Mercredi 2 juillet 2008

            A l’heure où ses camarades du lycée Colbert du Petit-Quevilly ne pensent qu’aux vacances, Fayçal se trouve convoqué devant le Tribunal Administratif de Rouen avec une Obligation de Quitter le Territoire Français aux fesses. Je suis là, avec quelques autres, pour le soutenir, à l’appel du Réseau Education Sans Frontières.

            Beaucoup d’évènements dans ce domaine depuis mon dernier passage au Tribunal : le ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale s’est réjoui (à Vichy) d’expulser de plus en plus de Sans Papiers (le lendemain sur France Culture le responsable d’une association présente sur l’aéroport expliquait qu’il voyait arriver au Mali moins d’expulsé(e)s que l’an dernier et que la plupart retournaient très vite en France), le Centre de Rétention de Vincennes a été entièrement détruit par le feu suite à la révolte de ses prisonniers consécutive à la mort de l’un d’entre eux, et une assistante sociale n’a rien trouvé de mieux que de dénoncer un immigré en situation irrégulière (comme ils disent) à la gendarmerie.

            Maître Eolas (pseudonyme d’un avocat au barreau de Paris), dans son Journal d’un avocat lisible via Internet, publie l’intégralité de ce procès-verbal de dénonciation. Extrait :

                « Je suis venue vous dénoncer la situation administrative clandestine d’un ressortissant sénégalais qui vit à N...

               Dans le cadre de mon travail j’ai rencontré par hasard, au 7 rue de ..., chez Madame B..., dont les enfants bénéficient d’une mesure éducative, un individu inconnu.

               Je l’ai interrogé sur sa présence en ces lieux et la durée de son séjour chez la famille dans laquelle j’interviens, tout en l’informant qu’il ne pouvait pas rester à cette adresse, Madame B... vivant une situation financière et familiale fragile.

               De peur de représailles, ma protégée ne répondra pas à vos convocations ni même à vos questions.

               Quinze jours après ma découverte, il vit toujours au 7 rue de ..., appartement 11, 3ème étage.

               J’ai appris au hasard des discussions qu’il n’avait pas de titre de séjour et vivait de façon clandestine en France et à la charge de Madame B...

               C’est un sénégalais âgé de 22 ans environ, mesurant 1.80 m, portant des lunettes de vues rondes en métal. Cheveux crépus très courts, toujours bien habillé, parlant un français très châtié.

               Il dort le matin jusqu’à 12 heures au moins, et sort peu de peur d’être contrôlé par la Police.

               Il arriverait d’Italie depuis l’expiration de son titre de séjour là-bas et serait en France depuis un mois environ. »

            Voilà où on en est. A Rouen, c’est le grand effort avant les vacances judiciaires. La salle d’audience du nouveau tribunal est trop petite pour y asseoir l’ensemble des présent(e)s. Maître Madeline est là pour seize dossiers dont celui de Fayçal.

            D’autres avocats plaident pour d’autres convoqués : un vigile battu par sa femme a dû la quitter et se retrouve expulsable, un autre homme est en France depuis trente-six ans mais le commissaire du gouvernement doute de sa présence continuelle, et cætera

            C’est ensuite aux seize dossiers de Maître Madeline. Le Président lui dit espérer que ses observations seront aussi brèves que celles de ses confrères. Elle doit pourtant entrer dans le détail pour certains dossiers. Le plus hallucinant est celui d’un homme qui a une interdiction de quitter le territoire et se trouve ici pour une obligation de quitter le territoire. Interdiction parce que suspect dans l’affaire de la mort de son voisin du dessus et obligation parce qu’étranger en situation irrégulière. On est quelque part entre Ubu et Kafka.

