Lundi 23 juin 2008

            Début de soirée samedi soir, après avoir dîné dans le jardin où nous parviennent des échos de musique irlandaise, elle et moi nous lançons dans le son. C’est la Fête de la Musique et nous nous souvenons de celle de l’an dernier à Annecy, puis à Genève où les festivités duraient trois jours.

            Nous allons au hasard, fuyant comme la peste le rock bourrin toujours bien représenté en cette circonstance. Place du Lieutenant-Aubert, c’est un autre rock qui nous est offert avec les jeunes gens du groupe Wacky Walrus et leur chanteuse bien douée. Hélas, la petite en est à ses dernières chansons et nous partons de là un peu frustrés.

            Sur le terrain de boules du Son du Cor, nous trouvons une autre fille et ses musiciens, perruque verte sur moquette verte, Hélène et les Garçons coiffeurs, c’est la sœur de Marcel et son Orchestre, c’est dire si on trace.

            Un peu plus loin, on croise le mec qui était bourré la semaine dernière. C’est lui qui le dit, et il a un certain nombre de copains et de copines.

            -Le métal c’est mon enfance, s’épanche un autre derrière nous.

            On arrive place Saint-Marc où je sais trouver un bon groupe de percussion dont les frappeurs hélas se mettent bientôt en pause. Pas loin d’eux, une scène est dédiée à la musique râpeuse, on file.

            Noue retournons place du Lieutenant-Aubert entendre les quatre jeunes garçons qui ont pris la suite de Wacky Walrus. Je ne sais pas leur nom mais c’est de la bonne musique, avec chanteur à l’aise, quelque peu dandy. Des compositions personnelles et une reprise du Velvet Underground et on y va.

            Rue Saint-Nicolas, nous croisons une petite bourrée. Ce sont les vielles à roue du groupe Galaor. Un peu ça va. Néanmoins, dis-je à celle qui m’accompagne, si sur une île déserte je n’avais comme choix de musique que la bourrée ou le rap, je choisirais la première.

            Sous les ruines du Palais des Congrès, un groupe de rigolos chante « Tu peux te lécher le coude », tout juste bon pour une fin de soirée étudiante et il y a percudanse devant le lycée Saint-Saëns, un peu trop au point, cela sent le spectacle pour lequel on a répété toute l’année.

            Devant la bouquinerie d’Elisabeth Brunet est installé Zouk Zombies for fat Mamas, je commence à me perdre dans mes notes, je ne sais plus si c’est eux qui chantent Téléphone avec des perruques rouges, ce qui est sûr c’est qu’un peu plus loin d’autres nommés Hydroxyde chantent, mal, Indochine.

            Rue de l’Hôpital, quatre enfants de Marie répandent de la chanson pieuse. Allez Louia ! ce que fait aussi à sa manière plus rodée un groupe de gospel, place de l’Hôtel de Ville. Nous poursuivons jusqu’au bistrot du Pont de l’Arquet, devant lequel il y a musique fanfaronne, retour ensuite aux envoûtantes percussions de la place Saint-Marc qui incitent certain(e)s bien doué(e)s à se lancer dansant dans le rond central.

            Ça commence à bien faire, on rentre, nous faisant un chemin parmi de plus en plus de mecs qui étaient bourrés la semaine dernière.

            C’est une bonne soirée mais pas de découverte aussi excitante que l’an dernier à Annecy où nous étions restés scotchés devant les Fils de William, une musique déjantée, un chanteur fou, deux délicieuses chanteuses sortant du couvent des Oiseaux, Ludivine et Ségolène, « bonjour, je m’appelle Cindy et j’aime les dauphins ».

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Mardi 17 juin 2008

            C’est Un Printemps au Parc au Grand-Quevilly et j’y suis ce dimanche en fin d’après-midi, malgré le temps incertain, pour Jim Murple Memorial.

            Cela se passe au Parc des Provinces. Je suis assis sur l’un des gradins du théâtre de verdure face à la scène, à mes pieds mon parapluie que j’espère n’avoir pas à ouvrir. Je considère les immeubles alentour, dont l’architecture me plaît et montre qu’on peut faire de l’esthétique pour le collectif. Quant à y habiter, je ne sais si c’est mieux qu’ailleurs.

