Samedi 28 juin 2008

            Grande foule ce jeudi soir au Musée des Beaux-Arts de Rouen pour le vernissage de l’exposition Charles Frechon, peintre de l’Ecole dite de Rouen, petit maître de l’impressionnisme, et du beau monde, bien vêtu pour l’occasion, tous et toutes membres de la bourgeoisie bourgeoisante de la ville et de ses environs, et quelques autres un peu fripé(e)s, dont moi.

            Dès l’ouverture, je file dans la dernière des salles d’exposition pour y être tranquille et pour remonter le temps, aller de la fin au début de Charles.

            Il finit bizarrement avec des sous-bois orange et des neiges bleues, auparavant grande période à la manière de Monet et début à la manière de Seurat. Ça ne peut que plaire au plus grand nombre des présent(e)s, même si certain(e)s autour de moi se permettent quelques piques :

            -Il peignait bien mais il savait pas dessiner.

            -Ils ont tous fait des meules à cette époque-là.

            D’autres regardent surtout le Rouen d’autrefois :

            -La rue Saint-Maur, là où on a failli, tu sais, où on a glissé sur une flaque d’huile ou d’essence…

            Je croise une famille dont la nombreuse marmaille est ravie :

            -Oh, dit l’un, c’est le même tableau que chez Bonne Maman.

            -Idiot, lui répond un autre, c’est çui-là qu’est chez Bonne Maman, elle l’a prêté pour l’exposition.

            La première salle est consacrée aux dessins au fusain. J’apprends là que Charles Frechon a eu pour professeur Philippe Zacharie. Comme Duchamp, me dis-je.

            Ce qui me fait songer à ce qu’écrit, sur le catalogue printemps été du Musée, l’ancienne Officielle de la Culture rouennaise, Catherine Morin-Desailly, qui est là ce soir. La nouvelle est là aussi (Laurence Tison) et la maire Valérie Fourneyron, les traits tirés, qui fait visite accélérée avec le maître des lieux Laurent Salomé.

            « L’œuvre d‘art est un rendez-vous »  disait Marcel Duchamp, en voici donc deux majeurs… », voilà ce qu’osait dire la sénatrice quand elle était aux affaires municipales, à propos de Roger Tolmer et Charles Frechon.. Je ne doute pas que Madame le Maire va tenir le même genre de propos, la droite et la gauche locales sont, dans le domaine culturel, de la même eau tiède.

            Et vraiment, je n’ai pas envie de l’entendre, la raseuse de médiathèque. Je reste sous la verrière pendant les discours, près du Martyre de Sainte Agnès de Joseph-Désiré Court, tellement restauré par le mécénat de la fondation Béhennepé-Paribas qu’il fait neuf et peint d’hier.

            Une coupe de champagne, quelques petits fours et me voici dehors. Square Verdrel, je considère l’imposant buste de Jean Revel (mil huit cent quarante-huit/ mil neuf cent vingt-cinq), auteur des Contes normands, une sorte de Maupassant de deuxième zone, totalement oublié aujourd’hui. Il n’en est pas dans la peinture comme dans la littérature. Charles Frechon, sorte de Monet de deuxième zone, est aujourd’hui encensé au Musée des Beaux-Arts de Rouen, lui dont les tableaux ne devraient pas quitter le salon de Bonne Maman.

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Samedi 21 juin 2008

            Jeudi soir, c’est Théâtre de sang, le spectacle de fin d’année des classes de théâtre du Conservatoire rouennais pour lequel je suis onzième en liste d’attente. J’appelle le Théâtre de la Chapelle Saint-Louis. J’apprends que je suis remonté en neuvième place.

            Maurice Attias, le professeur organisateur de cette soirée, m’explique, dans un mail reçu la semaine dernière, que dans la salle ne sont réservées que deux places par élève pour les membres de la famille. Cela fait quand même vingt-huit sièges sur cent huit. Je n’ai pas été assez rapide, n’ayant pourtant pas attendu le dernier moment pour me manifester auprès de ce théâtre bien trop petit. Il me propose généreusement une place, que je refuse, je ne peux pas passer avant les autres.

