Lundi 30 juin 2008

            Samedi, en métro jusqu’à l’Hôtel de Ville de Sotteville-lès-Rouen pour le festival des arts de la rue Viva Cité. Cela commence officiellement à quatorze heures mais dès deux heures moins le quart, au moment où j’arrive avec celle qui m’accompagne, le spectacle est déjà là avec, sur les marches de la mairie une sortie de mariage des plus réussies. J’arrive presque à faire croire à un passant qu’il s’agit d’une fausse cérémonie.

            Nous attendons la compagnie Snob/Ulik pour Glisssssssssendo. Ils et elle arrivent silencieusement monté(e)s sur des plateformes électriques cachées par leurs vêtements noirs et conduites avec les pieds. On fait comme les autres, on suit. Cela a un côté assez désagréable de Joueur de flûte de Hamelin, oublié quand on s’installe autour du rectangle jaune tracé sur la place et que virevoltent les étonnants personnages sous la conduite de l’inquiétante femme aux flambeaux. Chacun joue d’un instrument de musique. L’un d’eux chante une mystérieuse chanson. Se succèdent ensuite des morceaux musicaux sur des chorégraphies pas trop compliquées. Très vite cela lasse. Il manque un scénario.

            Nous décidons d’aller voir ailleurs, dans le bois de la Garenne, mais sous les arbres on ne trouve pas notre plaisir. Beaucoup d’acrobaties faciles, de comiques pas drôles, de discours lourdingues, de mises en scène sans subtilité. Que se passe-t-il ? Il y a deux ans, déjà là tous les deux, on y était ravi. Est-ce nous qui avons changé ? Nous sommes pourtant d’excellente humeur aujourd’hui. Est-ce une année creuse ?

            Au milieu du bois, sans se soucier le moins du monde du festival, une équipe de retraités boulistes se prépare à une coutumière pétanque. Je m’approche et leur demande poliment comment s’appelle leur spectacle :

            -On joue aux boules tout simplement, me répondent-ils.

            J’arrête d’embêter les gens. Sous la grande tente, nous commandons une boisson artisanale aux fruits que nous buvons sous un arbre en regardant au loin un acrobate lanceur de diabolo. Il y a foule autour de lui. Son spectacle est pourtant médiocre.

            Après étude du programme, séduits par la photo d’un imposant chapiteau, celui de la compagnie Tuchenn qui y donne Si la musique doit mourir, nous nous rendons rue du Huit Mai. Nouvelle déception, le chapiteau dans la réalité est minuscule et la musique qu’on y entend ne donne pas envie d’attendre la prochaine séance. Allongés dans l’herbe, entre les barres d’immeubles, nous décidons d’en rester là, après un dernier verre à la Bodega.

            La foule attendant le métro en direction de Rouen nous dissuade de l’emprunter. Nous optons pour le bus numéro dix tandis que déambulent d’immenses girafes rouges, un bus presque vide, climatisé et où opèrent deux contrôleurs.

            Il nous fait passer devant la médiathèque de Rouen que veut détruire Fourneyron (Valérie), nouvelle maire.

            -C’est ça qu’elle veut raser ? On voit déjà le travail de l’architecte, constate-t-elle, écœurée autant que moi.

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Mercredi 7 mai 2008

            Je suis le premier sur la liste d’attente alors j’ai bon espoir et effectivement, ce mardi matin, mon téléphone sonne, un appel du Théâtre de la Chapelle Saint-Louis, je passe en liste principale, ce que signifie que j’ai un billet pour le Baiseur fou, la pièce de l’auteure anglaise Maggie Nevill, traduite par Maurice Attias, professeur au Conservatoire de Rouen, et jouée par la Compagnie des Damnés.