            Les habitants sont là autour de moi, des couples, des groupes d’ami(e)s, des mémères et des pépères, des familles bien dotées en moutards, des solitaires, quelques rastas, c’est en plein air et c’est gratuit, c'est-à-dire payé par la mairie.

            Je ne connais pas Jim Murple Memorial. Je sais juste qu’il s‘agit d’un groupe qui aime la musique jamaïquaine d’autrefois. Donc ça peut me plaire. Je me souviens du bon concert donné ici il y a quelques années par Stanley Beckford (dont j’apprends la mort en vérifiant l’orthographe de son nom, le trente mars deux mille sept, à l’âge de soixante-cinq ans, à Riverdale en Jamaïque, triste nouvelle qui a mis plus d’un an à me parvenir).

            Les musiciens sont sur scène et dès le premier morceau je sais que je ne me suis pas trompé. Arrive pour la suite, Nadou la petite chanteuse qui, je ne peux dire autrement, assure sacrément. Ska, rocksteady et mento, il y a là de quoi donner l’envie de bouger. Cela bouge pourtant peu, au dam de Nanou qui invite régulièrement à l’action, le dimanche après-midi peut-être ou alors ce temps déplaisant. D’ailleurs voici, pour la fin du concert, les premières gouttes.

            Je me lève, déploie mon grand parapluie noir et me rapproche de la scène pour les chansons de rappel du Jim Murple Memorial, ravi d’être venu l’écouter.

            La pluie s’y met franchement. Ce n’est pas pour cette raison que je ne reste pas pour la suite. C’est que la suite, c’est Mauss.

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Vendredi 9 mai 2008

            Elle arrive en petite robe à pois, à la main le repas acheté chez un traiteur libanais à Paris. C’est fête ce mercredi soir. C’est son anniversaire. J’ouvre la dernière bouteille de gewürztraminer qui me reste d’un achat sur place à la maison Ostertag à Epfig, il y a deux ans. Vin d’Alsace et cuisine libanaise, cela se marie bien. Il y a aussi cette bouteille de vodka qu’elle a rapportée de son séjour récent à Milan.

            C’est particulièrement gais que nous descendons l’étroit escalier hélicoïdal du Trois Pièces, un verre de cidre à la main, pour y entendre, dans la cave voûtée, la chanteuse Maya McCallum. Nous optons pour une petite table de premier rang sur laquelle est disposée une coupelle emplie de bonbons sucrés et colorés. Il est un peu plus de vingt-deux heures trente.

            Maya McCallum entre en scène, ample pantalon rouge et haut dont je ne me souviens plus, suivie de ses deux musiciens, Sur scène est disposé un appareillage informatique des plus modernes. Il s’agit de musique rock electro, indique le programme. Rock un peu et electro ma non troppo, me dis-je en découvrant avec plaisir cette jeune femme à la voix agréable et à la gestuelle esthétique. Je dirais que c’est de la bonne chanson française dont je ne comprends pas toutes les paroles. Celle qui m’accompagne non plus. L’alcool y est peut-être pour quelque chose. Un bonbon après l’autre, notre coupelle se vide tandis que s’enchaînent les titres de Maya et de ses acolytes. L’un, mesuré, passe du clavier à la clarinette, l’autre, halluciné, se déchaîne au violoncelle (il redevient tout à fait normal dès qu’il cesse de jouer).

            -Je crois qu’elle aime les filles, me dit-elle à l’oreille, pendant de Maya dans sa chanson guette les seins d’une jeune femme qui se penche.

            Elle trouve aussi qu’elle a un joli profil. Bref, elle est contente. C’est très bien que le Festival Voix de Fête ait songé à organiser ce concert pour son anniversaire et que le Trois Pièces n’ait pas oublié de placer des petits bonbons sur sa table. La fête est parfaitement réussie avec, en bonus de rappel, une reprise par Maya et ses deux musiciens de la China Girl de David Bowie puis l’afteur à la maison que je ne raconte pas ici.

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Lundi 5 mai 2008

            Un concert d’Orchestra Baobab, qui plus est gratuit, cela ne se refuse pas. C’est pour cette soirée, retenue depuis longtemps, qu’elle et moi avons fixé la date de notre retour à Rouen. Nous sommes même les premiers à attendre que s’entrouvrent les portes du Hangar Vingt-Trois, ce vendredi deux mai, pour le concert d’ouverture du Festival Voix de Fête organisé par la ville de Rouen.