            La jeune femme au téléphone me dit que je peux venir et attendre sur place, peut-être certaines personnes ayant réservé ne viendront-elles pas. Attendre est toujours une torture pour moi, qui plus est quand je ne suis sûr de rien. Je lui que non, merci.

            Sur mon agenda, ce jeudi soir, est également noté la venue de François Gibault pour le festival Avoc’art. Je suis un peu tenté car il est président de la Société des études céliniennes et administrateur de la fondation Dubuffet. Cependant, je me doute qu’il est surtout là pour vendre son livre Cave Canem, à l’image de son prédécesseur Emmanuel Pierrat, et puis j’ai du mal à supporter la mielleuse amabilité avec laquelle les avocats s’adressent les uns aux autres.

            Ce qui me conduit au troisième choix de la soirée, le vernissage, à l’Ecole des Beaux-Arts, de la dernière exposition de la saison Le densité du papillon (pourquoi ce titre, je ne sais) qui « s’interroge sur les rapports qu’entretiennent la vidéo et la peinture » indiquent les deux commissaires. Le peintre, c’est Janusz Stega et le vidéaste, c’est Jean-Baptiste Decavèle, une salle pour chacun. J’y trouve, chez le peintre surtout, un air de déjà vu.

            Aussi vais-je prendre un verre à l’extérieur. Je discute avec une amie de celle qui n’est pas là puis avec la bibliothécaire du lieu, fort marrie d’avoir sa bibliothèque masquée par les gradins du Feydeau de plein air que l’on joue en ce mois de juin dans le jardin de l’Aître Saint-Maclou.

            Elle vient de voir à Paris L’Art du sacré et Peter Doig et partage mon point de vie sur l’une et l’autre de ces expositions, énervée par la première, enchantée par la seconde.

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Vendredi 20 juin 2008

            Quand je sors de l’exposition Peter Doig au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, je passe par la salle, qui me laisse indifférent, où est présentée la moitié de l’exposition en stéréo Times between Spaces de Jonathan Monk. L’autre moitié est en face au Palais de Tokyo et comme il n’est pas encore l’heure qu’arrive celle avec qui j’ai rendez-vous dans ce palais, je prends un café rue Pierre-Premier-de-Serbie, tout en lisant la biographie de Stefan Zweig par Catherine Sauvat, publiée chez Folio.

            Pas le temps d’aller jusqu’au suicide, dix-neuf heures approche, me voici assis sur un banc en béton à l’intérieur du Palais de Tokyo. L’un à ma gauche, l’autre à ma droite, deux jeunes hommes profitent d’une prise électrique pour travailler avec leur ordinateur. Je surveille la porte d’entrée. La plupart de celles et ceux qui viennent ici se dirigent vers la terrasse du restaurant ou vers la boutique où sont proposés les produits dérivés. Quelqu(e)s un(e)s franchissent le portillon qui mène à la super exposition Superdome qui rassemble sous un même nom, dans cinq vastes salles, cinq expositions différentes.

            Elle arrive, souriante après sa longue journée de travail et pas mal de soucis annexes. Aujourd’hui, c’est elle qui m’invite et ça la rend contente.

            J’apprends que le Superdome est un mythique stade de la Nouvelle-Orléans utilisé pour le foute-balle de là-bas, les Stones, Jean-Paul Deux et les réfugié(e)s de l’ouragan Katrina.

            L’autre moitié de l’exposition de Jonathan Monk vaut la première, pas la peine de s’attarder. Il y a à côté, bien plus excitantes, quatre œuvres de la démesure. Chaque entrée dans une nouvelle salle provoque chez nous une réaction qui peut se traduire par Ouaou !

            Un éléphant grandeur nature fait l’équilibriste sur sa trompe. C’est Würsa (à dix-huit mille kilomètres de la terre), une installation de Daniel Firman. Acrobate, cet éléphant, tel qu’il pourrait l’être en vrai s’il se trouvait vraiment à dix-huit mille kilomètres de la terre, une histoire de gravité.