            C’est évidemment son titre qui m’a donné envie de voir cette pièce sur laquelle je n’ai pris aucun renseignement. Alors je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même si je suis très vite dépité par cette histoire convenue de filles déçues par les mecs et de mec lamentable. Celui-ci est séquestré par cinq d’entre elles, un soir de réveillon de nouvel an dans les toilettes (dans les chiottes pour être dans le ton de la pièce, traduite en langue vulgaire façon Sarkozy) d’un peube. C’est censé se passer en Angleterre mais les billets que l’on s’y échange sont des euros et en une heure quarante aucun(e) autre fêtard(e) ne descend uriner (euh, pisser) sa bière, un bel exemple de réalisme.

            Des mecs comme celui représenté sur scène j’en connais plein, des filles comme celles qui lui tiennent compagnie (cinq filles, cinq genres, cinq styles) heureusement je n’en connais pas ; il faut dire que je ne vais pas le samedi soir au peube avec mes peutes.

            Bon, elles se défoulent sur le queutard en se saoulant la gueule (comme on le leur fait dire) et brusquement ça tourne au drame. Les actrices et l’acteur sont méritant(e)s mais plus du tout crédibles quand ça devient tragique. Lui et elles débutent, je ne les accable pas. Ce que je comprends moins, c’est pourquoi Maurice Attias a traduit ce mauvais texte.

            Le noir venu, la pièce est surapplaudie car il y a dans la salle les familles et les ami(e)s. Ce pourquoi, j’étais en liste d’attente. Y rester aurait été pour moi un bien.

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Mercredi 19 mars 2008

 

         « Attention : ce spectacle contient des scènes de nudité », c’est l’avertissement figurant sur le dépliant de l’Opéra de Rouen à propos de Frenesi de Tito Fernandez. Pour Cérémonie fastueuse dans un souterrain de et par Valérie Diome, le Théâtre de la Chapelle Saint-Louis indique sur son programme, publié au début deux mille huit, « Conseillé au plus de seize ans » puis sur la carte publicitaire distribuée juste avant le spectacle « Conseillé aux plus de dix-huit ans », ce qui signifie au choix « Non conseillé aux moins de dix-huit ans (ou seize ans) » ou « Déconseillé aux moins de dix-huit ans (ou seize ans) ».

         Chez les artistes, comme ailleurs, on ne prend plus le moindre risque. Plutôt que d’attendre une éventuelle plainte d’une ligue de vertu, on prend les devants. C’est un triste symptôme. Il en est d’autres. Ainsi, dans l’entrée refaite (neuve et laide) où j’attends l’ouverture de la salle, je peux lire au choix, affichés aux murs, le plan d’évacuation du théâtre, le mode d’emploi des extincteurs et les consignes en cas d’accident chimique. Il y a aussi sous verre le registre de sécurité.

         Je dois vivre, comme mes contemporains, en permanence dans un préservatif.

         Si le risque n’est plus dans la vraie vie, il est encore parfois sur scène, ainsi ce mardi soir, proposé par Valérie Diome sous le titre (emprunté à la définition de l’érotisme dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme) de Cérémonie fastueuse dans un souterrain. Pour décor, un intérieur dévasté, une femme est là debout devant un micro, dévastée elle aussi. Pendant que le public s’installe, elle psalmodie cette chanson de Dalida, tout à fait le genre de chansonnette que j’écoute en boucle : Mon histoire c'est l'histoire d'un amour/ Ma complainte c'est la plainte de deux cœurs/ Un roman comme tant d'autres/ Qui pourrait être le vôtre/ Gens d'ici ou bien d'ailleurs.

         Objet théâtral, dit le programme, mi-pièce, mi-performance, cette cérémonie pourrait avoir pour sous-titre Tentative de guérison d’une dépendance amoureuse. Pour ce faire, Valérie Diome se dénude, arrachant sa robe, et se lance dans un rapport non protégé avec le public.

         Elle fait ça très bien.