            Il commence à faire chaud. Le Président demande un peu d’air. On ouvre les portes, On règle mieux la climatisation. C’est enfin au tour de Fayçal qui n’est pas là. Venu d’Algérie, il vit avec sa tante qu’il considère comme sa mère selon la coutume de son pays d’origine. Maître Madeline plaide la nécessité pour lui de poursuivre ses études en France. Le commissaire du gouvernement souffle le froid et le chaud. Il rappelle que Fayçal est majeur, célibataire, sans enfant, avec des parents en Algérie, et arrivé en France à seize ans seulement mais il défend également son droit à pouvoir passer son bac professionnel en France et demande en conclusion pour lui l’annulation de l’Obligation de Quitter le Territoire Français. L’affaire est mise en délibéré comme toutes les autres. La décision sera rendue dans quinze jours ou un mois.

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Mardi 17 juin 2008

            J’arrive sur le boulevard Clemenceau juste au moment où un autocar de chez Véolia se coince sous un mât dépassant de la remorque d’un camion. Cela donne un peu d’utilité à la police, qui n’est pas là pour ça mais pour (sur)veiller la manifestation de défense des trente-cinq heures et des retraites, toujours unitaire mais avec pas mal d’absents chez les syndicats. Certains boudent pour des raisons de boutique, dont la Haie Fessue qui est restée à l’école. Sont donc là des membres de la Céheffedété, de Sud ou de Solidaires (ce sont les mêmes, ils ont deux noms pour ne pas qu’on les reconnaissent) et de la Cégété. Des enceintes de cette dernière sort Jean-Louis Aubert Juste une illusion/ A peine une sensation/ Rien qu’une impression. Ces gens-là sont plus subtils qu’ils n’en ont l’air.

            Certains groupuscules politiques ont fait le déplacement. La Gauche Révolutionnaire tente de vendre son journal. Le Parti Communiste Français arbore son nouveau slogan révolutionnaire « Vive la vie ».

            Il y a du monde mais je sens bien que ce sont essentiellement les militants purs et durs qui sont là. Les deux principaux syndicats ont battu le rappel pour ne pas être ridicules. Ils ont signé n’importe quoi avec le Sarkozy. Ils se sentent un peu morveux. Chez Solidaires, dont la grosse sono vient de claquer, on a l’air de se demander ce qu’on fait là.

            C’est aussi la question que je me pose et je décide de quitter le cortège après le passage de la Seine. Je discute avec une institutrice de ma connaissance qui n’a pas envie de rester non plus. Elle a des soucis. Un parendélève a envoyé une lettre se plaignant d’elle à l’inspecteur. Le directeur de son école loin de la défendre l’a enfoncée. Elle va faire réparer son vélo. Je vais faire les courses chez Intermarché.

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Mercredi 11 juin 2008

            Encore une grève de la Fonction Publique contre la politique de Sarkozy et compagnie, je ne m’attends pas à trouver beaucoup de monde, plusieurs syndicats se sont fait porter pâle. Le rassemblement est fixé place Saint-Marc mais c’est sur la voie de Teor que se regroupent camionnettes et manifestant(e)s, étrange idée de gêner les usagers des transports en commun. Sous un chaud soleil, il y a là la Haie Fessue, la Cégété et Solidaires. La banderole est par terre.

            Sur celle-ci les noms des trois autres syndicats sont cachés à l’aide de plastique blanc. Quelques étudiants arrivent en complément. Ça ne fait pas grand monde. Je ne vois personne que je connais. Les policiers en civil font leur rapport. Une jolie jeune fille fait des photos.

            A la sono, un syndicaliste organise le défilé qu’il qualifie d’unitaire. Trois syndicats sur six, la belle unité en effet. C’est une manière de compter nouvelle : la moitié d’une unité, c’est encore une unité. Il annonce le parcours, tout droit sur les voies de Teor, puis le pont Jeanne-d’Arc pour ensuite se séparer cours Clemenceau sur le lieu de départ habituel des manifestations réussies. Un autre syndicaliste lance un message à l’un des policiers en civil :

            -Hey, Jean-Louis, on démarre.

            La police ouvre le chemin. Je laisse passer la Haie Fessue et ses slogans mollassons, me glisse dans un groupe mélangé (douaniers de Solidaires, étudiants et indéfinis) où l’on est plus tonique, décidé à quitter le cortège quand il tournera vers la rive gauche.

