Amicale laïque et vend ce jour au bénéfice d’un projet de voyage en Afrique. Je veux bien faire une bonne action si c’est une bonne affaire mais rien de son étalage ne me retient. 

            Les trouvailles intéressantes sont rares ce dimanche. Elle et moi captons cependant de quoi faire des cadeaux à certaines de nos connaissances d’âge divers.

            Une vendeuse propose deux livres de photos de David Hamilton à quarante euros pièce. C’est fou comme la côte de cet amateur de très jeunes filles a monté depuis qu’il est mal considéré. Un peu plus loin, fouillant dans une boîte pleine de cédés, je découvre celui d’une œuvre de Chopin dont la tranche porte le nom de Frédérique Chopin. Je ne savais pas que Chopin avait une femme portant le même prénom que lui, fais-je remarquer au vendeur, qui ne comprend pas la plaisanterie.

            -Il ne connaît que Frédérique Chopine, sa copine de bar, dis-je finement à celle qui m’accompagne. Je ne recule devant aucun jeu de mots laids, comme chantait Boby et J’espère de gants faire à repasser mieux la prochaine foi d’animal intérêt et principal, comme écrivait Boris.

            J’achète enfin un livre qui me plaît Sous le manteau publié chez Flammarion, une sélection de cartes postales érotiques des Années Folles, tirées de la collection d’Alexandre Dupouy. Je fais mien aussi, pour un ou deux titres, le Best of de Buzy.

            C’est bizarre comme la musique populaire des années quatre-vingt vieillit mal, me dis-je de retour seul à la maison, en écoutant Buzy dont l’une des chansons, Shepard, est cosignée par Frank Langolf, à l’enterrement duquel j’étais, dans la cathédrale de Rouen, il y a combien d’années je ne sais plus.

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Lundi 23 juin 2008

            Elle et moi, on se lève encore une fois avec les mouettes ce dimanche. D’autres sont déjà au travail qui, avec leurs balayeuses motorisées, effacent les traces de la Fête de la Musique. J’entends les bouteilles de bière qui roulent sur le pavé de la rue Saint-Romain.

            Quand nous sortons, je constate sans surprise que ma rue échappe au nettoyage, trop étroite pour les engins mécanisés, trop cachée pour le coup de balai. Les flaques de pisse seront lavées par la prochaine pluie, les débris de bouteilles cassées emportés par les pieds des touristes mal chaussés.

            Elle aussi est mal chaussée et c’est décidé : aujourd’hui, elle s’oblige à acheter une paire de chaussures à son goût dans l’un des vide-greniers du coin.

            A Barentin, après quelques hésitations, nous trouvons la jolie route forestière qui mène à Fresquienne. Les vendeurs et vendeuses sont installés sur le stade. Je trouve là l’ouvrage réalisé en deux mille un pour le bicentenaire du Musée des Beaux-Arts de Rouen, un livre copieusement illustré qui recense les généreux donateurs sous le titre Deux siècles de dons exceptionnels et à le feuilleter rapidement une évidence s’impose sans ces dons ce musée serait assez pitoyable.

            Deuxième arrêt à Petit-Couronne, une charmante hôtelière me permet de laisser ma voiture dans la cour de son établissement. Humant l’air parfumé par les industries environnantes, nous parcourons, séparément, les deux rues du centre où cela se passe. Elle me rejoint bientôt, avec aux pieds sa nouvelle paire de chaussures.

            Ultime étape à Sotteville-lès-Rouen, avenue du Quatorze-Juillet, sous une chaleur orageuse et sur des trottoirs poussiéreux. Elle trouve là une seconde paire de chaussures et attire mon attention sur un étalage qui propose en vrac de nombreux livres à cinquante centimes, trois pour un euro. Le vendeur m’interpelle. C’est Adji qui tenait bouquinerie rue Bouvreuil à Rouen, que j’ai côtoyé aussi quand il faisait le percussionniste dans la classe maternelle de l’école Pompidou à Bois-Guillaume où je faisais l’instituteur l’année de la grande grève des retraites. Je suis toujours heureux de le croiser. Je cherche quels trois livres je vais bien pouvoir emporter.