            Un canon géant à azote comprimé projette des bouteilles de bière (vides et sans étiquettes) à six cents kilomètres heure contre une plaque de tôle bien épaisse où se marque en un petit cercle le choc répété. Au sol, le grand cercle vert de milliers d’éclats de verre témoigne de la violence de ce choc. C’est Afasia One, une installation d’Arcangelo Sassolino. Elle et moi attendons que ça pète mais c’est trop long. L’explosion, terrifiante, nous surprend alors que nous sommes derrière la plaque de tôle.

            Une armée de trois cents têtes noires de Dark Vador, en formation militaire, reliées à un ordinateur central, sous une musique tonitruante tombant du plafond, nous fait face. C’est Last Manœuvres in the Dark, une installation de Fabien Giraud et Raphaël Siboni, qui me fait à peu près le même effet que l’étoile de matraques de Céhéresses de Kendell Geers vue chez Yvon Lambert, il y a quelques mois.

            Un colossal tas d’ordures occupe les trois quarts de la dernière salle. Sous cette montagne de déchets, un tunnel cylindrique permet d’aller on ne sait où. C’est Dump, une installation de Christoph Büchel. Evidemment, elle a envie d’aller voir ce qu’il y a au bout du tunnel et de m’entraîner dans l’aventure. Je suis sauvé par le vigile qui nous annonce une liste d’attente interminable, pas possible avant vingt-trois heures et mon train est à vingt et heures vingt. Elle peste, en vain.

            Aussi, avant que les ordures ne nous submergent, que l’éléphant ne nous choit dessus, que les Dark Vador ne nous fasse un mauvais sort et que le canon à bouteilles de bière ne nous prenne pour cible, nous allons pique-niquer en face, dans le parc du Musée Galliera où elle m’offre, de son jardin, un petit radis rose.

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Jeudi 19 juin 2008

            De Peter Doig je connais le large tableau du Centre Pompidou représentant un homme à cheveux longs dans un canoë rouge sur un lac désert. Un tableau qui me rend suffisamment songeur pour que j’entre au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris où il est exposé en grande pompe parmi beaucoup d’autres, après la Tate Gallery.

            Sur l’affiche, sur le dépliant, l’homme au canoë rouge Hundred years ago, c’est mercredi, début de l’après-midi.

            Il y a file d’attente, une seule caissière à l’ouvrage, la femme du couple devant moi râle contre les fonctionnaires qui ne sont pas au boulot. Je lui dis qu’ici on est dans un musée municipal mais que tout ce qui va mal, c’est de la faute à Sarkozy, qu’elle n’aurait pas dû voter pour lui. Elle n’en demande pas plus. Son mari tire de sa poche sa carte d’identité. Son nom est celui d’un nobliau à particules multiples. Sans doute ruiné, car il demande un tarif réduit.

            Il y en a d’autres comme eux à l’exposition Peter Doig, souvent vêtus de lin. La peinture contemporaine quand elle est figurative n’effraie pas. Pas sûr cependant qu’on y comprenne quelque chose. C’est le genre de peinture qui incite chacun à émettre un jugement.   
           
Olivier Cena, critique de Télérama, ne s’en prive pas, il flingue Peter Doig dans le numéro du jour, assimilant les citations de Hopper, Gauguin, Monet, Rousseau, Munch et autres à du copier-coller.

            -C’est un homme qui se sent prisonnier, commente un dame à propos du peintre.

            -Celui-là est assez intéressant, ajoute une autre à propos d’un tableau.

            Les habillés en lin font leur marché. J’ai du mal dans un premier temps à savoir si j’aime ça ou non et si c’est de la bonne ou de la mauvaise peinture. Je cherche la distance nécessaire et pas seulement pour voir les tableaux, tous de grande taille. Il me faut un peu de recul.

            Oui cela me plaît, par exemple Gasthof zur Muldentalsperre avec ses deux personnages à tête d’Ensor, Figures in red boat avec ses six personnages dans une barque sanguinolente, Lapeyrouse wall et son homme solitaire avec ombrelle de tête, Reflection (What does your soul look like) qui montre le reflet entier du corps d’un personnage dont on ne voit que le bas des jambes.