            Une étudiante brandit une pancarte qui appelle à « sauver la France » (elle doit se prendre pour Jeanne). Un lycéen au torse nu a le dos marqué d’une inscription : « On avait besoin d’un héros, pas de Sarko » (ce qu’il va avoir en plus, c’est un méchant coup de soleil).

            Rue du Général-Leclerc, trois boutiques de vêtements annoncent leur liquidation totale. Combien de fonctionnaires faut-il ne pas remplacer pour aboutir à la faillite d’un commerçant ?, c’est la question que je me pose au moment où je laisse le maigre cortège continuer sans moi.

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Mardi 3 juin 2008

            Nul jour sans que je me réjouisse de n’être plus employé par l’Education Nationale. Pas seulement parce que je suis libéré de l’esclavage salarié. Aussi parce que je ne suis pas obligé d’obéir au fat sot que les inconséquent(e)s ont mis à la tête du pays, ni d’appliquer les textes de son gouvernement, et je songe avec peine à celles et ceux que je connais (ou non) qui doivent subir l’aggravation permanente de la sarkoze dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités.

            Ce lundi, Sarkozy et Fillon y vont séparément, chacun essayant de faire de l’ombre à l’autre puisqu’ils ne peuvent plus se supporter. Le Tout Puissant de la République annonce pour bientôt l’allégement des heures de cours dans les lycées (moins de profs à payer) et la formation future des enseignant(e)s à l’Université (plus d’Instituts Universitaires de Formation des Maîtres à financer, accessoirement plus d’argent à verser à certains des apprentis enseignants). Pendant ce temps, celui qui fait figure de premier ministre, accompagné des Céhéresses, du ministre de l’Education et de celle de la Justice, sème la perturbation dans le lycée parisien où il dévoile un plan antidrogue (les drogué(e)s sont forcément des lycéen(ne)s, surtout celles et ceux d’un lycée de périphérie particulièrement contestataire).

            De quoi faire un peu oublier, espèrent-ils, qu’ils sont incapables de résoudre les crises du chômage, de l’énergie, du logement, de la baisse du pouvoir d’achat et cætera.

            Aujourd’hui, Sarkozy se rend en Haute-Savoie sur les lieux d’un accident d’autocar pour se recueillir devant des corps de collégiens morts. Ça, il sait faire. Jeudi, il sera à l’enterrement bling bling du couturier Yves Saint Laurent, fausse gloire de l’époque, qui, selon son compagnon Yves Bergé, a libéré la femme en lui permettant le pantalon (oui mais seulement avec des talons hauts, précisait Saint Laurent quand il était vivant).

            Je croyais que c’était Moulinex qui avait libéré la femme, j’en apprends tous les jours.

            Et j’en ai encore à apprendre comme me le fait remarquer Mister Crocodile qui m’écrit ceci après avoir lu ce qui précède :

            « C'est Chanel qui se vantait d'avoir libéré la femme, et YSL (ou Pierre  Bergé) disait qu'à sa suite il lui avait donné le pouvoir en lui  permettant le port du pantalon. Avant que le tailleur-pantalon ne soit introduit dans les collections d'YSL (en 1972 si je me souviens bien), les employées d'Hélène Lazareff (par exemple, mais c'était comme ça partout) n'avaient pas le droit de porter autre chose qu'une robe ou ne jupe sur leur lieu de travail.

            Bon, c'est peut-être futile, mais je pense que ça a joué son rôle quand même, non? »

            Heureusement qu’il est là pour m’éviter d’écrire trop de bêtises.

par michel perdrial publié dans : Politique française
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Samedi 31 mai 2008

            Eh bien, finalement, Désiré, le lycéen de Marcel Sembat, passe devant le Tribunal Administratif de Rouen, libéré certes du Centre de Rétention de Oissel, mais le préfet, contrairement à ce qu’avait promis un de ses subalternes au Réseau Education Sans Frontières mercredi dernier, n’a pas renoncé. L’Arrêté Préfectoral de Reconduite à la Frontière court toujours.

