Littérature

Lundi 11 décembre 2006 1 11 /12 /2006 09:22

Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni même d’hier, que le jeune est accusé de tous les maux. Le vieux a toujours eu le souci de se consoler de ses échecs en dénigrant le nouveau venu, comme le montrent ces deux penseurs antiques :

«Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain. Parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible... Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin.» écrivait Hésiode dans Les travaux et les jours au huitième siècle avant Jésus-Christ. 

«Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes, et tyrannisent leurs maîtres.» ajoutait Platon en trois cent quarante-huit avant Jésus-Christ.

Deux citations mises en exergue sur le site de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (hihuheffème) de Paris, à la page des conseillers principaux d’éducation (cépéheux). C’est dire.

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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 17:54

«Il tombe sous le sens qu’il y a quelque chose de malsain dans l’accumulation domestique des livres.» constate Annie François dans Bouquiner, parlant d’elle, mais aussi de moi, envahi par les centaines de livres non encore lus qui s’empilent autour de mon escalier au risque de me tomber sur la tête et ne sachant comment ranger les milliers d’autres déjà lus qui font exploser mes bibliothèques, il est vraiment temps d’en vendre et de cela je m’occupe depuis quelques semaines, une annonce publiée dans un journal gratuit, d’autres scotchées à Mont-Saint-Aignan à la faculté de lettres et à celle de psychologie, tout cela pour rien, pas un appel, à croire que plus personne n’achète de livres.

Marcel Lévy a bien raison dans La Vie et moi d’écrire : « ...il suffit d’essayer de revendre des livres pour constater que la trouvaille la plus mirifique devient une mauvaise affaire quand nous cherchons à en tirer profit. C’est la revanche de l’esprit sur la matière.»

Ce matin, après avoir passé un bon moment à trouver des cartons pour contenir tous les ouvrages que je veux revendre, en route pour la bouquinerie Le rêve de l’escalier, au risque, malsain comme je suis, d’acheter encore un livre, j’ai croisé deux filles devant l’étalage de Maxi Livres dont l’une disait à l’autre :

-D’ailleurs, bientôt, les livres, ça n’existera plus.

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Samedi 16 décembre 2006 6 16 /12 /2006 12:31

Vraiment beau ce sixième pont qui telle une porte ouverte invite à entrer dans Rouen. Il fallait lui donner un nom. Pont de Rouen, vraiment cela aurait été bien. Mais la majorité des votants en a décidé autrement et le conseil municipal à l’unanimité a suivi, c’est sur Flaubert que c’est tombé.

Voilà, Gustave, tu es désormais un beau pont. Un beau pont en béton. Sur lequel il ne manque pas de place pour écrire. Pourquoi la municipalité ne suivrait-elle pas le conseil que tu donnais à Maupassant dans ta lettre du quinze janvier mil huit cent soixante-dix neuf :

" Les honneurs déshonorent ;
Le titre dégrade ;
La fonction abrutit.
Écrivez ça sur les murs. "

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Mercredi 20 décembre 2006 3 20 /12 /2006 08:46

Un après-midi à l’Echiquier à lire en grande diagonale Miroirs de Janus, recueil des carnets mil neuf cent quatre-vingt et quatre-vingt un de Louis Calaferte.

Calaferte, l’auteur si apprécié du Requiem des Innocents, de Septentrion et de La Mécanique des Femmes, quelle déception de le voir ici englué dans des notes complaisantes emplies de bondieuseries et de ridicules petits faits quotidiens (la bronchite qui met au lit, la maison que l’on rénove), tout cela dans un style soporifique, à quel point faut-il être ennuyeux pour avoir l’air profond. Comment un éditeur comme L’Arpenteur, succursale de Gallimard, peut-il juger utile de publier cela ?

Néanmoins, pas regretté totalement cette lecture rapide, qui s’avère ponctuellement réjouissante, notamment quand l’auteur se plaint des relâchements de style dans L’Immoraliste d’André Gide tout en écrivant lui-même une phrase de ce genre: J’ai trouvé avec contentement à mon retour de Paris les trois exemplaires hors commerce du Chemin de Sion, dont j’ai réservé l’un d’eux à Georges Piroué. ou quand il nous assène ses sentences bigotes.

Celle-ci me plaît particulièrement : Toute vie d’homme qui n’aboutit pas à la bonté et à la miséricorde est une vie perdue. Ebouriffant, comme disait Paul Léautaud.

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Lundi 25 décembre 2006 1 25 /12 /2006 09:43

Passé une partie de ce jour de Noël deux mille six à lire Les enfants Tanner de Robert Walser, écrivain suisse, auteur également de L'Institut Benjamenta, de La promenade et de La rose.