            Nous prenons place au rang numéro quatre. Celui réservé aux personnalités locales est trois ou quatre rangées derrière, aurait-il été un peu reculé par rapport à l’an dernier ? Des hôtesses vigiles en gardent les extrémités. Hélène Klein, adjointe communiste, s’y installe (certains petits privilèges ne sont pas inconciliables avec le communisme). Catherine Morin Desailly, adjointe à la culture pendant l’ère Albert (tiny) et toujours sénatrice de droite, monte les marches à son tour. La salle est vite emplie. Les derniers et les dernières arrivé(e)s, les plus jeunes, n’ont pas besoin de siège, s’agglomérant devant la scène.

            La gratuité cela se paie. Ici par deux petits discours. Laurence Tison, nouvelle adjointe à la culture, commence, succédant à l’Albert (tiny) de la dernière fois. Entre elle et lui, un seul point commun : la couleur du vêtement, gris muraille. Pantalon tailleur, chevelure fraîchement breuchée, cette jeune femme doit penser qu’il faut se vieillir pour avoir l’air crédible.

            Alors, le programme de Voix de Fête cette année ? Un « temps fort » suivi d’un « temps fort » suivi d’un « temps fort » et tout cela « éclectique » et « varié » et même « varié » et « éclectique ». Celle qui est assise à ma droite imite Catherine Morin Desailly jugeant la performance de celle qui a pris sa place à la mairie :

            -Pff, pas beaucoup de vocabulaire cette petite.

            Du vocabulaire, Daniel Bargier, responsable de la programmation, en a, évoquant les spectacles en terme de « coup de cœur », de « découverte » et d’autres que j’oublie, du même acabit.

            -Je n’aime pas cette façon de présenter les choses, me dit-elle, ce sont les mots employés par la télévision.

            Par la télévision oui, et venus de la publicité dont tous les esprits sont pollués. Nous applaudissons poliment et place à la musique avec Orchestra Baobab, le légendaire orchestre de Dakar, né dans les années soixante-dix (où débuta Youssou N’dour), tombé en désuétude et  ressuscité en deux mille un.

            Les musiciens et les chanteurs entrent en scène, une dizaine, pantalon noir en cuir ou en tissu, identique chemise taillée dans le meilleur tissu de là-bas, percussions, guitares et saxophones. Dès le premier morceau, je sais que je vais passer une bonne soirée, malgré l’insidieuse sinusite qui me pilonne l’œil gauche.

            Une musique aux influences multiples (country, ska, rumba, salsa, and co), des chanteurs aux voix chaudes et sensuelles, des musiciens talentueux, au premier rang desquels l’époustouflant guitariste Barthélemy Attisso, tout est en place pour que de plus en plus de spectateurs et de spectatrices quittent leur siège, descendent les marches et se joignent aux danseuses et aux danseurs, au point que les escaliers sont bientôt bloqués.

            Je ne propose pas à celle qui m’accompagne d’en faire autant. Suis pas au mieux de ma forme. Parfois, les notes du saxophone arrivent à mon cerveau par le nerf optique. C’est peut-être psychosomatique.

            Cette nuit du deux au trois mai, pendant laquelle chaque année mon frère Jacques meurt à La Rochelle, n’est jamais facile à passer pour moi. Pourtant, de retour à la maison, un simple Aspégic suffit à effacer la douleur.

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Mercredi 23 avril 2008

            Bien longtemps que je ne suis allé m’asseoir à la terrasse du Marégraphe, le soleil revenu ce mardi après-midi m’y incite. De l’autre côté de la Seine se font entendre des guitares et des percussions. On répète au Cent Six pour le concert du soir. C’est parfait, cela efface la nuisible radio privée que diffuse le Marégraphe jusqu’à l’extérieur.

            A la table voisine, un quinquagénaire ventru soigne son diabète en commandant deux desserts, une mousse au chocolat et une île flottante. Il digère en lisant Paris Normandie. « La méningite frappe un enfant de deux ans », c’est le titre principal du journal local. J’imagine les cinq doigts marqués sur la joue de ce malheureux bambin après que la méningite l’a frappé.

            Je cesse de divaguer et me mets à ma lecture : les Mémoires de la marquise de La Tour du Pin publiés au Mercure de France dans la collection Le Temps Retrouvé, un ouvrage préfacé par son descendant le comte Christian de Liedekerke Beaufort.

