Le temps est presque printanier à Paris ce mercredi, idéal pour aller sur les deux rives de librairie en librairie avec pause déjeuner dans le jardin de Cluny. Je passe par des cases familières : Joseph Gibert, Boulinier, Gibert Jeune, Mona Lisait puis rejoins la rue Saint-Honoré pour une petite visite chez Parallèles (livres disques nouvelle presse), une survivante de l’effervescence des années soixante-dix, toujours bien attrayante, même si, retour à l’ordre moral oblige, je n’y vois plus certains livres ou revues qui faisaient autrefois son attrait. De là je vais rue de la Bourbonnais, à côté, chez sa petite sœur Gilda (occasion achat-vente). Je me charge un peu plus, content de trouver là, pour moins d’un euro, le Petit traité de désinvolture de Denis Grozdanovitch, livre qui porte en exergue cette citation de Charles Albert Cingria : Il n’y a rien de plus fructueux ni de plus amusant que d’être distrait d’une chose par une autre chose.
Ce n’est pas ce livre que j’ouvre un peu plus tard au Malongo Café de la rue Saint-André-des-Arts mais le roman d’Emmanuel Bove commencé le matin dans le train, L’Amour de Pierre Neuhart, acheté dimanche dernier à la vente d’Amnesty Intenational de Val-de-Reuil, roman qui narre la rencontre d’un industriel presque quadragénaire avec une jeune fille de dix-sept ans.
Dans sa préface, David Nahmias évoque le purgatoire dans lequel était tombé Emmanuel Bove, auteur à succès des années vingt et trente du vingtième siècle, puis sa redécouverte récente. Ce qui m’étonne, quant à moi, c’est que le Castor Astral, éditeur de qualité, ait cru bon de rééditer ce roman qui n’évite aucun des clichés circulant sur ce genre d’histoire d’amour. Evidemment, l’industriel, après avoir été ruiné par la petite peste, finit alcoolique. Cela est en plus d’une niaiserie absolue. Je me gausse à la lecture de l’épisode du baiser dans la rue :
Un après-midi, il ne put s’empêcher de l’embrasser sur les lèvres en pleine rue. Elle rougit et, les yeux brillants de colère, lui dit :
-C’est fini, je ne sortirai plus avec vous.
Car elle le tutoyait et lui disait vous tour à tour. Il devint, lui aussi, cramoisi, et l’air humble qu’il eut alors pour l’implorer ne fit qu’accroître la colère de la jeune fille.
-Vous êtes complètement ridicule et vous me ridiculisez avec vous, ajouta-t-elle.
Pierre Neuhart était sur le point de pleurer. Il lui semblait que, derrière lui, des passants s’étaient arrêtés. Il dit alors :
-C’est vrai, vous avez raison. Je vous jure que je ne recommencerai plus.
Un peu plus tôt, parce que j’ai mauvais esprit, comme disent certain(e)s, j’aime bien la scène du jeu de cartes : Pierre Neuhart lui avait appris l’écarté et, souvent, il lui demandait de jouer…
Bon, je lis ça d’une façon désinvolte en me laissant distraire par les unes et par les autres, le Malongo Café est presque en face du lycée Fénelon. Je songe à celle que je dois retrouver tout à l’heure, une promenade dans le jardin du Luxembourg et un dîner dans notre restaurant japonais préféré. Si elle est d’accord.