            J’aime aussi les tableaux de barres d’immeuble derrière des rideaux d’arbres, celui du policier qui appelle en vain au bord du lac, celui du camion qui emporte un autostoppeur invisible sur une route nocturne (une huile sur sacs postaux), d’autres encore.

            Ce qui me séduit surtout, c’est leur inquiétante atmosphère.

            Olivier Cena trouve que « Peter Doig ne peint pas, il illustre ». Il se plaint que son œuvre « ne suscite aucun sentiment particulier (…). Elle ne dit rien de l’humain, rien du monde. Elle ne pense pas. Elle ne ressent pas. Elle ne signifie pas. ».

            C’est justement cela qui m’intéresse, je la trouve à l’image du monde actuel, plus encore à celle du monde de demain.

            L’homme solitaire dans son canoë rouge, je ne le vois pas cent ans en arrière mais plutôt dans cent ans, sur la planète ravagée.

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Jeudi 19 juin 2008

            Etrange exposition que celle organisée par le Centre Pompidou sous le titre Traces du sacré, pas tellement envie d’y aller mais celle que je dois retrouver ce mercredi soir m’a dit qu’il y avait là des œuvres à ne pas manquer, aussi j’y suis en fin de matinée un peu après l’ouverture.

            « A travers une large sélection de peintures, de sculptures, d’installations et de vidéos, Traces du sacré rassemble quelques trois cent cinquante œuvres majeures, dont de nombreuses sont inédites en France, conçue par près de deux cents artistes de renommée internationale. » indique le dépliant offert à l’entrée et c’est bien ça le problème (outre l’idée de consacrer une exposition au sacré) : cette exposition est conçue à l’image d’une vitrine de grand magasin, par un étalagiste.

            Ce qui est proposé à l’étalage est en effet de premier ordre et le parcours labyrinthique, en vingt-quatre salles, chacune abritant un thème, certains gratinés : « Révélations cosmiques », « Au-delà du visible », « Traces des dieux enfuis », « Résonances de l’archaïsme », pour finir par « L’ombre de Dieu ».

            On trouve dans l’une des salles les chevaux de Franz Marc au prétexte que celui-ci a écrit que chez ses équidés, ce qu’il faut prendre en compte, ce sont les « vibrations de la vie intérieure ». Si l’éventail temporel était un peu plus large, je ne doute pas que j’y verrais une cathédrale de Claude Monet.

            J’erre cependant avec plaisir dans le labyrinthe des œuvres majeures et m’arrête particulièrement devant mes préférées du jour : La Nostalgie de l’infini et Le Grand Métaphysicien, deux très beaux Giorgio De Chirico, l’excitant Composition Six de Vassily Kandinsky (venu du Musée de L’Ermitage), les tableaux d’Otto Dix, Emil Nolde, Ernst Ludwig Kirchner et Edvard Munch, les dessins d’André Masson, Nombre la sculpture de Victor Brauner déjà vue au Musée Cantini à Marseille, le Jésus raillé rougissant peint par Robert Smithson, le pendu de Georges Rouault Homo homini lupus.

            Parfois j’entends des voix, ce n’est pas Saint Michel, ce sont celles d’Antonin Artaud et d’Allan Ginsberg. Il y a aussi des images qui bougent, assez traches pour certaines. Marina Abramović se taille sur le ventre une étoile sanglante à cinq branches. Michel Journiac célèbre sa messe aux hosties de boudin de sang humain (le sien).

            Je m’attarde dans la salle des « Offenses » devant trois d’entre elles : le grand Max Ernst La Vierge corrigeant l’enfant Jésus, un Pierre Molinier Sacrilège accroché trop haut (une distraction de l’étalagiste) et le réjouissant Piss Christ d’Andrés Serano, la photographie d’un crucifix immergé dans l’urine (teintée de sang) de l’artiste, une œuvre qui fit un peu scandale lors de sa présentation, en mil neuf cent quatre-vingt-sept, une bonne année.