         Je sors de là songeur, stupéfait de constater que la plupart des spectatrices et des spectateurs se jettent directement sur le gobelet offert au bar et se mettent à parler de sujets sans intérêt en consultant leur téléphone. Il est vrai qu’il y a là pas mal de professionnels de la profession.

         Bien dommage que sur son programme le Théâtre de la Chapelle Saint-Louis n’ait pas cru bon de citer le nom des auteur(e)s des textes mis bout à bout par la comédienne (qu’aurait-elle fait sans ces textes littéraires ?). Je n’en ai reconnu qu’un, signé Marie-Laure Dagoit. Il y a pire, la carte publicitaire de Cérémonie fastueuse dans un souterrain, pourtant imprimée recto et verso, ne mentionne même pas le nom de celle à qui l’on doit cet émouvant moment. Elle se nomme Valérie Diome.

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Samedi 8 mars 2008

            Mardi, avant que je ne parte à Paris, je reçois un mail d’Ina Mihalache. Elle m’invite à assister au Cours Florent à la représentation de Babylone, une pièce écrite et mise en scène par Matthieu Dessertine, dans laquelle elle joue jusqu’à la fin de la semaine. Hasard heureux, me dis-je. J’accepte, réservant deux places pour mercredi soir.

            Victime d’un présupposé idiot, je voyais le prestigieux Cours Florent quelque part dans le centre de Paris. Je découvre qu’il se trouve avenue Jean-Jaurès, dans le populaire et cosmopolite dix-neuvième.

            Je dîne avec celle qui m’accompagne d’une copieuse moussaka dans un restaurent turc situé à deux pas. Puis nous entrons dans ce bâtiment moderne et sans cachet où se joue Babylone. Un hall d’entrée jouxté d’une petite salle nantie de distributeurs de boissons nous accueille. On attend debout que le préposé à la sécurité donne le feu vert à la trentaine de spectatrices et spectateurs présent(e)s en parcourant le programme du Théâtre du Rond Point parsemé de citations réjouissantes dont celle-ci de Jules Renard qui la fait bien rire et qui me va bien Je n'ai plus l’âge de mourir jeune.

            Nous voici assis sur une chaise en plastique mou, face à quatre personnages. Trois jeunes comédiens et une jeune comédienne jouent l’amour, ses doutes, ses espoirs, ses déceptions à travers l’entremêlage de deux couples.

            Avec le peu des moyens techniques dont il dispose, l’auteur/metteur en scène s’en sort bien. Hélas pour moi, ce n’est pas le genre de texte que j’aime. Je le trouve bavard, exalté, psychologique. Je reste en dehors. Le jeu des trois garçons, quand ils crient notamment, ne me convainc pas. C’est celui d’Ina Mihalache que je préfère, plus sobre et plus subtil, mais je me demande si mon jugement n’est pas biaisé par son invitation.

            Celle qui s’empresse d‘allumer une cigarette devant le Cours Florent me conforte cependant quand je lui demande ce qu’elle en pense.

            -J’ai trouvé les trois garçons un peu scolaires, me répond-elle. Il n’y a que la fille qui m’a plu.

            -C’est elle qui m’a invité, lui dis-je.

            -Ah bon ! Tu veux peut-être aller lui parler ?

            -Non, je ne la connais pas. Je ne vois pas pourquoi j’irais la déranger maintenant.

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Samedi 2 février 2008

            Soirée festive gratuite avec cirque, théâtre et concert, pour la réouverture après travaux du Théâtre de la Chapelle Saint-Louis, lis-je sur la brochure de présentation de la saison. Je me présente le jour de l’ouverture des réservations au nouvel accueil, une cage de verre où, dès les chaleurs, cuiront les malheureuses qui y travaillent, pour réserver ma petite place.

            Trop tard, me dit-on, on ne peut que m’inscrire sur la deuxième liste d’attente.

            -Comment est-ce possible ? C’est le premier jour des réservations et je suis ici dès le début de l’après-midi.

