Jeudi 3 juillet 2008

            Suite au billet de mon Journal de bord écrit le jour de la mort d’Albert Cossery, je reçois un mail d’Iléna Lescaut, animatrice de Fenêtres francophones. Elle a eu la chance de rencontrer l’écrivain peu de temps avant sa disparition et a réalisé à cette occasion son ultime interviou le vingt-trois avril dernier, dont le texte est visible sur son site

            Elle me signale l’existence d’une émission de la Télévision Suisse Romande, réalisée avant la trachéotomie, disponible dans les archives de ladite télévision.

            On y voit et entend Albert Cossery à l’âge de septante-huit ans, interrogé en Egypte par Pierre-Pascal Rossi pour l’émission Hôtel.

            Je regarde l’homme élégant au sourire ironique, attablé en bordure de la rue grouillante devant un thé à la menthe, et l’écoute exposer quelques éléments de sa philosophie personnelle, l’air de n’être dupe de rien , pas même de certains de ses propos.

            « Je vis à l’hôtel parce que comme ça je n’ai pas les emmerdements que peut procurer un appartement. »

            « Je n’aime pas la campagne. Je ne peux pas critiquer les arbres. J’aime critiquer les êtres humains. »

            « Il n’y a que les imbéciles qui écrivent chaque jour. Parce qu’ils sont contents de ce qu’ils écrivent. Moi, je ne suis jamais content de ce que j’écris. C’est terrible d’être un écrivain et d’être lucide parce qu’on se rend compte que c’est mauvais. »

            « Je peux aimer une fille jeune sans arrière pensée, sans me dire Ah quelle salope, elle m’a fait ceci ou cela. Une fille jeune peut faire tout ce qu’elle veut, je ne lui en voudrai jamais. On ne peut pas en vouloir à quelqu’un de jeune. Une fille qui vous dit des conneries, vous pouvez supporter tout d’elle. »

            « Ma vie c’est moi, je m’en fous du reste. Je suis avec Albert Cossery, je ne m’ennuie jamais. »

            Ainsi parle l’ « écrivain égyptien de langue française », dénonçant « l’imposture universelle » où nous font vivre gouvernants et possédants.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Mercredi 25 juin 2008

            Sur France Culture le matin de ce mardi, j’écoute Jude Stefan évoquer les livres de ses bibliothèques : « Il y en a partout, ils envahissent l’appartement comme des rats. Tout cela pour que le jour où vous n’y êtes plus, une petite nièce les brade à n’importe qui. » Propos dont je me souviens l’après-midi à la terrasse du Son du Cor où je regarde les jolies filles qui passent en lisant dans Les jouets vivants de Jean-Yves Cendrey Les livres pèsent, singulièrement ceux qu‘on ne lira jamais mais dont on a besoin d’être encombré toute sa vie. Au-delà de six mois d’absence, les livres manquent, qu’ils soient lus, à lire, ou simplement à dépoussiérer. Les livres embarrassent, ce n’est pas la moins intéressante de leurs fonctions, et je m’en veux encore de m’être séparé de beaucoup, la veille d’un déménagement de plus, soudain victime d’une fringale de légèreté qui m’amena à des centaines de sacrifices imbéciles.

            Sitôt levé le camp du Son, je me rends à la bouquinerie Le Rêve de l’Escalier.

            Sur le trottoir, devant la boutique, je trouve, soldé, sur la page chaque jour un livre de chez Z’éditions consacré à Daniel Biga (interrogé par Jean-Luc Pouliquen) avec des images d’Ernest Pignon-Ernest et un cahier de photos où l’on croise, outre les trois cités, Ben Vautier et Robert Filliou.

            Dans la vitrine, j’aperçois le Journal japonais de Richard Brautigan, publié chez L’incertain, qui doit être le seul livre de cet écrivain que je ne possède pas encore et où on trouve des choses comme celle-ci Je l’aime bien ce chauffeur de taxi/ qui fonce dans les rues sombres/ de Tokyo/ comme si la vie n’avait aucun sens./ Je me sens pareil. Cet exemplaire est dédicacé « A ma chère Agnès que j’aime tant. Maman ».