            J’ai la chance d’être seul dans la salle dévolue à l’installation de Maurizio Cattelan, seul avec Lui (et le gardien qui nous surveille tous les deux), lui ce pieux garçonnet en culotte courte, priant à genoux, tourné vers le mur. Je m’approche, en fais le tour, le voici de face le regard noir, doté de sa petite moustache et de sa grande mèche lui tombant sur le front.

            Seul aussi, car peu d’errant(e)s osent pousser le rideau, dans la presque obscurité de la salle abritant la Pièce pour Saint-Jean de la Croix, installation de Bill Viola évoquant de manière très réaliste le cachot où ledit saint fut emprisonné et torturé.

            Une troisième installation me retient également, Eins, Un, One de Robert Filliou, cercle constitué de milliers de dés jaunes et rouges à faces de un, jetés au sol et qui jamais n’aboliront le hasard.

            Je suis au bout du labyrinthe. Un néon de Jean-Michel Alberola me pousse vers la sortie. Le mot esperance brille, suspendu à un fil. Cela s’appelle esperance à un fil. D’espérance, je n’ai pas besoin pour vivre.

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Jeudi 5 juin 2008

            Dans le train pour Paris, mercredi matin, je poursuis la lecture d’Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil de Murakami, je m’accroche même, car ce roman diffère peu de ceux à l’eau de rose. L’auteur a fait mieux après le tremblement de terre de Kobe et l’attentat de la secte Aum quand il est revenu vivre au Japon.

            Je me laisse distraire par mes voisins en route pour le travail de bureau. L’un s’endort sur Le Figaro, l’autre est déjà à l’ouvrage grâce à son ordinateur. Je ne sais déjà plus quel(le) couturier ou couturière a libéré la femme (au travail s’entend) mais ce serait bien si quelqu’un(e) pouvait un peu s’occuper des mâles, pendant combien de temps encore devront-ils obligatoirement porter la cravate, ce tchador pour homme, comme l’a dit je ne sais qui.

            A Saint-Lazare, je prends la ligne treize jusqu’aux Invalides et me joins à la petite foule qui attend l’ouverture du Musée Rodin. Je viens voir les sculptures de Camille Claudel ici exposées. La veille, celle que j’appelais mon amoureuse (si elle a donné suite à son projet) était là, précédée elle-même, la semaine d’avant, par celle que j’appelle mon amoureuse (et que je dois retrouver en fin d’après-midi), la première n’aimant pas que je nomme la seconde ainsi et réciproquement mais que puis-je faire contre le temps qui passe sinon prolonger le présent le plus longtemps possible et garder le passé vivant (ce qui s’exprime ici de façon un peu pompeuse).

            J’entre dans la salle de forme rectangulaire où débute l’exposition Camille Claudel. Je n’y suis pas seul, le lieu et la foule présente me font songer à un couloir de métro. Ce sont les audiophones qui causent l’encombrement. Celles et ceux qui s’en munissent marchent au même pas. Je file directement dans la deuxième salle où les œuvres sont éclairées artificiellement puis dans la troisième où l’éclairage est naturel grâce à une verrière. Je navigue de l’une à l’autre. Dans ces deux salles sont les meilleures sculptures exposées, pas nombreuses, et qui m’émeuvent toujours, La Valse et L’Abandon notamment.

            Je lis quelques-unes des lettres de Camille et de son entourage exposées sur les murs. Je ne sais qui d’elle ou d’Adèle a eu la vie la plus triste et a été le plus abandonnée par sa famille. J’en parlerai à Paul Claudel et à Victor Hugo, la prochaine fois que je ferai tourner les tables.

            Un peu plus tard dans la journée, je passe à la galerie Dina Vierny, rue Jacob, pour l’exposition Jonvelle, une dizaine de très beaux nus grand format répartis dans deux petites pièces.

            Je possède deux livres consacrés aux photos de Jean-François Jonvelle jonvelle(s), publié chez Ipso Facto, et Avril Mai Juin (qui contient un tirage de collection numéroté), publié chez La Martinière. Ce dernier m’a été offert en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour mon anniversaire par celle qui a peut-être visité l’exposition Camille Claudel un jour avant moi. Jean-François Jonvelle, l’« obsédé sexuel sentimental », est mort le seize janvier deux mille deux, à l’âge de cinquante-neuf ans, de quoi me conforter, s’il en était besoin,  dans mon désir de vivre à fond le moindre moment présent.