            Parmi ceux que je retiens, un manuel de Savoir manger pour savoir vivre, tiré de la médecine et de la sagesse chinoises, publié aux Editions du Rouergue. J’apprends dans ce livre que la viande de bœuf est particulièrement indiquée contre l’anorexie.

            Un peu plus loin, j’enlève, pour cinq euros les deux, un Claude Monet et Giverny publié aux Editions du Chêne et un Jane Birkin publié chez Henri Veyrier avec de grandes et belles images d’elle jeune dans les années soixante, quand elle jouait dans des films idiots que j’allais voir au cinéma Eden à Louviers avec l’espoir qu’elle y figure nue, tout ce sperme répandu pour elle dans mes nuits moites et solitaires de branlotin.

           

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Lundi 16 juin 2008

            C’est par la Forêt Verte que je rejoins Houppeville, elle à mes côtés, dimanche tôt. Je me gare juste avant le village, à l’entrée d’un chemin qui mène à un cleube hippique. À pied nous faisons les dernières centaines de mètres. Un certain nombre de marchand(e)s d’un jour sont déjà installé(e)s dans les rues et sur les places mais beaucoup ne font qu’arriver ce qui induit une cohabitation difficile entre voitures et piétons. Houppevillais et  Houppevillaises, ne pourriez-vous pas vous lever un peu plus tôt ? Nous repartons avant que tout soit déballé et peut-être quelques bonnes affaires m’échappent-elles.

            Je me gare à Bihorel près de la piscine, et nous voici sur l’hippodrome où là tout est déballé. Elle et moi voulons du temps pour nous avant qu’elle ne reparte à Paris, aussi ne visitons-nous que la moitié des éventaires et filons aux Authieux, troisième et dernière étape.

            Je m’étonne à l’arrivée de la disparition du château. Le vieux bâtiment, ruiné, tagué et squatté, au lieu d’être restauré, a été rasé. Le parc est resté, un peu inutile, mais toujours terrain de jeux pour la jeunesse du coin si j’en juge par les traces qu’elle y laisse. Nous faisons le tour des vendeurs et vendeuses.

             Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’elle repartira avec une paire de chaussures.

            Quant à moi, je suis enchanté par ce que je rapporte de ces trois déballages, principalement de l’ouvrage de Roderick Kedward Les Anarchistes (Origines et formation des mouvements libertaires) publié en mil neuf cent soixante-dix par les Editions Rencontres à Lausanne, qu’elle a tenu à m’offrir, il manquait à ma collection de livres consacrés au sujet, du numéro spécial Art et Sexe du magazine Beaux Arts d’août deux mille sept, qu’elle m’avait recommandé à sa parution mais trop tard pour que je puisse le trouver en kiosque, et du cédé d’écoute facile de Pascal Comelade Traffic d’Abstraction illustré par Robert Combas, je ne sais si c’est à ce dernier qu’est due la faute d’orthographe.

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Mardi 10 juin 2008

            Samedi, je reviens le temps d’une matinée à Val-de-Reuil où je vivais avant Rouen, étant passé brutalement, il y a une dizaine d’années, de la cité contemporaine (comme il est écrit sur le panneau indicateur à l’entrée) à la vieille ville à pans de bois.

            Aux abords rénovés du centre commercial se tient le vide-greniers local. J’y croise des habitant(e)s connu(e)s autrefois, resté(e)s là et aujourd’hui vieilli(e)s, qui, me dis-je, doivent penser la même chose en me considérant, si jamais ils et elles se souviennent de moi. J’achète des pâtisseries orientales, c’est une bonne action, pour le Mali, mais c’est surtout une gourmandise, et un cédé d’Alpha Blondy que je donne à celle qui me retrouve à Rouen à quinze heures. Elle proteste. Je lui dis que je ne pouvais faire autrement qu’acheter ce disque.

            -Tu as toujours une bonne raison pour m’offrir quelque chose, me dit-elle.

            -Oui mais là j’étais vraiment obligé, c’est le cédé le moins cher que j’aie jamais acheté, vingt centimes seulement.