            C’est que, m’apprend-on, on a beaucoup de monde à remercier pour les travaux mais si je veux, je pourrai venir pour la parade sur la place et peut-être qu’en deuxième moitié de soirée des fauteuils se libéreront.

            J’explique que je trouve ça navrant, qu’on ne compte pas sur moi pour faire foule sur la place et être ensuite évincé, ni pour aller à vingt et une heures trente poser mes fesses sur un siège à peine quitté par un(e) politicien(ne) ayant fait acte de présence minimale.

            Des gens à remercier ! Triste sort que celui des responsables de théâtre contraints de lèche-botter les élu(e)s de tous bords et particulièrement l’Officielle de la Culture Rouennaise, Catherine Morin-Desailly, sénatrice, pour avoir, avec sa réserve parlementaire, c'est-à-dire avec l’argent du peuple, financé personnellement quelques travaux.

            « Au frontispice de la Chapelle, nous écrirons : Il semble que quelque chose se passe ici », écrit Nathalie Piat, directrice du Théâtre de la Chapelle Saint-Louis.

            Oui, il semble que quelque chose se passe ici, ce vendredi, mais pas pour tout le monde.

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Vendredi 30 novembre 2007

            En route jeudi soir pour le Centre Culturel Marc Sangnier, sis à Mont-Saint-Aignan, afin d’assister à la représentation du Baiser de la femme-araignée, d’après le roman de Manuel Puig. Je suis en voiture, bien obligé, si la pièce dure un peu pas moyen de redescendre à Rouen par le transport en commun (A quand des bus et un métro circulant jusqu’à minuit ?) et donc bientôt pris dans l’embouteillage généré par des travaux près de la gare. Je fulmine mais reste calme, me demandant seulement si ça vaut le coup cette pièce de théâtre.

            J’ai pris un billet car il me fallait un dernier spectacle pour boucler mon abonnement à Automne en Normandie. J’ai lu Le baiser de la femme-araignée de Manuel Puig dans la collection Points des Editions du Seuil vers mil neuf cent quatre-vingt. J’en garde un bon souvenir mais en ai tout oublié, je sais juste qu’il y a deux types dans une cellule de prison en Argentine.

            Parti en avance, je ne peux être en retard et j’attends donc que les portes s’ouvrent, ce qui ne se fait que quelques minutes avant l’heure de début du spectacle, pour la raison que certains acteurs sont déjà en scène. Il y a bien deux types dans une cellule de prison et, côté jardin, un guitariste qui gratouille son instrument. Durée deux heures sans entracte, je choisis une place où je peux étendre mes jambes. Devant moi, deux lycéennes souhaitent réserver cinq places pour leurs semblables. Ce n’est pas du goût d’un quadragénaire qui force le passage.

            -Mais c’est réservé, dit l’une des demoiselles.

            -Comment ça réservé ? Par qui ? Il n’y a pas de réservation ici.

            Les deux filles sont bien désappointées mais ne protestent pas davantage et le noir se fait.

            Je me souviens maintenant, il y a Valentin, le prisonnier politique et Molina, bouclé pour détournement de mineur. Le second raconte des films au premier pour occuper le temps, dont une série bé à l’eau de rose narrant une histoire d’amour et de trahison entre une chanteuse française et un officier nazi. Cette histoire est jouée en arrière-plan par un troisième acteur et une actrice. L’officier nazi se transforme parfois en directeur de la prison. Il incite Molina à trahir Valentin en soutirant à ce dernier des renseignements permettant de faire tomber tout son réseau. Je ne dis pas tout, juste que ces récits partagés changent peu à peu les deux prisonniers et les transforment en héros de cinéma.