            Quand on écrit un livre, c’est presque toujours avec l’intention qu’il soit lu avant ou après sa mort, écrit la marquise. Mais je n’écris pas un livre. Quoi donc ? Un journal de ma vie simplement. Elle ajoute : il faut se connaître et ce n’est pas à cinquante ans qu’il aurait fallu commencer. Qu’importe, ce n’est pas trop tard et j’aime bien ce qu’elle écrit.

            Voici sa description de Louis le Seizième, qu’elle rencontre deux ans avant qu’il ne soit raccourci : C’était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu’on pût voir, l’air d’un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue…

            Sans qu’on s’en fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes, constate la marquise de La Tour du Pin bien après la Révolution. On pourrait dire la même chose aujourd’hui et cela ne signifie pas que l’on soit à la veille d’une révolution. Si c’était cependant le cas, inutile de raccourcir le bon roi Nicolas, il manque déjà de hauteur.

            Je crois qu’il est temps que j’arrête de lire. Je regagne le centre de Rouen où le Cent Six organise encore un petit concert de plein air. Aujourd’hui, c’est avec le groupe Nervous Cabaret, rue Eau de Robec. C’est du rock, c’est nerveux, un peu balkanique paraît-il. Ils sont cinq dont un chanteur à tête de pirate, installés non pas sur le plateau du camion de pompiers de Fondettes, trop petit, mais sur une vraie scène posée sur le terrain de boules du Son du Cor. Il y a foule en terrasse, pas de place pour moi, je suis debout sur un pont. Je fais attention de ne pas mettre le pied dans la rivière. Je regarde celui qui danse en faisant le gugusse et aussi les passant(e)s, celles et ceux qui ne s’arrêtent pas pour la musique, qui passent là rapidement comme s’il y avait un risque pour leur vie, ou du moins pour leurs oreilles.

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Dimanche 20 avril 2008

            Samedi fin d’après-midi, j’arrive sur la place des Floralies et du Socrate réunis afin d’y entendre le blouze-ponque de Bob Log III, invité en plein air du Cent Six, la future salle des musiques actuelles de l’Agglo de Rouen. Le camion de pompiers de la commune de Fondettes qui sert de scène est bien là au bout de la rue des Ecureuils mais une drache soudaine oblige à le recouvrir d’une bâche.

            Je me réfugie dans la bibliothèque Roger Parment où je croise Hélios Azoulay qui m’invite au concert de musique incidentale qu’il donnera en duo avec Marielle Rubens le six mai au café Le Trois Pièces. Lisant Libération, je guette par la fenêtre la fin de l’averse.

            L’accalmie venue, je redescends tandis qu’arrive par un autre chemin Valérie la Mairesse venue écouter un peu de musique pour se distraire de son boulot municipal et voici que se fait entendre un son de guitare et qu’apparaît celui qui en joue. C’est certain, lui, je ne l’ai pas croisé dans les années soixante-dix au fond du Massif Central.

            Bob Log III est vêtu d’une combinaison noire avec des petits carrés qui brillent sur les bras, les jambes et ailleurs. Il porte un casque d’aviateur greffé d’un combiné téléphonique où est caché un micro qui déforme sa voix. Il grimpe sur la scène, s’installe sur son siège et il se lance, guitare pour les mains (dont l’une de singe suite à un accident d’enfance, paraît-il) et percussions pour les pieds. Un homme-orchestre, ça s’appelle. Quand il achève un morceau, il salue le poing levé en poussant un cri. C’est de la musique pour exciter les branlotins et les branlotines. Eux et elles sont là et lèvent le poing. La fille mauve filme tout ça avec sa caméra. Jamais entendu parler de Bob avant ce jour, ça me plaît bien.

            Zut, la pluie reprend. Des costauds tiennent la bâche à bout de bras au-dessus de l’artiste imperturbable. La fille mauve met un imperméable à sa caméra. Deux branlotins profitent un peu de mon parapluie mais j’ai l’esprit large. Je ne vois plus madame le Maire. Je laisse divaguer mon esprit et j’imagine que Bob est en réalité un ancien pompier d’où le casque et le camion qui sert de scène (je comprends pourquoi on l’a viré).