            Me voici donc ce vendredi, à quatorze heures, pour la première fois, dans les nouveaux locaux du Tribunal, avenue Gustave-Flaubert. On entend encore des bruits de perceuse dans le bâtiment, un bel hôtel particulier entièrement rénové. La salle d’audience est climatisée, bientôt emplie par les enseignant(e)s et non enseignant(e)s du lycée. Des élèves sont également venu(e)s mais l’avocat juge préférable de les laisser dehors, bon, de toute façon il n’y plus de place. Les policiers qui viennent d’arriver avec deux prisonniers extraits du Centre de Rétention doivent rester debout. Nous sommes quatre du Réseau et trois de la Cimade (l’association protestante qui a une permanence au Centre de Rétention). L’oncle et la tante de Désiré ont fait le voyage de Paris.

            Monsieur le juge de la reconduite à la frontière ne fait son apparition que peu avant quinze heures. Le jeune avocat de Désiré plaide longuement et efficacement. Il affirme qu’un garçon ayant quitté la Côte d’Ivoire à onze ans et ayant maintenant plus de dix-huit ans est de culture française, indique que tous les camarades de lycée de Désiré ont signé une pétition pour lui, et insiste sur le fait que Désiré, qui vivait à Paris chez son oncle et sa tante, est arrivé à Rouen à la demande du Effecéherre qui l’a repéré pour ses grandes qualités de fouteballeur. Il ajoute que les Girondins de Bordeaux ont déjà un œil sur lui, un argument de choc (Un étranger qui sait jouer au foute est un Français qui s’ignore, ça c’est moi qui le dis).

            Désiré, à l’invitation du juge, prend la parole pour dire que sa vie est en France. L’affaire est mise en délibéré. Tous les soutiens (sauf les trois personnes de la Cimade) s’apprêtent à quitter la salle laissant les deux autres convoqués quasiment seuls devant le juge. Je décide de rester.

            Le juge s’occupe maintenant d’un jeune homme d’une trentaine d’année originaire du Nigeria qui bénéficie d’un interprète. Son avocate plaide rapidement mais efficacement. Elle insiste sur le fait que la vie de son client est en danger. Au Nigeria, il a fait partie du mouvement Emancipation du Delta du Niger, des terroristes selon le gouvernement. Il a ensuite aidé un Hollandais employé d’une compagnie pétrolière, retenu en otage par ce mouvement, à s’évader et est considéré comme traître par son organisation. Il risque deux fois la mort s’il retourne dans son pays.

            Affaire suivante, c’est un Indien d'une trentaine d’années. Il vit dans l’Oise. Il n’a pour avocate que celle de permanence qui ne se foule pas. Elle indique seulement au juge que son client (si on peut dire) a une petite amie française depuis deux ans, parle d’une lettre des parents de cette jeune femme qui disent du bien de lui.

            Affaire suivante, c’est un Chinois. Il n’est pas là. Il est jugé en son absence. Cette fois l’avocate de permanence ne fait même pas le minimum.

            Monsieur le juge de la reconduite à la frontière se retire pour délibérer avec lui-même. Il revient moins d’un quart d’heure plus tard. Pour les trois derniers, l’Obligation de Quitter le Territoire Français est confirmée. Pour Désiré, l’Arrêté Préfectoral de Reconduite à la Frontière est annulé.

            Dehors les camarades de Désiré exultent. Les deux indésirés vont repartir avec les menottes. Je pense à l’amoureuse du jeune Indien.

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Jeudi 29 mai 2008

            Les membres du Collectif des Sans-Papiers  de l’agglomération rouennaise sont déjà là avec leur musique et leurs chants quand j’arrive à quinze heures près la Préfecture où le Réseau Education Sans Frontières appelle à se retrouver ce mercredi vingt-huit mai deux mille huit. Très vite nous formons un rassemblement conséquent sur le parvis de l’église de la Madeleine.