            Sur la pile des livres qui viennent d’arriver, je découvre un grand et gros livre jaune Les Monstres, une histoire encyclopédique des phénomènes humains, qui recense géants, nains, obèses, femmes à barbe, frères siamois, hommes et femmes à cornes, sirènes, culs-de-jatte, manchots, hommes-troncs, hermaphrodites, albinos, hommes animaux, hommes à deux têtes, femmes à quatre jambes, hommes machines et tutti, dans sa nouvelle édition, revue et augmentée (comme on dit) de deux mille sept au Cherche Midi. L’auteur, c’est Martin Monestier et j’en connais une à qui ça va plaire.

            Bien sûr je repars avec ces trois livres payés par mon avoir, devenus miens grâce à Jean-Yves Cendrey et à Jude Stefan, ce dernier écouté ce matin sur France Cul citant Pierre Reverdy « La vie est grave, il faut gravir » (la citation exacte est La vie est une chose grave, il fait gravir), formule attrayante peut-être pour l’écrivain d’Orbec et pour beaucoup d’autres, mais pas pour moi qui n’aie jamais rien vu de sérieux dans cette aventure et qui suis partisan du moindre effort. La vie est belle, il faut buller.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Mardi 24 juin 2008

            J’écoute sur France Culture la rediffusion d’un entretien avec Albert Cossery mort tranquillement à presque quatre-vingt-quinze ans dans la chambre du sixième étage de l’Hôtel de Louisiane, rue de Seine, à Paris, où il ne faisait pas grand chose depuis mil neuf cent quarante-cinq, lui qui n’était jamais plus heureux que lorsque quelqu’un(e) s’échappait de l’esclavage salarié après avoir lu Les Fainéants dans la vallée fertile ou tout autre de ses livres.

            Je n’en ai que deux dans ma bibliothèque, dans de vieilles éditions de poche, le précédent nommé et Mendiants et orgueilleux, les plus connus donc, et connus de moi il y a longtemps par la lecture d’Henry Miller, autre ennemi du travail et autre ami des marges et de celles et ceux qui y mènent belle et libre vie.

            Cela me laisse le plaisir d’avoir à trouver les six autres au hasard de mes pérégrinations, puis de les lire à la terrasse de quelque café, en suivant des yeux les jeunes filles qui passent, autre plaisir d’Albert Cossery qui l’exerçait quotidiennement au Café de Flore : « Elles sont à l'âge où vous leur pardonnez tout, et je ne peux pas aimer une fille sans pouvoir tout lui pardonner... » ai-je lu de lui quelque part..

            Albert Cossery n’est pas seul pour l’entrevue avec les journalistes de France Culture. Il y a là Roger Grenier, Sophie Leys (la photographe auteure de L’Egypte d’Albert Cossery) et Joëlle Losfeld (l’éditrice ayant récupéré les droits de tous ses livres), ces deux dernières chargées de traduire le chuintement d’outre-tombe émis par l’écrivain interrogé après sa trachéotomie. Dommage que France Cul n’ait pas dans ses archives un document plus ancien avec la vraie voix du Voltaire du Nil (comme certain(e)s l’appellent).

            Il me faut chercher ailleurs pour trouver quelques bonnes formules de ce dandy nonchalant, vivant un peu de la vente de ses livres, un peu de dons d’amis, loin des nécessités matérielles qui étouffent chacun(e), dont moi, ainsi « Quand vous achetez une voiture, vous devenez esclave, vous vous constituez prisonnier », ce qui me fait penser que je dois appeler le garage pour une révision de la mienne avant les vacances, « Marcher, marcher, c'est une chance de pouvoir marcher et de regarder la vie. Si j'avais un appartement et si je devais penser aux draps, je serais déjà mort » et qu’il va falloir que je lave les miens avant la fin de la semaine.