            Le lendemain dimanche, aux aurores, c’est à elle de faire quelques bonnes affaires à Bapeaume-lès-Rouen, ce bourg coincé entre les grands ensembles de Canteleu et l’autoroute qui mène au Havre ou à Dieppe, dans un décor d’usines d’hier et qu’il faut tout un périple pour rejoindre. De là, je reprends la route pour Saint-Jacques-sur-Darnétal. Je me gare le long d’un champ d’orge à côté de l’endroit où a poussé une gendarmerie et nous rejoignons le parc près d’un manoir où sont déballées les marchandises. Je trouve là pour une somme dérisoire un album consacré à Weegee, ce photographe de New York spécialisé dans les scènes tragiques, assassinats, suicides et accidents, qu’elle connaît bien pour l’avoir étudié à l’Ecole Boulle :

            -Il arrivait avant les policiers et n’hésitait à déplacer le cadavre et l’arme du crime ou du suicide pour faire une meilleure photo, m’apprend-elle.

            Le ciel devient menaçant. Elle me propose de m’accompagner ce matin dans le quartier de Saint-Julien sur la rive gauche de Rouen où je devais aller seul l’après-midi. C’est un endroit que nous aimons particulièrement, populaire et chaleureux. Les prix que l’on nous donne pour ce que nous convoitons relèvent  plus du cadeau que de la transaction financière. Quand on est un peu remonté contre le genre humain, ce qui m’arrive souvent et particulièrement en ce moment, c’est là qu’il faut venir pour se réconcilier avec son semblable (comme on dit).

            Et quelle chance j’ai ce dimanche ! Je trouve successivement Un fils de notre temps d’Odön von Horwäth dans la collection L’Etrangère chez Gallimard et deux ouvrages rares : Racontars de rapin de Paul Gauguin avec dessins et gravures de l’auteur (publié par les Editions Sauret à Monaco) et La vie secrète de Paul Léautaud de Marie Dormoy (publié chez Flammarion en mil neuf cent soixante-douze). C’est surtout ce dernier qui me met en joie. Tout ouvrage concernant Léautaud est destiné à devenir mien.

            L’après-midi, elle repartie et le temps se maintenant, convaincu d’être dans un bon jour et désireux de reprendre un bain de sympathie, je retourne à pied rue Saint-Julien. Je fais bien.

            Quand je reviens, fourbu et la jambe traînante, mon sac fétiche contient deux cédés de Jacques Higelin, un récit d’Henri Calet (un autre de mes auteurs favoris) Le Croquant indiscret, et trois ouvrages publiés aux Belles-Lettres : deux anthologies, l’une intitulée Histoires de serpents, l’autre d’histoires érotiques de vampires Baisers de sang, et Sans modération de Sandra Benedetti, un recueil d’anecdotes relatives aux libations de certains écrivains et artistes.

            Il est des jours où la chance du dénicheur est avec soi. Ce ouiquennede, c’est mon tour, immodérément.

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Samedi 7 juin 2008

            Ce vendredi six juin deux mille huit, c’est le premier jour de la Grande Braderie de Rouen. Je ne sais pas qui organise ça, si c’est la municipalité ou les commerçants. Il y a peu de participants. Rien à voir avec les braderies d’antan où je venais avant d’habiter la ville. Ajouté au peu d’enthousiasme commercial, un vent frisquet n’incite pas à traîner dans les rues. Après avoir acheté quelques cartes postales place de la Calende, je vais voir ce qui se passe sur le parvis de l’Espace du Palais et dans l’allée Eugène Boudin. En ces deux endroits est annoncé, à titre d’animation, un marché à la brocante.

            Personne n’est installé sur le parvis, cinq ou six brocanteurs seulement sont dans l’allée. Je reconnais l’un des vendeurs. Il propose ses cartes postales et ses livres au marché des Emmurées chaque jeudi. Ici, ses livres sont à cinq euros. Le jeudi, ils sont à trois euros. Quarante pour cent d’augmentation, c’est le prix bradé.