            Le soleil revient et la dernière chanson est sans bâche. Bob Log III se lève et vient se promener parmi les spectateurs et spectatrices, Un garçon tressé veut absolument lui offrir une cigarette. Bob l’ignore et remonte, toujours jouant de sa guitare, la rue des Ecureuils. Dans le dos de sa combinaison son nom en carrés brille. Il s’engouffre dans une voiture de forte cylindrée garée un peu plus haut. C’est terminé.

            -Il est parti comme un seigneur, commente un garçon près de moi.

            Ces petits jeunes gens sont attendrissants.

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Samedi 19 avril 2008

            C’est en plein air et gratuitement, en marge des concerts du soir sous les chapiteaux du Cent Six que chante ce vendredi en fin d’après-midi, Emily Jane White. C’est du folk et elle vient de San Francisco en Californie, nous dit-elle. Je suis là sur la place du Lieutenant Aubert, au bout de la rue Damiette, entouré d’une poignée de spectateurs et de spectatrices.

            Emily Jane White a pour scène un antique camion de pompier de la commune de Fondettes, un véhicule tout terrain marqué Service d’Incendie et de Secours d’Indre-et-Loire. Elle a vingt-six ans, une jupe noire qui lui descend jusqu’aux pieds, des cheveux longs avec une frange et une guitare acoustique entre les mains. Je crois que je l’ai déjà vue et entendue vers mil neuf cent soixante et onze ou soixante-douze dans un festival d’été au fond du Massif Central, à Pons ou à Cazals peut-être. Je me demande comment elle fait pour ne pas vieillir.

            Le public grossit au fil des chansons. Le Garde Robe, bar à vin d’à côté, en profite pour faire des affaires. Certain(e)s préfèrent rester loin derrière la scène à la terrasse du Globe devant une bière (c’est l’heure). A ma gauche, un cycliste casqué explique à son voisin comment il a fait pour ne pas tomber de vélo. A ma droite, une jeune femme explique à sa copine comment elle a fait pour tomber enceinte. Un gros camion de poubelles remonte la rue Damiette et se trouve coincé. Les éboueurs coupent le moteur et font une petite pause musicale. Ils ont le temps. Ce n’est pas comme certain(e)s passant(e)s qui filent vite à la maison (c’est aussi l’heure de la télé). Des garçons font des photos de la jolie chanteuse et une fille mauve la filme.

            Elle a une voix agréable, Emily Jane White, comme plein de chanteuses de folk que je connais. Peut-être qu’elle chante autre chose qu’elles. Je ne sais pas. Je ne parle toujours pas anglais.

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Vendredi 7 mars 2008

            Je n’aime pas les concerts à deux têtes mais comme j’ai envie de découvrir sur scène Rodolphe Burger, je me rends ce mardi soir dernier au Hangar Vingt-Trois dans le port de Rouen.

            Je sens dès l’arrivée qu’il y aura peu de monde et l’entrée dans la salle me le confirme. La capacité d’accueil est diminuée de moitié par un grand rideau noir,

            -Ah, c’est pas grand le Hangar Vingt-Trois, déclare un spectateur novice, je pensais que c’était une grande salle.

            Son voisin lui explique. Cette moitié de salle est loin d’être emplie.

            -Je crois qu’il est pas très connu ce mec-là, commente l’une.

            -J’espère qu’il a bien négocié son contrat parce que c’est pas avec notre pognon qu’il va vivre, compatit un autre.

            Une drache tambourine sur le toit, des gouttes d’eau me tombent sur les mains. Ce soir, le Hangar Vingt-Trois prend l’eau au propre et au figuré.

            C’est alors que Marcel Kanche entre en scène et là je me dis que j’aurais dû n’arriver qu’une heure plus tard. Je reste cependant assis au milieu du quatrième rang en attendant que s’épuise un répertoire mêlant paroles poétiques (comme on dit) et musique planante, dans une absence de mise en scène ponctuée de commentaires qui confinent à l’auto-sabotage, une sorte de dandysme du naufrage par une pâle copie de Bashung (il en a parfois la voix, copiée collée).

            -Putain, il a plombé la soirée, entends-je derrière moi, je sais même plus si j’ai envie de rester pour la deuxième partie.