Deux phrases qui en disent long sur l’auteur :

« Une petite tristesse qui ne se laissait pas oublier le tenait prisonnier mais elle allait bien avec le ciel léger, serein et un peu trouble. »

« Tout cela pour illustrer le fait qu’à mener cette vie de fainéant on devient bête. »

Dans ce roman, Les enfants Tanner, écrit en mil neuf cent sept, également cette scène : « Parvenu à peu près au milieu de son ascension, Simon vit brusquement un jeune homme endormi dans la neige en travers du chemin. (…) Qu’est-ce qui pouvait avoir conduit cet homme à s’étendre ici dans la neige par ce froid mordant et à un endroit de la forêt aussi étrangement choisi. (…) Il était mort de froid ici, certainement,  et il devait y avoir pas mal de temps qu’il gisait sur le chemin. »

En mil neuf cent trente-trois, Robert Walser est entré comme pensionnaire dans une clinique psychiatrique où il est resté jusqu'au jour de Noël mil neuf cent cinquante-six. Ce jour-là, quittant la clinique pour se promener dans la neige, il marcha jusqu'à l'épuisement et à la mort. Il y a aujourd’hui cinquante ans. Une petite tristesse qui ne se laisse pas oublier.

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Samedi 6 janvier 2007 6 06 /01 /2007 17:47

En balade avant la pluie vers le faubourg Martainville, avec en tête le souvenir de ce qu’en dit Georges Hyvernaud dans La peau et les os, le récit qu’il fit de sa captivité après la deuxième guerre mondiale.

Retrouvé l’endroit dans le livre. Citation : « Les hôtels Renaissance, les églises du treizième siècle, je m’en fous. Mais j’ai passé des heures à flanôcher dans Martinville. Martinville, c’est un quartier de Rouen. L’un des lieux les plus désolés que je connaisse. Pour voir de la vraie pauvreté, il faut se balader à Martinville. De la belle pauvreté vraiment, bien authentique, bien grasse, bien pourrie d’alcool et de vérole. De la pauvreté pour connaisseurs. J’allais épier et renifler tout cela. Pas par amour du pittoresque : de tous les romantismes, c’est bien le romantisme de la crasse qui me paraît le plus indécent. Mais par une curiosité inquiète venue de l’enfance. La pauvreté, c’est une hantise et une menace pour les gens de ma race. »

Georges Hyvernaud (qui ne se souvenait plus de l’orthographe de Martainville) a été professeur à l’école normale de garçons de Rouen, avant la deuxième guerre mondiale.

De lui aussi ceci, toujours dans La peau et les os : « Beuret a une belle âme. Il croit au sens de la vie et à des choses comme ça. Il est maître d’école dans le Jura. Sa femme l’a plaqué pour un voyageur de commerce. Le sens de sa vie, c’est d’être instituteur et cocu. »

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Lundi 22 janvier 2007 1 22 /01 /2007 20:21

Un café à l’Echiquier, bizarrement aujourd’hui peu de monde et pratiquement que des couples de garçons aimant les garçons, alors que, le plus souvent, en ce lieu, je déguste mon noir breuvage entouré de plein de jeunes filles échappées du lycée Camille Saint-Saëns. Leur absence me remet en mémoire ce que dit d’elles Baudelaire dans Mon cœur mis à nu :

La jeune fille des éditeurs.

La jeune fille des rédacteurs en chef.

La jeune fille épouvantail, monstre, assassin de l'art.

La jeune fille, ce qu'elle est en réalité.

Une petite sotte et une petite salope; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation.

Il y a dans la jeune fille toute l'abjection du voyou et du collégien.

De retour chez moi, je retrouve, outre le texte de Baudelaire, ceci, tiré des Carnets d’Henry de Montherlant :

Il faut aimer la bêtise comme je l’aime, et en être attisé, pour courir à ma mode après les petites jeunes filles, qui sont dans l’ordre de l’infini, ce qu’il y a de plus bête au monde.

Qu’on ne compte pas sur moi pour en dire, à mon tour, du mal, de ces jouvencelles, surtout quand elles ne sont pas là.

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Dimanche 4 février 2007 7 04 /02 /2007 08:31

            Terminé il y a peu le Journal littéraire de Paul Léautaud, publié au Mercure de France, en trois volumes sur papier bible.

            Cinq mois à passer mes nuits (celles où j’étais seul dans mon lit) en compagnie de cet affreux bonhomme si attachant, détestant tout à la fois les enfants, la religion, les honneurs, la police, l’armée, bref tout ce sur quoi repose la société, n’ayant de tendresse que pour les animaux, tout à fait hostile à la démocratie, aristocrate et anarchiste en esprit comme il se décrit, par ailleurs (nul n’est parfait) xénophobe et antisémite, regrettant le bon temps de l’occupation allemande. Citation : Je n’ai que dégoût pour toute cette soldatesque qu’on rencontre actuellement dans Paris. Je hais de toutes mes forces tout ce qui est militaire, guerrier, chants ou fanfares régimentaires ou patriotiques, en tête cette affreuse Marseillaise, véritable chant de populace et de massacre. (dimanche quatre mars mille neuf cent quarante-cinq).