            Un peu plus tard dans la journée, je remonte la rue Beauvoisine afin de rejoindre la rue d’Ernemont où l’association Fabrique émoi présente pendant deux jours les peintures de Jennifer Mackay et Capucine Diez. Je sonne et entre dans la maison d’habitation transformée en lieu d’exposition éphémère. Je suis accueilli par la première des deux, l’autre est absente. Je préfère les portraits froids de Capucine aux corps à coulures de Jennifer mais quel dommage que l’absente donne à ses tableaux des titres calamiteux. Peindre une petite fille et appeler ça Une petite fille ou un personnage la tête dans les mains et appeler ça Tristesse, c’est franchement dommage, ce que j’explique à la présente qui me dit que toutes deux ne se sont pas interrogées sur les titres de leurs œuvres et qu’elle fera passer le message.

            Je redescends la rue Beauvoisine en route vers le Lieu-Dit où se tient à dix-huit heures le vernissage de l’exposition des tableaux de Laurent La Torpille. Je m’arrête au passage chez Joseph Trotta. Désormais, seul le rayon des livres de poche est accessible dans sa bouquinerie. J’y trouve Voyages sans but de Harry Martinson, qui fut Prix Nobel en mil neuf cent soixante-quatorze, un récit de voyage que j’achète un peu à cause de son titre.

            Je franchis le carrefour avec la rue de la Seille où un emplacement laid pour poubelle (démuni de poubelle) est rempli d’ordures ménagères. Une affiche manuscrite surmonte le dépotoir : « Décharge publique en centre ville : Bienvenue à Naples ». Depuis quelques mois, c’est un écologiste qui est adjoint à la Propreté.

            A six heures pile, je suis devant le Lieu-Dit. A l’intérieur, on s’agite. L’accrochage est loin d’être terminé. Cependant, j’en vois suffisamment pour constater que les tableaux de Laurent La Torpille, cela ne me plaît pas du tout. Je n’attends pas et reprends mon voyage.

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Lundi 2 juin 2008

            Un dimanche menacé par le ciel orageux mais rien ne craque. Je peux avec elle aller de vide-greniers en vide-greniers, près de Rouen d’abord, à Mont-Saint-Aignan (village) et à Franqueville-Saint-Pierre, puis à Léry dans l’Eure où il s’agit aussi de dire bonjour à ma sœur et à son mari qui tiennent boutique pour la journée.

            Ce n’est pas une journée faste. Peu de cédés et peu de livres à mon goût. Dans ma besace, il y a quand même le premier tome d’Auschwitz et après de Charlotte Delbo, paru en mil neuf cent soixante-dix aux Editions de Minuit : Aucun de nous ne reviendra.

            -J’ai l’impression que tu fais plus de trouvailles intéressantes quand je ne suis pas là, me dit-elle.

            Elle se trompe complètement, tout est affaire de hasard. Ce même dimanche, après son départ, je visite un ultime vide-greniers, celui du Grand-Quevilly et ne trouve rien à y acheter.

            La veille, avant son arrivée, je suis également revenu bredouille de Saint-Etienne-du-Rouvray où je me trouvais avant même l’ouverture au public.

            Au prix où est l’essence aujourd’hui, ces pérégrinations de ouiquennede représentent un beau gaspillage. Reste le plaisir de côtoyer dans la même journée les riches de Mont-Saint-Aignan (village) et les miséreux de Léry/ Val-de-Reuil.

            Etrange organisation ce vide-greniers de Saint-Etienne-du-Rouvray installé dans le parc Henri-Barbusse, un jardin entouré de grilles. Samedi matin à sept heures tout le quartier est embouteillé par des centaines de voitures ne pouvant entrer que par vague de cinq ou six. En attendant leur tour, quasiment tous les automobilistes laissent tourner le moteur en toute inutilité. Certains le laisse même tourner quand ils déchargent. Pourtant beaucoup, cela se voit notamment à ce qu’ils vendent, sont pauvres.

            S’ils ont ainsi la tête dans le sable, me dis-je, ce n’est pas qu’ils se soient levés trop tôt, ni que les pauvres ne réfléchissent pas (la même attitude se constate chez les riches), c’est juste que la catastrophe qui se profile fait trop peur. Il vaut mieux ne pas la regarder en face.