            Personnellement, je sais que j’ai envie de rester et, pendant que longuement on s’affaire sur scène à remplacer des instruments par d’autres, je songe à la façon détournée dont j’ai connu les chansonnettes rockeuses de Rodolphe Burger. L’une d’elle, Cheval mouvement, servait d’indicatif à une émission de France Culture, et puis, toujours sur France Cul, j’ai entendu, il y a bien longtemps, une émission à lui consacrée dans la série Le Bon Plaisir (aujourd’hui disparue), apprenant qu’il fut prof de philo et puis fondateur de Kat Onoma à Strasbourg (j’achète depuis les cédés de ce groupe dans les vide-greniers).

            Enfin le voici, des cheveux blancs plus qu’il n’en avait sur la dernière photo que j’ai vue de lui dans Libération. Il s’assoit sur un siège rotatif, un verre de rosé à portée de main, et attaque à la guitare et au pilotage d’ordinateur ; avec lui, deux musiciens, un batteur et clavieur/guitariste. Un véritable univers musical et textuel, une voix qui n’appartient qu’à lui, voilà ce qui me convient et pourquoi je suis là et bien content.

            A mi-concert, Rodolphe Burger se lève et montre ainsi qu’il peut encore tenir debout. « On n’a pas plumé les pigeons ensemble », chante-t-il, « Alors ensemble, si c’est possible. Mais sans toi » envoie-t-il dans les dents du Tout Puissant de la République (sans jamais le nommé) avant de partir trop vite, la faute à Marcel.

            J’espère le revoir un jour à Rouen, devant un public plus nombreux, à l’Exo Sept par exemple, et sans première partie si possible.

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Vendredi 1 février 2008

            Il ne m’est pas possible de découvrir le nom de Jacques Higelin sur le programme d’une salle de la région sans courir, toutes affaires cessantes (comme on dit), acheter une place (ou deux si elle est là).

            Me voilà donc ce jeudi soir, au Hangar Vingt-Trois où, après avoir pris la drache un bon moment devant le caisson métallique qui sert d’entrée, je suis assis au milieu du cinquième rang.

            A ma gauche, une dame sympathique et sa famille, elle m’explique qu’aujourd’hui est un grand jour pour elle. Il s’agit de fêter les vingt ans d’un concert d’Higelin au Casino de Paris. Il avait chanté jusqu’à deux heures du matin au plus grand plaisir de sa fille qui avait alors quatorze ans. Je l’approuve : emmener sa fille (ou son fils) de quatorze ans à un concert d’Higelin, c’est un bon service à lui rendre. Je lui indique que c’est fini maintenant les concerts jusqu’à deux heures du matin.

            A ma droite, un couple tout aussi sympathique me regarde en coin. Tout à coup, lui se penche vers moi et me dit :

            -Vous serez au Café de l’Epoque en mars ?

            -Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

            -Vous n’êtes pas Allain Leprest ?

            -Ah non, désolé.

            Je ne connais pas Allain Leprest, ni ses chansons (j’ai des lacunes) et je me demande si c’est flatteur pour moi d’être pris pour un quidam qualifié ici ou là de chanteur alcoolique.

            La salle est comble maintenant, des assis comme moi et des debout collé(e)s à la scène. Les lumières baissent. Les musiciens entrent et attaquent la première chanson. Le Jacques commence à chanter Je veux cette fille, à l’arrière, invisible : Je veux cette fille/ Cette fille/ Qui était avec moi. Je suis comme lui, mais ce soir, hélas, elle est à Paris (sans doute pas dans son lit).

            Le voici dans son grand manteau gris, les cheveux en bataille un peu plus blancs que l’an dernier peut-être, le visage émacié et le regard assuré, apparemment en pleine forme. C’est qu’il n’est plus tout jeune, « né sous les bombes en quarante », comme il dit. Il se glisse devant le piano, se lève, se rassoit, derrière lui ses cinq musiciens mettent la dose, à la guitare un virtuose chevelu et habité, aux claviers un jeune homme discret, au violoncelle un quinquagénaire débonnaire, aux percussions un docteur bricoleur et à la batterie un autre jeune homme qui semble avoir seize ans et qui en a peut-être vingt, applaudissements pour tout le monde et bravos pour les autres.

            Pour lier succès d’hier et morceaux d’aujourd’hui, à la guitare ou au piano, debout ou assis, le Jacques nous narre une histoire loufoque comme il en a le secret, une hôtesse de l’air se fait sodomiser en plein vol et le même sort est dévolu un peu plus tard, dans un commissariat, à trois chiens policiers, rien de plus normal.