            Dans un mail qui ne m’est pas destiné, Yves Simon écrit : « Albert Cossery est mort à quatre-vingt-quinze ans ce matin vingt-deux juin à Paris sixième, dans sa chambre de l'Hôtel de la Louisiane. Lui qui aimait tant le soleil n'aura connu qu'une journée de l'été deux mille huit. Il a été retrouvé par un ami qui lui apportait des fruits et les journaux, étendu sur le plancher de la chambre. Il n'était pas tombé. Sans doute que sentant l'heure arriver, il s'est allongé tranquillement lui-même dans la nuit. »

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Vendredi 13 juin 2008

            Hier je rentre du marché des Emmurées complètement draché, mon parapluie dézingué ne suffisant pas à me protéger de l’averse mais peu m’importe je viens d’y trouver Suicide mode d’emploi, le livre interdit de Claude Guillon et Yves Le Bonniec (auteurs également de Ni vieux ni maîtres), publié en mil neuf cent quatre-vingt-deux aux Editions Alain Moreau.

            Un livre posé avec une quinzaine d’autres sur un meuble, vendu par une brocanteuse à qui j’en demande le prix.

            -Ah, vous n’allez pas faire ça, me dit-elle.

            Je la rassure, elle me verra la semaine prochaine.

            -Il a été interdit ce livre, ajoute-t-elle.

            Je le sais bien, j’en ai déjà un exemplaire chez moi. Je m’inquiète du prix qu’elle va me proposer. À tort, puisque je l’emporte pour deux euros. C’est presque du vol mais c’est elle qui le veut ainsi, dis-je à ma conscience.

            C’est la troisième édition de mil neuf cent quatre-vingt-deux, revue et augmentée, qui est devenue mienne. Au dos, des extraits de presse significatifs tirés du Monde « Un plaidoyer richement informé », du Meilleur (l’un des pires journaux de l’époque) « Un livre abominable », du Quotidien du Médecin « Un ouvrage sérieux sur un sujet tabou » et ce texte signé des deux auteurs : « Qu’on se rassure, nous n’aimons pas la mort. Nous préférons savoir que des enfants s’aiment, qu’un prisonnier s’évade, que des banques brûlent, que la vie en un mot manifeste. »

            Un peu séché, je regarde sur Internet ce que l’on dit de cet ouvrage maudit.

            Je lis sur Ouiquipédia l’histoire de son interdiction, neuf ans après la parution, et apprends qu’« aujourd’hui presque introuvable, il se négocie à partir de deux cent cinquante euros ».

            Pas de trace de lui chez Price Minister. En revanche, j’y trouve un Anti suicide mode d'emploi de Nadia Nadège (un pseudo évidemment) publié aux Editions Vecteurs, dont la couverture démarque celle de Suicide mode d’emploi.

            L’auteure, m’apprend la quatrième de couverture, « est animatrice formatrice dans de grandes entreprises françaises et étrangères. Elle y enseigne des méthodes de développement personnel basées sur la réussite et sur l’optimisme en toutes circonstances ». Tout à fait le genre de personnes qui, quand je les côtoie, me donnent envie de me suicider.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Jeudi 12 juin 2008

            Mercredi fin d’après-midi, je franchis la porte de la Maison de l’Avocat de Rouen, sise dans l’Espace du Palais, à deux pas du Palais de Justice, pour y entendre Emmanuel Pierrat, invité du festival Avoc’art. Il doit évoquer ses spécialités, les affaires de propriété intellectuelle et de censure et la collection d’ouvrages érotiques.

            Je suis en avance comme d’habitude et invité à visiter l’exposition. Il s’agit essentiellement de tableaux, réalisés par des membres du barreau et, hormis un ou deux, ce sont de très mauvais tableaux. Je me reporte vers les livres d‘Emmanuel Pierrat que propose à la vente une employée du Grand Magasin de la Vierge.