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Mercredi 28 mai 2008

            C’est vraiment par simple curiosité, n’ayant pas grand chose à faire ce mardi en fin d’après-midi, que je prends Teor, ce remarquable moyen de transport en commun rouennais, pour grimper jusqu’au Mont aux Malades. C’est la dernière exposition de l’année scolaire à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (Hihuheffème) de Mont-Saint-Aignan, dans sa galerie La Passerelle. L’Union des Arts Plastiques de Saint-Etienne-du-Rouvray (association d’artistes locaux) a carte blanche pour présenter les travaux de ses membres. Autant dire que ça ressemble à ce qu’on appelle, dans l’Education Nationale, une exposition de travaux de fin d’année et je ne suis pas surpris, dès que j’en ai fait le tour, de constater que tout ça ne m’intéresse pas, cette vingtaine de tableaux et ces deux sculptures de facture banale.

            Bien sûr les présent(e)s ne sont pas de mon avis, et les félicitations fusent en direction des artistes vieillissant(e)s venu(e)s au chevet de leur œuvre : « C’est sympa », « Bravo, vous avez bien bossé ». Peut-être que l’an prochain, ils et elles seront dans la classe supérieure.

            Je me réfugie près du buffet où je goûte le champagne local. Une dame à chapeau me demande si je travaille ici.

            -Non, je suis juste de passage, lui dis-je.

            -Ah, et vous vous intéressez à la peinture ?

            -A l’art en général, oui.

            -A l’art contemporain aussi ?

            -Bien sûr.

            -Ah, moi j’ai du mal avec l’art contemporain, m’avoue-t-elle, mais je sais que ça libère les forces nouvelles de l’humanité.

            Les forces nouvelles de l’humanité ? Je prends la fuite, me fais resservir un peu de champagne tandis que les artistes discutent entre eux, avec ce mélange de complicité et d’animosité qui règne dans ce genre de groupe humain.

            Que va-t-il advenir de leurs tableaux et sculptures ? Ils ont une galerie, rue de la Pie à Rouen, où peut-être ils en vendent. Sûrement pas tout, et je plains leur descendance qui en héritera. Qu’est-ce qu’on va faire des tableaux du grand-père ?

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Samedi 24 mai 2008

            Nouveau retour en arrière : mercredi dernier à Paris sortant de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, je contourne le bâtiment et trouve la rue de Lille. L’Institut Néerlandais se trouve au numéro cent vingt et un. Je dois remonter ladite rue, bien longue, quasiment jusqu’au bout pour le trouver, passant pas loin de l’Assemblée Nationale et croisant donc des policiers en gants blancs. C’est l’exposition d’un copieux échantillon d’œuvres en provenance du musée d’art contemporain néerlandais De Pont situé à Tilburg, dans une ancienne filature de laine, qui m’amène en ce lieu.

            Je paie l’entrée quatre euros. Cela me donne droit à un mini-catalogue format livre de poche. Muni de cet éclairage, je parcours les différentes salles du sous-sol et du premier étage où sont exposés les travaux de plus d’un artiste de talent, que je connais (Jean-Michel Alberola, Christian Boltanski, Marlene Dumas, Bernard Frize, Richard Long, Giuseppe Penone, Gerhard Richter, Bill Viola) ou que je ne connais pas encore.