            Les quatre acteurs : Bruno Bayeux, Vincent Fouquet, Emmanuel Noblet et Sarah Bensoussan sont parfaits. La mise en scène est adroite, elle est due à Yann Dacosta, ancien élève du Conservatoire de Rouen, devenu, entre autres activités, assistant à la mise en scène des films d’Alfredo Arias. Le recours à la vidéo est particulièrement efficace. S’ajoute à cela la présence envoûtante de celui qui signe la musique : Pablo Elcoq, un talentueux musicien chanteur à la voix étonnante que j’espère réentendre un jour.

            J’ai bien fait de choisir Le baiser de la femme-araignée par la Compagnie du Chat Foin, comme dernier spectacle de mon abonnement à Automne en Normandie.

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Mercredi 21 novembre 2007

            Dario Fo (prix Nobel de Littérature en mil neuf cent quatre-vingt-dix-sept) et Franca Rame au programme du Théâtre de la Foudre, avec deux courtes pièces cousines La maman bohème et Médée, un spectacle du festival Automne en Normandie, mardi soir, salle comble évidemment, avec pas mal de lycéen(ne)s dont certain(e)s venu(e)s de Dieppe, à ma droite s’installe un jeune homme venu seul.

            -Je crois que je vous ai déjà vu quelque part, me dit-il. Vous n’êtes pas prof au lycée Jeanne-d’Arc ?

            -Ah non, j’ai été enseignant mais en maternelle. On s’est peut-être croisé dans une salle de spectacle. Je suis abonné à l’Opéra, par exemple.

            -Non, me dit-il, c’est peut-être dans une manifestation.

            -C’est possible aussi. Ce matin par exemple.

            -Non, pas ce matin.

            -Alors l’autre semaine, dans la manif de droite.

            -Ah oui, c’est ça. C’était bien.

            Il se plonge dans le programme. J’écoute ce qui se dit derrière. Un homme et une femme discutent de littérature. Il lui parle des poèmes de Maupassant puis elle lui demande :

            -Tu connais Nicole Estienne, une nana du seizième ?

            -Non, qu’est-ce qu’elle fait dans le seizième ?

            -Mais non, je te parle du seizième siècle ! C’était la fille de l’imprimeur Estienne. Elle a écrit des choses très intéressantes.

            Une voix enregistrée s’adresse au public. C’est Didier Bezace, le metteur en scène qui situe dans le temps la double pièce de Dario Fo et Franca Rame. Cela se passe au siècle précèdent dans ces années où l’on voulait l’imagination au pouvoir.

            Déboule alors du fond de la salle Ariane Ascaride tirant son Caddie à fleurs. C’est elle la maman bohème. Elle est vêtue comme une lycéenne de Jeanne-d’Arc, version sexy, et est poursuivie par les carabiniers. Le rideau s’ouvre lui offrant la possibilité de se réfugier dans une église. Un curé est là, endormi dans son confessionnal. S’ensuit une confession monologuée de la dame, ancienne communiste pratiquante, passée à l’extrême-gauche puis chez les hippies afin de ne pas perdre de vue son fils. C’est bouffon et subversif, non sans rapport avec l’actualité.

            Cette insoumise, à la fin de la pièce, se voit ramener dans le droit chemin, celui qui mène à la cuisine et aux travaux domestiques, et cela par son fils devenu costume cravate (c’est lui qui la fait poursuivre par les carabiniers) avec la complicité du curé et par le moyen d’une porte communicante et du décor tournant.

            Quatre minutes d’entracte, le temps qu’Ariane Ascaride change de tenue, et on la retrouve dans sa cuisine, Médée moderne, en ménagère prisonnière de son Jason qui la délaisse pour une bien plus jeune qu’elle : « Si encore il m’avait laissé tomber pour une de quatre-vingt-cinq ans, je comprendrais, on peut avoir eu une enfance difficile et avoir besoin d’une grand-mère.» En attendant le retour de Jason, elle lui prépare un frichti de sorcière, tout en apprenant par cœur la Médée d’Euripide, maudissant la gent masculine dans son ensemble. Je ne raconte pas tout, il faut voir et entendre.