            Je parcours deux de ses romans parus en édition de poche chez Pocket Les Dix Gros Blancs et L’Industrie du sexe et du poisson pané, de mauvais livres érotiques, mal écrits, même pas dans le style passe-partout des livres de gens connus écrits par d’autres, ce qui laisse à penser qu’il les a écrits lui-même. Pas la moindre envie de les acheter. Je feuilletterais bien son Livre des livres érotiques, paru aux Editions du Chêne, trente-neuf euros quatre-vingt-dix, un ouvrage richement illustré, mais hélas il est sous plastique et pas question de l’ouvrir sans s’engager à l’acheter. Deux avocates arrivées en même temps que moi ont envie de se l’offrir. Le prix les fait hésiter.

            -On ne peut quand même pas mettre ça sur le compte du cabinet, s’interroge la plus jeune.

            -Pourquoi pas, lui dis-je, c’est un avocat qui l’a écrit.

            -Oui, c’est vrai.

            Elle demande à la vendeuse d’inscrire « documentation juridique » sur la facture mais celle-ci, je ne sais pourquoi, refuse.

            La conférence commence avec une bonne demi-heure de retard et devant une maigre assistance, une quinzaine de présent(e)s, avocat(e)s ou l’ayant été et conjoint(e)s. Je dois être le seul à ne pas faire partie de la famille. Le Bâtonnier fait une courte présentation et Emmanuel Pierrat s’embarque pour une longue série d’anecdotes croustillantes, comme on dit dans ces cas-là. Il n’est pas question de son travail d’avocat, juste de son goût pour les livres érotiques illustrés qu’il achète en tous pays : « L’illustration permet de passer les barrières de la langue ».

            Quand il s’arrête, le Bâtonnier l’interroge sur la censure. Emmanuel Pierrat, comme je l’ai déjà entendu faire sur France Culture, évoque son boulot de lecteur avant publication, rendue nécessaire par l’époque, paraît-il. Pas question pour un éditeur de faire paraître aujourd’hui un livre où l’auteur raconte ce que fait un(e) mineur(e) avec un(e) majeur(e). Je poserais bien une question à ce sujet, me demandant pourquoi les éditeurs se plient si facilement au nouvel ordre moral et pourquoi lui se plie si facilement à cette exigence éditoriale, mais il n’est pas prévu de donner la parole au public.

            Emmanuel Pierrat achève donc sa conférence par une petite histoire personnelle. Je ne la raconte pas ici. Jean-Claude ou Emilie pourraient s’en offusquer et je n’ai pas envie d’avoir moi-même à engager un avocat.

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Mercredi 4 juin 2008

            J’ouvre au Son du Cor le roman de Murakami Haruki Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil dont les deux premières phrases sont Je suis né le quatre janvier mil neuf cent cinquante et un. La première semaine du premier mois de la première année de la seconde moitié du vingtième siècle.

            Tiens, me dis-je, voilà un écrivain qui sait compter, pas comme Hugo Victor qui écrivait Ce siècle avait deux ans pour parler de l’année mil huit cent deux.

            Cette date de naissance significative, continue Murakami, me valut d’être prénommé Hajime, ce qui signifie « commencement ».

            Je suis né le deuxième jour de la seconde moitié du deuxième mois de la première année de la seconde moitié du vingtième siècle.

            Je ne crois pas que mes parents s’en soient rendus compte.

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Mercredi 14 mai 2008

              Je ne connais toujours pas Félix Phellion dont je lis, sans en manquer un épisode, la rouen chronicle. Je sais qu’il fréquente les mêmes lieux que moi, ceux où l’on trouve des livres d’occasion, mais nous n’avons pas les mêmes horaires. 
            Samedi dernier, en retard au marché du Clos, je me dis que c’est peut-être lui, là, cet homme à cheveux blancs fouillant dans un carton empli d’ouvrages défraîchis mais je ne suis pas du genre à aborder quelqu’un comme ça en lui demandant :

            -Vous n’auriez pas un neveu qui s’appelle Jérôme ?