            Cependant qu’une délégation du Réseau franchit les grilles de la Préfecture, après contrôle policier, pour une rencontre avec les services concernés, une porte-parole égrène au mégaphone le nom des écoliers et étudiants mineurs de l’agglomération dont les parents ont récemment reçu une Obligation de Quitter le Territoire Français : Khousseila, Eldjia, Baya, Ramla, Melissa, Munhbatar, Anne-Pierrette, Charles-Olivier et ceux des étudiants majeurs qui risquent l’expulsion à tout moment : Timour, Fayçal, Paschal, Seydou Ladis Yvon, Ayakazi…

            Un professeur du Lycée Marcel Sembat de Sotteville-lès-Rouen évoque le cas de Désiré, arrêté lundi dernier dans le train de Paris, placé au Centre de Rétention de Oissel,  devant passer au Tribunal Administratif vendredi à quatorze heures, cela à quinze jours des premières épreuves du Baccalauréat Professionnel qu’il prépare.

            La Chorale Ternative, incomplète mais toujours magistralement dirigée par sa responsable, propose quelques chansons de circonstance.

            Chacun discute ensuite avec ses connaissances cependant que les membres du Collectif des Sans-Papiers reprennent leurs slogans rythmés. Il est justement question du responsable de ce Collectif, lui aussi convoqué au Tribunal Administratif pour une Obligation de Quitter le Territoire, cela après avoir été officiellement employé et payé par le même Tribunal comme interprète lors d’affaires précédentes.

            Le soir venu, regardant le reportage fait par France Trois Haute-Normandie, j’apprends que le Préfet renonce à poursuivre Désiré.

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Lundi 26 mai 2008

            Samedi matin, j’écoute les informations sur France Culture et j’apprends que ce jour, dans les grandes villes de France, sont organisées des manifestations contre la politique scolaire du gouvernement. Le choix d’un samedi ayant été fait pour que les parents d’élèves et les élèves des lycées puissent être présents en nombre. Je cherche sur Internet ce qu’il en est à Rouen. Un rassemblement est prévu à quatorze heures trente, place de la Cathédrale.

            Je décide d’y passer et constate que peu de monde occupe la place. Pas de lycéens, très peu de parents, pas beaucoup d’enseignants, cela sent d’emblée le bide. Un membre de la Fédération des Conseils de Parents d’Elèves (Effecépéheu) m’apprend qu’aucune information n’a été faite par son organisation dans les écoles. Heureusement, la Chorale Ternative met un peu d’animation avec ses chansons contestataires, certaines un peu cucul, d’autres plutôt bien vues. France Trois Haute-Normandie filme la performance.

            Un cortége se constitue derrière la voiture de la Haie Fessue. Il emprunte la rue du Gros où les consommateurs sont bien plus nombreux que les manifestants, remonte la rue Jeanne-d’Arc où déboulent à grand bruit trois énormes camions de pompier pour un intervention qui s’avère mineure et où apparaît en haut, devant la gare, un autre cortège qui m’intrigue, puis tourne à droite vers la Fnaque.

            J’abandonne là et vais voir quel est cet autre cortège. Je ne suis pas déçu. Il est composé de plusieurs fanfares et de deux troupes de majorettes. Je pensais que la majorette avait totalement disparu de nos régions. Je découvre qu’une ville résiste. Sous mes yeux fort intéressés, les Goélettes de Fécamp puis les Albatros de Fécamp défilent au bénéfice du centre commercial Saint-Sever dont les hôtesses distribuent de jolis ballons colorés aux enfants.

            Le petit commerce et l’Education Nationale vont mal, d’où ces deux cortèges un samedi après-midi à Rouen. Le plus ridicule des deux n’étant pas forcément le second, me dis-je, en rentrant chez moi.