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Mardi 27 mai 2008

            Je ne trouve jamais le plus court chemin pour aller de Rouen à Montville. Ce dimanche matin, une nouvelle fois je m’égare. Je suis seul dans la voiture. Celle qui fait habituellement la copilote est exceptionnellement retenue à Paris. C’est donc contre moi que je fulmine.

            D’autres qui fulminent, ce sont les futur(e)s exposant(e)s de ce vide-greniers organisé par l’Union Musicale de Montville. Leurs voitures sont immobilisées en une longue file d’attente qui obstrue jusqu’à la rue principale du village, un bel exemple d’inorganisation. Je me gare avant l’embouteillage et traverse le terrain de golf miniature pour rejoindre l’endroit  où sont installés les premiers arrivés.

            L’un des organisateurs s’égosille au micro :

            -Mesdames et messieurs, avancez avec votre voiture jusqu’au hêtre.

            Qui aujourd’hui sait encore ce qu’est un hêtre ? Il corrige :

            -Jusqu’à l’arbre avec des feuilles rouges.

            J’achète un lot de bougies tout en considérant les exposants qui s’installent. La tension est vive. Une fille invective sa mère, dont c’est pourtant la fête. Deux voisins d’occasion sont prêts à en venir aux mains. Je suis moi-même un peu énervé, cela m’arrive parfois. Ce n’est pas la musique que diffuse l’Union Musicale de Montville qui peut adoucir les mœurs, en ce qui me concerne tout au moins : je déteste la Compagnie Créole.

            Je retrouve le sourire en apercevant par terre une image que je connais bien, celle de la religieuse d’Enigme, le tableau d’Alfred Agache, en illustration de couverture d’un ouvrage publié par le Musée des Beaux-Arts de Rouen en mil neuf cent quatre-vingt-quatorze et intitulé Guide des Collections (dix-huitième, dix-neuvième et vingtième siècles). Impossible de l’avoir à bas prix, la vendeuse n’est pas accommodante. Je l’obtiens pour le prix que m’en aurait fait un bouquiniste honnête : au tiers du neuf.

            J’y trouve avec plaisir la reproduction de plusieurs de mes tableaux préférés : Enigme bien sûr, Rigolette de Joseph-Désiré Court, Dans un café de Gustave Caillebotte, Les Enervés de Jumièges d’Evariste-Vital Luminais, Portrait de femme d’André Derain, d’autres encore. J’y trouve aussi des tableaux et des sculptures que je n’ai jamais remarqués lors de mes visites. Comment se fait-il que je n’aie pas vu dans les salles du Musée des Beaux-Arts de Rouen la jeune fille longiligne sculptée par Antoine Bourdelle sous le titre Le Fruit ? Serait-elle remisée dans la réserve ? Le premier dimanche de juin ou celui de juillet, j’irai m’en assurer.

            Figure également dans ce catalogue, la reproduction du Groupe des Six, peint par Jacques-Emile Blanche, avec en son centre Marcelle Meyer, honorée il y a peu par Alexandre Tharaud à l’Opéra de Rouen.

            Le commentaire indique que c’est à l’initiative de la pianiste qu’a été composé ce premier volet d’un triptyque en hommage à Erik Satie (les deux autres parties n’ont jamais été peintes). Il cite en conclusion le salut exalté de Max Jacob : Marcelle Meyer, estafette/ célèbre, ô musique, en tes fêtes/ le génie des jeunes prophètes !

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Lundi 19 mai 2008

            Avec elle, le projet d’une grande virée vide-greniers ce dimanche, Le Mesnil-Esnard, Boos, Heudebouville, Igoville et Rouen (île Lacroix) avec pique-nique prévu à Vironvay sur le banc du panorama sur la Seine. Tout est prêt, les sandouiches confectionnés par ses soins, le réveil réglé sur six heures.

            Nous sommes réveillés plus tôt par l’orage. Il se transforme en pluie soutenue et continue. C’est foutu. Pas forcément dommage, puisque le programme bien programmé est remplacé par la lecture à voix haute du Kamasutra catalan avec suite prévisible.