            Dans le dernier épisode de son journal, il évoque la fermeture du Retour du Cent Douze, fameux bar du quartier de la Croix-de-Pierre, et explique pourquoi cet estaminet, fréquenté autrefois par les gens du port, a ce nom étrange. C’est à cause de l’adresse de la Chambre syndicale des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port, le cent douze de l’avenue du Mont-Riboudet, où étaient payés les dockers.

            Je tombe de haut, comme on dit. Je croyais depuis lurette que le Cent Douze correspondait à l’adresse d’un bordel situé dans la même rue que le bar. J’ai entendu cette explication plus d’une fois : Au Retour du Cent Douze était le bar où l’on allait boire un coup après en avoir tiré un au Cent Douze.

            Une explication qui s’avère donc inexacte mais continue à me faire rêver. Qu’importe la prosaïque vérité.

            Avant cela, Félix Phellion évoque longuement l’histoire de la médiathèque (une belle occasion ratée comme on en a la spécialité à Rouen) dans le style élégant qui est pour beaucoup dans le plaisir que j’ai à le lire.

            Qui donc s’intéressera encore aux livres et à leurs auteurs dans quelques décennies ? s’interroge-t-il. Je cite sa conclusion : Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte Saint-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

            Dans quarante ans, je n’aurai (si cela ne tourne pas mal avant) que quatre-vingt-dix-sept ans et je veux bien être cet homme-là.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Mardi 25 mars 2008

            Je ne sais pas trop pourquoi j’ai attendu jusqu’à ce jour pour lire Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau, ce livre publié aux Etats-Unis en mil huit cent cinquante-quatre, traduit en français en mil neuf cent vingt-deux et redécouvert dans la foulée des évènements de Mai Juin Soixante-Huit. Je pense que c’est le côté retour à la terre qui me saoulait d’avance. Elle y est bien cette espèce de religion de la nature, ce pourquoi je ne lirai pas la deuxième partie de cet ouvrage désormais publié chez Gallimard dans la collection L’Imaginaire.

            Le début en revanche, intitulé Economie, est réjouissant, notamment par la critique radicale de la société américaine du dix-neuvième siècle (anticipant sur la remise en cause actuelle de la société de consommation) et celle des siècles antérieurs.

            Extrait numéro un : Pour les Pyramides, ce qu’elles offrent d’étonnant, c’est qu’on ait pu trouver tant d’hommes assez avilis pour passer leur vie à la construction d’une tombe destinée à quelque imbécile ambitieux, qu’il eût été plus sage et plus mâle de noyer dans le Nil pour ensuite livrer son corps aux chiens.

            Extrait numéro deux : Cela intéresse nombre de gens de savoir, à propos des monuments de l’Ouest et de l’Est, qui les a bâtis. Pour ma part, j’aimerais savoir qui, en ce temps-là, ne les bâtit point, -qui fut au-dessus de telles futilités.

            Nombre des propos de Thoreau, je peux les faire miens et il est de ses formules qui me plaisent suffisamment pour les copier dans le grand cahier baptisé Fourre-tout où je note ce que je souhaite ne pas oublier, vaste et utopique projet, ainsi : Le meilleur de l’homme ne tarde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais.

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Samedi 23 février 2008

            Je lis la nuit quand je suis seul et ne dors pas. Cette semaine, c’est l’ouvrage (catalogue d’exposition) intitulé Marie de Régnier, muse et poète de la Belle Epoque qui me tient compagnie.

            Marie est bien plus intéressante par sa vie que par ses écrits, c’est la deuxième des trois filles de José-Maria de Heredia rendu soudain célèbre par son seul livre Les Trophées qui lui vaut naturalisation et Académie française. Celui-ci tient salon tous les samedis. A cette occasion, Marie fait connaissance d’Henri de Régnier, alors jeune poète symboliste, elle a douze ans, puis celle de Pierre Louÿs, amené là par Régnier, elle a quinze ans.. Elle écrit ses premiers poèmes et crée l’Académie canaque ou Canacadémie où le discours d’usage est remplacé par un concours de grimaces, elle a dix-huit ans, parmi les membres : Marcel Proust, Paul Valéry, Henry de Régnier, Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Philippe Berthelot et Léon Blum.