            Le dommage, c’est que ce Journal littéraire ait été expurgé par son éditeur de nombreux passages relatifs à la vie privée d’autrui, trahissant de la sorte cet homme libre qui n’avait que faire du risque de blesser ou de choquer.

            Un écrivain, disait-il, ne doit rien servir : Il écrit ce qu’il pense, ce qu’il estime être la vérité, en tout cas sa vérité à lui. L’effet, le résultat, l’influence de ce qu’il écrit, il n’a pas à s’en occuper. Un écrivain n’est pas un instituteur. (mercredi vingt-huit avril mil neuf cent trente-sept)

            Bien d’accord avec toi, Paul.

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Lundi 19 février 2007 1 19 /02 /2007 17:29

            Samedi matin, à propos d’un rêve étrange qu’elle me racontait, lequel se passait le quarante-sept février, je lui parlais du Journal d’un fou de Nikolaï Gogol, citait en exemple le mois de martobre, lui parlait de la revue littéraire ayant pris ce nom qui a publié deux ou trois de mes textes.

            -C’est bizarre, j’ai envoyé un nouveau texte à sa responsable, il y a quelques mois, et je n’ai toujours pas de réponse.

            Ce matin, je reçois la lettre d’une inconnue, postée à Rasiguères dans les Pyrénées Orientales. Elle m’écrit : « Bien reçu votre courrier mais Lucile n’est plus là pour vous répondre. En effet, Lucile Négel est décédée le trente novembre dernier. Martobre est donc terminé. »

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Mercredi 21 février 2007 3 21 /02 /2007 08:47

            Terminé l’autre nuit, le Journal de guerre de Tereska Torrès paru chez Phébus sous le titre Une Française libre. Avec les présupposés crétins qui sont les miens, jamais je n’aurais été mettre les yeux sur ce livre racontant, par elle-même, la vie d’une soldate gaulliste, s’il n’avait été publié par Jean-Pierre Sicre, le créateur des éditions Phébus, qui en a été licencié récemment par le nouveau propriétaire. C’est souvent comme ça dans l’édition, tu crées une petite entreprise, ça marche bien mais tu t’endettes quand même, un repreneur arrive, récupère l’affaire et te vire.

            Etonnante, cette Tereska Torrès, jeune aventurière rejoignant le général de Gaulle à Londres et qui, bien plus que la guerre, raconte au jour le jour et en toute impudeur comment elle passe de l’enfant à la femme. Une lecture passionnante et une description de la vie des résistants gaullistes loin de l’histoire officielle. Cette jeune fille mérite bien le qualificatif de Française libre, totalement libre.

            D’autres jeunes filles traversent ce journal, telle cette petite-fille du Prince Kropotkine, l’auteur de Paroles d'un révolté et de La morale anarchiste, dont la mort fut l’occasion de la dernière manifestation anarchiste en Union Soviétique, plus d'un million de personnes dans son cortège funèbre, le treize février mil neuf cent vint et un.

            Elle n’en parle pas beaucoup, Tereska, de cette petite Kropotkine dont elle ne donne pas le prénom. Trois fois, c’est tout.

            Onze mai mil neuf cent quarante-trois : «  Il y a une fille adorable à Moncorvo cette année, elle a l’âge que j’avais lorsque je me suis engagée. D’origine russe, elle s’appelle Kropotkine et son grand-père était, je crois, un anarchiste russe. Elle est toute petite et très naïve, comme je l’étais il y a trois ans. »

            Août quarante-trois : « J’étais au restaurant l’autre jour avec Kropotkine. Au moment de payer l’addition, la serveuse nous dit : « C’est fait, des Anglais assis à une des tables, en voyant que vous étiez dans l’armée française libre, ont payé pour vous et sont partis. »

            Deux août mil neuf cent quarante-quatre : « En allant à la caserne l’autre jour, j’ai appris l’affreuse nouvelle : la petite Kropotkine, qui souriait toujours, s’est suicidée. Elle était enceinte. Le père de son bébé a été tué en Normandie. Il était avec nous officier à Camberley. Personne ne savait qu’elle attendait un enfant. Kropotkine, en apprenant la nouvelle n’a rien dit à personne, elle s’est tuée. Elle était tellement jeune. Plus jeune que nous toutes, très profondément jeune et innocente. »

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