            C’est tout à fait réjouissant et Ariane Ascaride se paie un gros succès, ravie d’être acclamée par tant de jeunes filles qui ne s’en laisseront pas compter, c’est sûr.

            Un homme en sortant dit à sa femme :

            -Bon, si je comprends bien, il faut que je fasse la vaisselle demain.

            De retour à la maison, je me renseigne sur cette Nicole Estienne, femme du seizième, et apprend qu’elle a écrit Misères de la femme mariée, un ouvrage réédité pour la dernière fois en mil huit cent cinquante-cinq dont le titre aurait parfaitement convenu aux deux pièces ravageuses de Dario Fo et de sa femme Franca Rame, laquelle, en mil neuf cent soixante-treize, fut kidnappée, torturée et violée par un groupe de néo-fascistes, pour prix de son insubordination.

par michel perdrial publié dans : Théâtre
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Jeudi 18 octobre 2007

            C’est une étrange expérience que celle de passer en quelques heures du bureau d’un juge des Libertés et de la Détention, où une malheureuse jeune femme chinoise bien réelle se fait ceinturer et menotter par trois policiers qui mettent à néant son rêve de vivre à Paris, à la salle du Théâtre du Grand Forum où se joue l’histoire de trois sœurs de fiction qui ne rêvent que d’aller à Moscou, engluées qu’elles sont dans leur déprimante province.

            Je suis à Louviers, pas vraiment remis de l’épisode précédent, bien installé dans un fauteuil de cinquième rang devant lequel passent les arrivant(e)s sur une sorte de promenoir avant de s’asseoir à leur tour. Je constate qu’ici, ville natale, les filles sont aussi jolies que lorsque j’étais élève au lycée. De pleines classes théâtre se succèdent et dans cette filière, c’est neuf filles pour un garçon. Dire que j’étudiais les mathématiques, où c’était neuf garçons pour une fille.

            Le noir se fait. Le rideau s’ouvre sur la Russie du dix-neuvième siècle pour Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, un spectacle du festival Automne en Normandie. La mise en scène est de Patrick Pineau et assez vite elle me déçoit, trop classique, trop réaliste, et le décor de Sylvie Orcier, trop canapé, trop candélabre. Ne suis pas non plus séduit par le jeu de deux des actrices faisant les trois sœurs, ni par certains des acteurs de rôles secondaires trop pittoresques et encombrants. Bon, il y a heureusement le texte de Tchekhov.

            J’applaudis à la fin comme à un bon spectacle de théâtre amateur.

            Sur le programme figure cet extrait d’une lettre de Tchekhov : Je voudrais seulement dire en toute honnêteté aux gens : regarder, regardez donc combien vous vivez mal, comme votre existence est ennuyeuse ! L’important est qu’ils comprennent cela. S’ils le comprennent, ils inventeront sûrement une vie différente et meilleure. L’homme deviendra meilleur quand nous lui aurons montré comment il est. Oh, Anton ! Je ne te croyais pas si naïf.

par michel perdrial publié dans : Théâtre
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Dimanche 14 octobre 2007

            Je suis, avec elle, à neuf heures moins cinq, rue du Bec, ce samedi soir. Déjà sont là quelques personnes qui savent ce qui va avoir lieu. Il en est aussi qui passent par hasard et demandent : C’est quoi ce truc ? Il y a encore les amoindris du cerveau qui déboulent en meute en hurlant : Allez les Bœufs, allez les Bœufs ! Ces derniers vont vers l’Hôtel de Ville où Albert (tiny), maire de Rouen, a installé son écran de télé grandes dimensions, ils sentent le tricolore et la bière, heureusement ils ne font que passer et ne dérangent pas La Marea.