            José-Maria de Heredia s’endette par le jeu. Henry de Régnier propose de remettre le père à flot en épousant la fille. Marie furieuse jure de se refuser à son mari et de s’offrir à Pierre Louÿs. Ce qu’elle fait tout en ayant une aventure avec Jean de Tinan pendant que Louÿs fait de même avec la jeune Mauresque Zohra bent Brahim.

            Un enfant naît, officiellement de Régnier et en réalité de Louÿs. Les deux hommes vont ensemble à la mairie pour le déclarer. Pierre Louÿs est désigné parrain par la volonté de Marie. Celle-ci lui propose d’épouser Louise, sa jeune sœur, afin de faciliter leurs rencontres, ce qu’il fait.

            Elle a ensuite une liaison avec la lesbienne Georgie Raoul-Duval, qui auparavant faisait la troisième avec Colette et Willy, puis se détache peu à peu de Pierre Louÿs et a pour amants, après la mort de son père, Jean-Louis Vaudoyer, poète aujourd’hui oublié, puis Edmond Jaloux, Henry Bernstein, dramaturge qui la bat, Gabriele D’Annunzio et d’autres.

            A la mort de Pierre Louÿs, le secrétaire de celui-ci fait chanter Marie. Elle parvient à racheter le dossier secret contenant lettres érotiques et photos pornographiques mais une copie subsiste.

            Un an plus tard, nouveau scandale, est publié sous le manteau (comme on dit) Trois filles de leur mère, provocant récit pornographique mettant en scène les trois filles Heredia, Hélène, Marie et Louise, version fantasmée de leur histoire signée Pierre Louÿs.

            Oui, je passe de bonnes nuits avec Marie de Régnier, grâce à ce catalogue d’exposition publié par la Bibliothèque Nationale de France qui me donne envie de rechercher dans ma bibliothèque le Dossier secret : Pierre Louÿs - Marie de Régnier publié chez Christian Bourgois en deux mille deux et Trois filles de leur mère publié par le même dans la collection Dix/Dix-Huit.

            Et je ne manquerai pas, comme chaque année, à l’occasion du prochain vide-grenier d’aller saluer en sa tombe, au cimetière de Bonsecours, le père d’une fille si réussie.

par michel perdrial publié dans : Littérature
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Vendredi 25 janvier 2008

            C’est grâce à Grand Rouen, le quotidien d’information en ligne mené par Sébastien Bailly, véritable tête chercheuse du ouaibe local, que j’ai découvert Rouen Chronicle, le journal de Félix Phellion, rouennais de longue date.

            J’aime ce qu’écrit ce diariste (que je ne connais pas), ce qu’il raconte et comment il le raconte, sa manière de mêler aujourd’hui avec hier et avant-hier (il a soixante-seize ans).

            Le regard que porte Félix Phellion sur la ville est celui de l’architecte qu’il fut (auteur par ailleurs d’un livre sur Malevitch publié autrefois chez Gallimard et ancien directeur de revues d’esthétique).

            Voici par exemple ce que lui inspire le nouvel aspect du pont Boieldieu après les travaux coûteux et ridicules que l’on doit à Albert(tiny), maire de Rouen : Comment a-t-on pu défigurer à ce point le pont et la perspective sur l’ancienne préfecture, la tour des archives, l’entrée dans le quartier Saint-Sever. Tout ce qui, là, s’inspirait de la charte d’Athènes, avec un pont épuré, flanqué à ses deux extrémités de groupes monumentaux, est annihilé par ces jardinières mesquines et ces bustes étriqués à l’allure de nains de jardin. C’est consternant de petitesse, de vulgarité, sans parler du caractère provisoire du tout, laissant augurer la prochaine déposition qu’on attendra donc avec patience, via le vandalisme, cela ne tardera guère.

            Je suis curieux de lire la suite.

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