            Je suis seul un bon moment puis je partage l’espace avec quelques autres, peu, et c’est bien ainsi. M’intéressent particulièrement l’installation de Christian Boltanski Les Concessions (des rectangles de tissu noir sont légèrement soulevés sous l’effet d’un ventilateur, dévoilant ainsi, très partiellement, les photos qu’ils cachent), les Deux fontaines, peintures de Thierry De Cordier (portraits d’hommes accablés, le premier intitulé Image de l’ivresse, le second Autodestruction), The First People, quatre grandes huiles sur toile (bébés nus) de Marlene Dumas, Crop une installation de Roxy Pine montrant grandeur plus que nature un champ de pavots (il y a goûté autrefois), les deux bébés peints par Gerhard Richter, façon photographie floue, Adrian Walker, artist, drawing from a specimen in a laboratory in the departement of anatomy at the University of British Columbia, une photo diapositive de Jeff Wall, présentée dans un caisson lumineux, (Adrian Walker dessine un bras momifié posé devant lui) et l’installation vidéo en forme de polyptique Catherine’s Room de Bill Viola (cinq écrans montrent à différents moments de la journée la même femme se livrant à des activités quasi religieuses dans une lumière très étudiée).

            Avant de rejoindre celle avec qui je dois passer la fin de la journée, je reviens vers ce qui m’attire le plus, m’attire et m’effraie tout à la fois, les dessins d’yeux sanglants de Berlinde De Bruykere et ceux d’yeux où germent arbre ou feuille de Giuseppe Penone. De quoi avoir un peu mal aux miens en sortant, mais il fait croire que j’aime ça.

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Vendredi 23 mai 2008

            Retour en arrière, mercredi matin je suis à la gare de Rouen avec l’espoir de prendre un train pour Paris. Un espoir compromis par la présence d’un train de type bétaillère à deux niveaux immobilisé voie deux. C’est le train précédant le mien. S’il est encore là c’est qu’il est tombé en panne. C’était déjà le cas hier, m’apprend l’entourage. Les économies sarkoziennes ont leurs conséquences qui font râler le bon peuple mais pas toujours en direction du vrai responsable. La foule des potentiel(le)s voyageurs et voyageuses grossit. Celles et ceux du train en panne descendent. Quand enfin le train en provenance du Havre est annoncé, détourné voie une, c’est la ruée. Je choisis de me rendre en queue de train. Malheur à moi, il y a là un groupe de branlotins et branlotines en voyage. L’une d’elles est munie d’un lecteur de dévédé ambulant. Elle et ses copines regardent une navrante série américaine, voulant sans doute illustrer le proverbe Telle mère, telle fille.

            Je me case le plus loin possible des gêneuses et me plonge dans Treize récits et treize épitaphes de William T Vollmann, un roman (si l’on peut dire) dont je ne comprends pas tout, ce qui me plaît. Je note cette phrase : Le soleil était aussi cuivré qu’un accouplement de mouches dorées.

            Arrivé à Paris, direction le Quartier Latin. Passant devant le Palais de Justice, je vois venir vers moi un homme à petite moustache. Il m’est familier. Je m’apprête à lui dire bonjour quand je me rends compte qu’il s’agit du juge Renaud Van Ruymbeke que je ne connais que de télévision.

            Je fais le tour de mes habituelles librairies d’occasions puis pique-nique dans le jardin médiéval près du Musée du Moyen-Age. Il est temps de me rapprocher de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. C’est écrit en belles lettres dorées sur la façade du bâtiment à l’architecture imposante et en travaux. Tout cela date d’une époque où l’on y croyait vraiment, me dis-je en franchissant la grille sous l’œil suspicieux de la gardienne. Sur le pavé devant son bureau, une pile de Figaro et de Journal des Finances, gratuits, à la disposition des beauzarteux et beauzarteuses, le genre de détail qui en dit plus qu’un long discours. Je suis là pour voir l’exposition de dessins d’Annette Messager (qui est aussi professeure ici). Ali Baddou l’a invitée à ce propos dans un de ses Matins de France Culture, ça m’a donné envie.

            -Vous traversez la cour, entrez dans la grande verrière et ensuite c’est à gauche, me dit la gardienne

            Superbe, cette verrière en pleine rénovation, Tout autour sont écrits en lettres capitales les noms des artistes du temps de sa construction. Mais où donc est cette exposition ? Je trouve une porte avec un petit mot écrit dessus : Pour ouvrir tirez fort. Je tire fort. Une femme est là assise à une table. Je lui demande. Eh bien, c’est là. Dans le lieu le plus inapproprié pour exposer, une sorte de salle de travail dont deux des tables sont occupées par des secrétaires parlant d’un voyage en Italie.