            A mi-concert, Higelin laisse tomber son récit. Il enchaîne alors les chansonnettes rockées, en pleine transpiration, avec l’aide technique de sa jolie régisseuse (déshabilleuse, lunetteuse, essuyeuse) qu’il ne manque pas de serrer d’un peu près.

            Quoi dire sinon qu’est-ce que c’est bien !

            « Rouennaises, Rouennais et des environs, je vous remercie », il va déjà partir, proteste le public qui fait ce qu’il faut pour que le supplément prévu en rappel soit servi.

            -Je suis désolé, maintenant je mets un quart d’heure pour changer de chemise, s’excuse-t-il, une rouge ayant remplacé la grise.

            Il nous emmène passer L’hiver au lit à Liverpool et me voici Tout nu sur la banquise/ Entre deux Inuites exquises/La chair enduite/ De graisse de fuck.

            Je veux bien rester là mais la chanson suivante est claire : Pars, surtout ne te retourne pas…

            Un ultime message tout de même avant de partir, lyrique comme il sait l’être, le Jacques témoigne de son mépris pour ce pouvoir en place qui ignore le respect, la confiance et l’amour.

            C’est fini, il n’est que vingt-trois heures certes, mais les trépignements n’y font rien.

            Je me dirige vers la sortie, Andrex chante Y a des zazous dans mon quartier, une chansonnette reprise par sa vieille copine Brigitte Fontaine, rien ne ressemble à un concert de Jacques Higelin, c’est quand le prochain ?

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Mercredi 30 janvier 2008

            Je sais bien qui je vais voir et écouter ce soir, Didier Super, c’est elle qui me l’a fait connaître en m’envoyant quelques aimepétrois. Certains sont moins informés, ce mardi soir au Trianon Transatlantique à Sotteville-lès-Rouen (derrière moi, on sait seulement que c’est déjanté et provocateur). D’autres sont du genre fanatique et attendent d’en découdre.

            Le rideau rouge est fermé. Au Nord, c’étaient les corons, chante Pierre Bachelet, une chanson choisie par le Didier qui, invisible, invite chacun(e) à ranger caméras et téléphones, il en marre de se retrouver sur Youtube ou Dailymotion, l’hypocrite.

            La scène apparaît, meublée d’une chaise, de deux micros, d’un seau, et, avec son air de Douai, l’artiste entre, désastreusement habillé, gras du bide, une guitare à bout de bras. Il commence par un feu d’artifice bricolé. J’ai bien fait de m’asseoir au quatrième rang. L’explosion a lieu dans le seau, lamentable.

            Comment faire quand sa guitare n’est pas munie de sangle ? Didier a sa technique, il s’en fabrique une avec de l’adhésif à cartons. Évidemment ça colle un peu mais le voilà prêt à chanter (si je puis dire). Il y en a pour tout le monde, les pauvres, les handicapés, les Juifs, les homos, les Arabes, les clochards, les Noirs, mais Y en a des biens, et que font ces enfants chinois à fabriquer des jouets de mauvaise qualité au lieu d’aller à l’école ? L’incorrectement politique et le mauvais goût sont les deux ficelles de Didier Super qui regrette le résultat des dernières présidentielles : « j’aurais préféré que ce soit la conne à la place du nazi ».

            Quand il ne chante pas, il bricole, se livre par exemple au gonflage d’un préservatif usagé trouvé dans la rue avec explosion et projection dans la salle. J’y échappe et ne serai pas obligé d’aller faire le test dans trois mois.

            Il répond aussi aux invectives du public qui reste éclairé pendant tout le concert. Je trouve ça un peu lourd mais on est comme ça dans le Nord.

            J’aime mieux quand il chante ses insanités. Elles me font rire. Derrière moi, c’est moins sûr, déjanté et provocateur certes, mais ils ne s’attendaient pas à ça, ils ont peut-être un mongolien, un catholique ou un caniche dans leur famille.

            Ça se termine, Didier Super, ovationné par son « public acquis » (comme il dit) demande au type du son d’envoyer « une musique de merde » pour faire comprendre à tout le monde qu’il est temps de partir et ce n’est pas gentil pour Carla Bruni.

par michel perdrial publié dans : Chanson
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