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Jeudi 22 mai 2008

            Moins de lycéens et de lycéennes que la semaine dernière, mais plein de salariés et de retraités du public et du privé, ça fait beaucoup de monde dans les rues de Rouen ce jeudi matin. Je défile devant avec la Cégété. Je n’ai même pas peur : quarante ans après Mai Soixante-Huit, la Cegété n’est plus tout à fait le syndicat stalinien qu’elle était. Sur sa camionnette, a pris place une bande de branlotin(e)s parmi lesquel(le)s Djembe Man. Le syndicat a même fait fabriquer une belle banderole pour les travailleurs sans papiers. Je croise des pompiers, des ouvrières de chez Carrefour et des travailleuses sociales et laïques de l’Armée du Salut. Un cégétiste porte une grande affiche qui me fait bien sourire. C’est un dessin de Kroll, il est en deux parties : Mai Soixante-Huit, une bande de joyeux drilles chevelus et dévêtus s’éclatent sous l’œil consterné de De Gaulle et de Tante Yvonne, Mai Zéro Huit, Sarkozy et sa Carlitta à poil s’éclatent sous l’œil consterné du bon peuple..

            Tous les manifestant(e)s sont là pour dénoncer la quarante et unième année de travail obligatoire et la contre-réforme des retraites dans son ensemble, celle dont la droite, le patronat et un morceau de la gauche disent que c’est la seule solution. Je pense plutôt que quand une question n‘a qu’une réponse, c’est qu’elle est mal posée.

            Un service d’ordre composé de pseudo-gothiques court partout en toute inutilité, barrant une rue déserte, protégeant un magasin que nul ne songe à piller. Je les trouve un peu inquiétants. Didier Marie et Christophe Bouillon, élus socialistes, font un apparition, vêtus comme pour une communion. Rue du Canuet, le magasin Terre d’Aventures (jeux en tous genres pour jeunots et pour qui n’arrive pas à grandir) annonce à tout le monde sa liquidation totale et garde sa porte ouverte (comme si le gérant souhaitait qu’on en finisse tout de suite).

            Les lycéens et lycéennes scandent un vieux slogan : « Trois pas en avant, trois pas en arrière, c’est la politique du gouvernement ». Doivent pas écouter ce qu’ils crient car aujourd’hui c’est trois pas en arrière et encore trois pas en arrière, la politique du gouvernement de ce fat sot de Sarkozy.

            En haut de la rue Cauchoise, un ouvrier à la peau noire répare la chaussée avec de jolis pavés modèle Quartier Latin d’il y a quarante ans. C’est tentant mais où sont les Céhéresses ? Question pavé, j’ai d’ailleurs ce qu’il faut à la maison : un beau et bon « pavé de Nation », spécialité du boulanger de là-bas, que m’a donné celle que je suis allé voir à Paris hier. Justement il est midi, j’ai faim, je rentre.

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Jeudi 15 mai 2008

            Beaucoup de monde ce matin à dix heures trente sur le boulevard Clemenceau au départ de la manifestation des fonctionnaires (dont beaucoup d’enseignant(e)s). C’est que sont là aussi moult lycéen(ne)s en pleine forme. Il s’agit de protester contre ce que le gouvernement de droite appelle des réformes et qui mérite le nom de contre-réformes. « On veut pas se faire enculer » scande la jeunesse turbulente. Ce que disent aussi les anciens jeunes en une langue plus châtiée.

            La Haie Fessue, principal syndicat enseignant, a regonflé son ballon et tente de faire avancer sa camionnette dans le flot les branlotins et branlotines. Elle a du mal. D’autant qu’arrive en face une nouvelle vague, celles de élèves du lycée Jeanne-d’Arc. Tout ce beau monde se fait force embrassades. Les syndicats savent qu’ils vont devoir suivre. Ils réussirent toutefois à installer leur banderole unitaire pas trop loin de la tête.