            -Vous devez écrire votre nom sur ce cahier, me dit l’une d’elle.

            J’écris mon nom sur une sorte de cahier d’écolier. Le total des visiteurs de la veille est indiqué : Quarante-huit.

            Je demande s’il y a un imprimé de présentation de l’exposition .Non, il y a juste un écriteau sur le mur, ne disant à peu près rien. Quant aux dessins d’Annette Messager, cela sent le fond de tiroir, tout un mur de petits Pinocchio, un autre de femmes-monde (tu dessines une femme enceinte et tu remplaces son ballon par un globe terrestre), une vitrine de cartes de France (tu fais une France, si c’est la France nucléaire tu la remplis de dessins de centrales, si c’est la France qui digère tu la remplis d’intestins, tu continues avec d’autres idées du même genre). Il y aussi d’autres choses sur les murs mais je suis tellement déçu que je ne demande pas mon reste. Qu’est-ce qui lui a pris à Ali Baddou ?

            Le seul point positif de ma venue ici, c’est que ça me permet de voir de près à quoi ça ressemble l’Ecole des Beaux-Arts de Paris aujourd’hui. Tout à l’heure, au café La Charrette, rue des Beaux Arts (une rue encombrée de mauvaises galeries d’art), deux professeurs parlant de leurs élèves, l’un disant à l’autre :

            -Oh, cette année, ils ont gentils, assez durs, mais pas du tout au niveau. Je vais leur faire ranger ma réserve. S’ils ne le font pas, ils n’auront pas l’examen.

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Dimanche 18 mai 2008

            Samedi dix-sept mai deux mille huit, c’est la nuit des musées, rien de bien excitant dans la programmation rouennaise cette année mais c’est une bonne occasion de voir tranquillement avec celle qui m’accompagne les œuvres de Bernard Ollier exposées au Musée des Beaux-Arts sous le titre Ombres heureuses. Le programme annonce une visite guidée de l’exposition à dix-neuf heures et à vingt heures. À fuir comme la peste, nous disons-nous et nous attendons vingt heures trente pour nous y rendre.

            Las, à peine avons-nous pénétré dans la salle qui donne sur le jardin des sculptures qu’en provenance de la salle voisine où commence ladite exposition, nous entendons la voix aigue et tonitruante d’une guide-conférencière qui prétend expliquer par ah plus bêêêê (à moins que ce ne soit par bêêêê plus ah) le pourquoi et le comment des dessins et des écritures de l’artiste.

            Le sans gène de cette personne n’a pas de borne. Nous nous tenons le plus loin possible d’elle et de ses client(e)s, lisons quelques-unes des morts de peintres écrites par Bernard Ollier et gravées par ses soins (à l’ancienne avec fautes et ratures volontaires en compliquant l’approche), cela dans un format identique à celui des dessins qu’ils côtoient.

            Quand la femme à la voix insupportable entre, suivie de sa troupe, je me dis qu’il est urgent d’écrire, à la manière de Bernard Ollier, une mort de guide-conférencière de musée.

            Elle et moi trouvons refuge dans la grande salle où débute l’exposition. Là se trouvent les dessins de grand format. De loin, ils paraissent pour des plaques métalliques grises. Il faut s’approcher pour en découvrir la vérité, ces milliers de coups de crayon sur papier formant ces Ombres heureuses, oxymore bien venu.

            Une vidéo montre l’artiste en action, grandes chaussettes aux pieds, à genoux sur le papier qu’il balaie de crayonnages. Jamais on ne voit son visage. Pas davantage dans le catalogue édité pour l’occasion. Bernard Ollier est un être secret, qui s’expose très peu. Rien de plus éloigné de lui et de son œuvre que la bruyante visite guidée qui heureusement s’achève. Le silence revient. Il fait bon maintenant s’attarder dans la petite salle rectangulaire, pour voir à loisir chaque dessin et sourire à la lecture de chaque texte.

par michel perdrial publié dans : Expositions
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