            En fin de matinée, la pluie cesse. Avec elle, je parcours l’île Lacroix, puis seul, le boueux terrain communal du Mesnil-Esnard et le parking d’Intermarché à Boos. Je reviens de là avec une moisson éclectique de cédés à un euro : Alain Souchon, René Aubry, Hubert-Félix Thiéfaine, Lou Reed, Paco de Lucia et un Jacques Higelin de la haute époque Bébé Hache Soixante-Quinze « Hey hey, je suis amoureux d’une cigarette ». Aussi un cédé de P J Harvey, ne me plaît pas, vais le revendre.

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Lundi 12 mai 2008

            Dimanche matin, il est un peu plus de sept heures, je roule vers Andé et son vide greniers. J’écoute Vivre sa ville sur France Culture. Le sujet du jour est la nuit des barricades d’il y a quarante ans à Paris. Les pavés volent, les cocktails Molotov éclatent, les grenades lacrymogènes explosent. Je me gare en bord de Seine à Saint-Pierre-du-Vauvray pour, à l’exemple de Bashung, « éviter les péages », précisément celui mis en place par les organisateurs à l’entrée du champ transformé en lieu de parcage. Je coupe le moteur et la radio. Je passe brusquement de l’émeute parisienne au calme de la campagne normande. Sur la Seine, un homme seul dans un canot pèche. Cela me fait songer à une remarque de Denis Grozdanovitcht dans son Petit traité de désinvolture : quelles que soient les circonstances, révolution, guerre, catastrophe de tout ordre, il y a toujours à proximité immédiate de l’évènement un homme qui s’en fiche et continue à pécher.

            Je traverse un pré à l’odeur d’herbe fraîchement coupée et me voici à pied d’œuvre. Que vois-je ici par terre ? Cinq ouvrages de la collection « Les Archives d’Eros » publiée par les éditions Astarté, émanation de la galerie Les Larmes d’Eros dirigée par Alexandre Dupouy et en bonus Le Kamasutra catalan d’un anonyme du quatorzième siècle publié chez Anatolia/ Le Rocher. J’interroge le vendeur sur leur prix et je constate que je me trouve dans la pire des situations, celle qui met face à face un acheteur qui sait qu’il n’est pas prêt de retrouver pareille aubaine et un vendeur qui connaît le prix de ce qu’il vend (chaque Astarté neuf est au prix de vingt-deux euros).

            Le vendeur m’annonce dix euros par Astarté ou cinquante euros pour les cinq plus l’Anatolia. Je tente le coup de la même chose pour quarante euros. Il finit par accepter. Je lui propose un chèque. Il ne peut, n’ayant pas de compte en banque. Je fouille un peu partout dans mes poches et mon sac à dos et mets la main sur trente-cinq euros en billets. Je n’ai pas d’autre billet, lui dis-je, omettant de lui parler des pièces dans mon porte-monnaie. Il me laisse alors le tout pour trente-cinq. Ce n’est pas donné mais j’ai quand même fait une affaire, tout en restant presque honnête.

            Bientôt, je quitte Andé et reviens à Rouen pour explorer le vide-greniers du quartier Saint-Eloi. Là, le livre est moins cher, presque offert. Deux euros pour le gros volume titré Censures et interdits, publié aux Presses Universitaires de Rennes et un euro pour le non moins gros Esquisses et nouvelles esquisses viennoises de Peter Altenberg publié chez Actes Sud. Quand trouverai-je le temps de lire tout ça ? C’est ce que je me demande en décidant de ne pas rester plus longtemps, fatigué par le trop grand nombre d’acheteurs et d’acheteuses, spécialement par ceux et celles qui se servent de la poussette de leur enfant comme d’une voiture bélier.

            Lundi matin, je reprends à la même heure le chemin d’Andé et cette fois, elle m’accompagne pour le deuxième jour du vide-greniers. Moins d’étalages que la veille sont installés. Elle trouve néanmoins une calculatrice pour remplacer celle achetée récemment et déjà en panne et m’offre un cédé de Mark Knopfler. J’achète un livre publié à La Différence où se côtoient des photos de Pierre Bérenger et un texte de Michel Butor. Son titre est Naufragés de l’arche. Les naufragés sont les animaux empaillés de le Galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Paris. Cet ouvrage date de mil neuf cent quatre-vingt-un. Je crois que les empaillés ont été sauvés depuis.