            Quand le cortège démarre, je décide de rester par là, du côté de la tête et de la fête. Je côtoie un drapeau bleu blanc rouge et des Utopistes Debout. Une affichette propose d’échanger Ingrid Bétancourt contre Nicolas Sarkozy. Bonne idée. Qu’est-ce qu’il devient celui là ? .Je n’entends même plus parler de lui depuis que sa femme le garde le plus possible à la maison, le brifant avant chaque sortie : « Surtout, ne fais pas le mariolle ! ».

            Les policiers sont peu visibles. Le service d’ordre lycéen se démène. Un de ses membres porte un ticheurte Kurt Cobain. Trop bien ! La télé est présente, excitant les cris et la radio est là aussi. Un lycéen incite sa copine à causer dans le micro :

            -Vas-y, allez vas-y !

            -Je peux pas, ma grand-mère, elle écoute France Bleu.

            Le parcours, c’est comme d’habitude au début. République (où l’on croise madame la députée-maire vêtue de vert), puis Le Canuet. Au carrefour de Jeanne-d’Arc, flottement, puis descente de la rue dédiée à la Pucelle. Les commerçant(e)s sont étonné(e)s. Dans le bas de la rue, ils ont le temps de réagir comme ils savent le faire, par la trouille : fermeture des rideaux. Cela excite quelques nerveux qui tapent dans les vitrines : rien de grave. Un peu de panique ensuite devant le siège de la régie des transports. Je ne sais pas ce qui se passe. Des énervés, il y en a aussi du côté des non manifestants. Un vieux ventru passe en maugréant « bande de cons » et un jeune employé à cravate veut absolument traverser la foule avec sa voiture d’assureur, il  est maintenu hors d’état de nuire et finit par faire demi-tour.

            Ensuite ça retourne rive gauche, au lieu d’aller au Rectorat ou à la Préfecture. J’arrête là. Je regarde passer les anciens jeunes avec leurs slogans ramollis, dis bonjour à quelques connaissances et puis, salut, à la prochaine.

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Mardi 22 avril 2008

            A chaque fois que j’y mets les pieds, je le constate : tout de ce qui fait la vie quotidienne à Paris fonctionne grâce à des travailleurs et des travailleuses immigré(e)s (la plupart à la peau noire). Cuisiner dans les restaurants (des brasseries pour pauvres aux établissements pour riches), nettoyer les rues et les lieux privés, garder les enfants et les personnes âgées, surveiller les lieux publics et privés, tous ces travaux sont effectués par des hommes et des femmes venu(e)s d’ailleurs, avec ou sans papiers. Souvent sans papiers, avec des patrons qui ne veulent pas le savoir.

            Depuis quelques jours cependant, ces braves employeurs ne peuvent plus l’ignorer grâce à la grève conjointe de plusieurs centaines de ces Sans-Papiers, organisée à Paris et en région parisienne avec l’aide de la Cégété et de Droits devant !!.

            Hortefeux, ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale va devoir, pour eux et pour elles, remettre dans sa poche son carnet de bons pour une reconduite à la frontière et en sortir son carnet de bons pour une régularisation.

            Cela évitera à son chef, le Tout Puissant de la République, de continuer à se compromettre lorsqu’il fréquente certains lieux, comme celui célébré autrefois par le tableau de Georges Seurat Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte et où se trouve aujourd’hui le café restaurant La Jatte dont les employés sans papiers font grève depuis samedi dernier.

            Droit devant !! raconte cela dans un communiqué : « Ce samedi à midi, neuf travailleurs sans-papiers employés depuis des années (entre trois et douze ans) au café « La Jatte » à Neuilly-sur-Seine, entament à leur tour une grève illimitée, avec le soutien de Droits devant!! et de la CGT, pour exiger leur régularisation. Dans ce restaurant, fréquenté par nombre de personnalités politiques, dont M. Sarkozy, ils sont neuf cuisiniers et plongeurs sans-papiers sur douze employés en cuisine. Chacun de ces travailleurs sans-papiers, comme des milliers d'autres, occupe un poste pour deux, fait des heures supplémentaires non payées, et alimente les très substantiels profits que leur patron se fait sur leur dos. »

par michel perdrial publié dans : Politique française
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