            C’est le festival Automne en Normandie qui occupe l’espace public avec ce spectacle gratuit d’origine argentine, joué pour la première fois en France, à Rouen, après Buenos Aires, Bruxelles, Berlin, Riga et Dublin. Du théâtre de rue donc, avec en parallèle neuf sketches présentant des scènes de la vie quotidienne (rendez-vous raté, couple à la dérive, femme abandonnée, accident de la route, fête dont l’un se sent exclu, jeune fille ne trouvant pas le sommeil, et cætera). Ces scénettes se tiennent dans les magasins (Printemps, Habitat, boutique vidéo), sur un balcon ou sur le macadam. Des surtitrages racontent chaque histoire en donnant accès aux pensées secrètes et aux fantasmes des personnages qui sont interprétés par des élèves du Conservatoire de Rouen et leur professeur. Toutes les dix minutes, les neuf scènes sont rejouées, cela pendant quatre-vingts minutes. On ne peut donc en suivre que huit sur neuf et c’est bon de rester sur sa faim.

            -C’est vraiment réaliste, me dit-elle, et je trouve ça rassurant.

            -Rassurant ?

            -Oui, c’est rassurant de voir qu’on n’est pas la seule à avoir ce genre de pensées et à vivre ce genre de situations.

            Je lui dis que je trouve ça, quant à moi et pour les mêmes raisons, tout à fait désespérant.

            Autant dire que je passe une bonne soirée et celle qui m’accompagne aussi.

            Il y a deux ans, elle était avec moi à Sotteville-lès-Rouen lors du festival de théâtre de rue Vivacité pour une déambulation semblable dans les rues d’un quartier, cela s’appelait Le safari de la vie intime, c’était le même principe, sauf que les comédiens de la troupe Opéra Pagaï se parlaient  et que le quartier était fermé à la circulation. Ici, n’importe quel pleupleu passe et ça donne de bons moments. Ah, les encapuchonnés de banlieue devant la vitrine du Printemps où la demoiselle en nuisette se tourne et se retourne dans son lit !

par michel perdrial publié dans : Théâtre
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Samedi 13 octobre 2007

            En route pour le Rive Gauche de Saint-Etienne-du-Rouvray pour y découvrir Heiner Goebbels et son Max Black, premier spectacle qui me tente dans la nouvelle édition d’Automne en Normandie. Le public n’est pas autorisé à entrer dans la salle avant la dernière minute, cela grouille de branlotins et de branlotines des classes théâtre, surtout des filles, impossible pour elles de ne pas se déplacer en grappe, même aux toilettes elles entrent à quinze.

            Enfin, les portes s’ouvrent. Je trouve ma place et chacun(e) en fait autant pendant que Max Black, joué par André Wilms, déambule en se livrant à des calculs obscurs sur la meilleure façon d’asseoir tout ce monde dans la salle.

            Max Black a réellement existé, me dit le programme, philosophe et mathématicien, il est mort et ne peut donc se plaindre du personnage de savant dérangé qu’a fait de lui Heiner Goebbels. Ce même programme m’allèche avec trois citations de Ludwig Wittgenstein, Georg Christoph Lichtenberg et Paul Valéry, suit la déception.

            C’est du théâtre musical, le comédien fait le savant fou. Muni d’un micro, il déraisonne, ses délires sont repris grâce à un sampleur, le bruit du moindre objet est amplifié, des feux d’artifices se déclenchent régulièrement. Techniquement, c’est irréprochable.

            Au bout d’une heure quinze, Max Brod, joué par André Wilms, après avoir déclaré qu’il ne faut pas s’asseoir à côté de sa chaise, s’assoit à côté de sa chaise et disparaît sous la table, le noir se fait, c’est fini.

            Je n’aime pas ce théâtre sans fond, où tout n’est que forme, dont on ressort avec rien dans la tête, mais comme tout le monde, j’applaudis bien fort la prouesse technique et je rentre chez moi en me disant qu’encore une fois, j’ai choisi la mauvaise pièce (pour moi du moins).

par michel perdrial publié dans : Théâtre
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