            Les haut-parleurs diffusent des chansons niaises avec en grain de sel un titre du dernier cédé de Bashung. C’est Jean-Claude Wappler de La Ferrière-sur-Risle qui anime l’endroit. Il a un beau camion sono et un faux air (qu’il cultive) de Nino Ferrer. Le désir d’être artiste mène à tout.

            Je demande à celle qui me tient la main où elle souhaite poursuivre la matinée et elle choisit Portejoie. C’est tout près, un très beau village tout en longueur au bord de la Seine. Nous marchons sur le chemin de halage, faisons une pause dans l’herbe, cueillons de la citronnelle. On est toujours bien à Portejoie, qui mérite son nom mais n’est pas exempt de drame. C’est là, me rappelle-t-elle, qu’Achille Zavatta s’est suicidé.

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Dimanche 11 mai 2008

            Un soleil radieux brille sur la Normandie lorsque je quitte Rouen ce samedi matin. Je grimpe la côte de Canteleu, traverse la forêt de Roumare et me gare devant l’abbaye Saint-Martin-de-Boscherville un quart d’heure avant l’heure d’ouverture de la vente de livres organisée au profit de ladite par l’Association Touristique de l’Abbaye Romane.

            Encore un village de carte postale, où l’on se lève tôt pour aller au marché. Quelques étalages sont installés sur la place. Le maraîcher fait des affaires. Pas moins de dix femmes de quarante à cinquante ans patientent dans sa file d’attente. Où sont les hommes, je ne sais. Un trentenaire est installé en terrasse face à l’entrée de l’abbaye. Le café porte un joli nom : La Belle de Mai.

            J’entre dans la cour de l’abbaye Au fond, trois tentes dans lesquelles sont posés à même le sol des cartons emplis de livres. Deux hommes finissent de les installer. Un acheteur est déjà là. Je fais le deuxième. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des ouvrages ne m’intéressent pas. Le un pour cent qui reste me suffit bien.

            Je suggère deux améliorations permettant d’accéder plus facilement aux livres. Elles sont retenues.

            -Vous êtes un auxiliaire précieux, me dit l’un des organisateurs.

            On peut m’appeler comme on veut, du moment qu’on ne me demande pas de porter un carton de livres.

            Peu d’acheteurs et d’acheteuses sont présentes au bout d’une heure. La concurrence est faible et j’ai de quoi ne pas repartir déçu. Entre autres, Les Lois de l’hospitalité de Pierre Klossowski en édition originale Le Chemin (chez Gallimard), Nous trois de Jean Echenoz (chez Minuit) et Court voyage par de longs chemins de Gregor von Rezzori (chez Salvy).   
             J’achète aussi pour faire bon poids La Vie quotidienne au Marais au dix-septième siècle de Jacques Wilhelm (chez Hachette). Dans ce livre, je trouve une carte de vœux anglaise signée Nicholas (si je lis bien). Ce Nicholas raconte qu’il vient de publier une nouvelle intitulée Twins Apart et qu’il fait l’enseignant dans le Sussex pour trois cent cinquante filles et garçons entre huit et treize ans, enfants qualifiés par lui de « noisy nice naughty ». Cela m’en rappelle d’autres, bien français ceux-là. La carte est adressée à Madame Serandel (si je lis bien). Elle est à moi, maintenant.

            Avant de rentrer, je souhaite visiter les jardins de l’abbaye mais pas moyen de le faire sans payer cinq euros. Je renonce. En revanche, je fais un tour dans l’église abbatiale. Il y fait une fraîcheur bienvenue. Une « tenue correcte » est exigée.  Je m’y conforme et prends même garde à ne pas franchir les limites de l’ « espace réservée à la divine liturgie », tout en songeant à certaine fois où, dans cette même abbaye, sur la tombe du Canuet (ancien maire de Rouen abusivement enterré ici), accompagné de celle qui me tenait la main alors, je ne fus guère sage, histoire que je ne peux raconter ici mais qu’on pourra peut-être lire un jour ailleurs.

par michel perdrial publié dans : Vagabondages
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