Histoire

Vendredi 3 août 2007 5 03 /08 /2007 19:21

            Jeudi, jour du marché à la brocante rouennais place des Emmurées, les brocanteurs déballent, aussi fripés que leurs marchandises, l’air d’avoir dormi dans leurs camions, et depuis plusieurs nuits. Je ne traque que les livres parmi leur fatras, sans y mettre la main, je n’aime pas me salir, je regarde juste ce qui remonte à la surface et aussi ce que fouillent d’autres maniaques encore plus atteints que moi.

            Celui-ci, je n’ai pas à le chercher, il est posé sur le bitume, un joli livre de mil neuf cent quarante-trois, intitulé Philippe Pétain, le « Maréchal » des jeunes publié aux Editions Mame à Tours, écrit par Alain Bussières, préfacé par Georges Lamirand (secrétaire général à la jeunesse de Vichy) et agrémenté de dessins non signés d’un illustrateur anonyme (un type prudent, celui-là).

            Pour trois malheureux euros, m’en voici le propriétaire.

            De retour chez moi, je me plonge dans cet hymne à la belle jeunesse : La jeunesse, c’est avant tout une vertu : la vertu d’espérer, de vouloir, de construire. Cette jeunesse-là, Pétain la possède : c’est elle qui l’anime ; par elle, loin de s’attarder au passé, il est tout entier tourné vers l’avenir. Par elle, il se sent toujours disponible, toujours prêt. Toujours prêt : c’est la devise même de la jeunesse. Tiens, ça me rappelle quelque chose.

            Ça se lit facilement, ça ne fait pas mal à la tête, vers la fin il y a ce passage à tirer les larmes :

            -Vous lisiez les maîtres de la philosophie. Vous étiez vous-même un jeune philosophe. Vous avez écrit un très beau livre. Que faites-vous maintenant ?

            Roland rit encore :

            -Je coupe des arbres, je goûte la soupe…

            -Et vous formez des jeunes hommes.

            Louis, le compagnon, ne lui laissa pas le temps de répondre :

            -Vous avez une fiancée, n’est-ce pas ?

            Roland le regarda, surpris. Il répondit plus bas :

            -J’ai une fiancée.

            -Où est-elle ?

            Une ombre passa sur son visage. Il fit un geste :

            -Là-bas…

            -Vous ne retournez pas là-bas ?

            Il dit simplement :

            -Non.

            Jean-Loup murmura :

            -Vous aviez une semaine de repos.

            -Et vous êtes venu faire notre moisson, dit le jeune paysan.

            Les quatre garçons entouraient maintenant l’assistant et le regardaient dans les yeux. Alors le chœur dit gravement :

            -Don de soi.

            Les Editions Mame, je sais que c’est une maison d’édition catholique, je vérifie via Internet.

            Sur le seul site qui en parle, ricochet-jeunes.org, spécialisé dans les livres pour la jeunesse, je lis ceci : « Les Editions Mame sont le fleuron de l'édition religieuse en France depuis plus de cent cinquante ans. Totalement arrêtées durant la guerre, les éditions reprennent leur activité à partir des années cinquante, avec une usine ultramoderne en mil neuf cent cinquante-deux. La production reprend à un rythme soutenu, proposant entre autre des collections jeunesse. »

            « Totalement arrêtées pendant la guerre », dis-moi Ricochet, tu mens ou tu n’es pas bien informé ?

            Il manque vraiment en France un Musée de la Collaboration, je suis prêt à offrir mon livre, publié aux Editions Mame en quarante-trois, comme première pierre pour cet édifice.

Par michel perdrial - Publié dans : Histoire
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Vendredi 14 septembre 2007 5 14 /09 /2007 13:20

           Le trois août dernier, je raconte ici comment j’ai trouvé un livre intitulé Philippe Pétain, le « Maréchal » des jeunes, publié en mil neuf cent quarante-deux par les éditions catholiques Mame à Tours et comment on peut lire sur le site ricochet-jeunes.org, spécialisé dans les livres pour la jeunesse, ceci : « Les Editions Mame sont le fleuron de l'édition religieuse en France depuis plus de cent cinquante ans. Totalement arrêtées durant la guerre, les éditions reprennent leur activité à partir des années cinquante, avec une usine ultramoderne en mil neuf cent cinquante-deux. La production reprend à un rythme soutenu, proposant entre autre des collections jeunesse. »

            Je me gausse de ce « totalement arrêtées durant la guerre » et j’interroge à ce propos par deux fois les Nouvelles Editions Mame, les Editions Fleurus dont elles font partie, et ricochet-jeunes.org. Je finis par obtenir une réponse de la maison Mame. La voici :

 

Bonjour,

Nous avons bien pris connaissance de votre billet "Maréchal te voilà" sur votre blog "Persiflages, etc".  Pour y apporter un complément d'informations, sachez que les éditions Mame ont changé de propriétaire plusieurs fois et que les archives sont de ce fait très parcellaires. Malgré cet état de fait indépendant de notre volonté, nous avons essayé de retrouver Philippe Pétain, le « Maréchal » des jeunes mais l'archive n'est pas en notre possession. Si l'on reprend le site "ricochet", il vous informe des nombreux changements de mains de Mame qui a, a priori, continué à publier pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Cordialement,

Les Editions Mame

             Bien, j’envoie donc un courriel aux Editions Mame pour leur signaler que ce Philippe Pétain, le « Maréchal » des jeunes publié aux Editions Mame est en vente sur le site PriceMinister et puis je vais faire un tour chez Ricochet où je découvre un tout nouvel historique des Editions Mame :

            « Les Editions Mame sont le fleuron de l'édition religieuse en France depuis plus de cent cinquante ans.

            En mil neuf cent soixante et onze, Alfred Mame quitte la direction et les éditions sont cédées aux Editions de Tournai, en Belgique. Les Nouvelles Editions Mame sont créées en mil neuf cent soixante-quinze, dans un premier temps elles revendent le fonds profane aux Editions Delarge. Puis Mame, passe sous le contrôle du groupe franco-belge Média-Participation en mil neuf cent quatre-vingt neuf, qui l'associe aux éditions du Châtelet et à Desclée pour la constitution d'un groupe Mame. En mil neuf cent quatre-vingt-quatorze, s'opère la fusion avec Fleurus, autre branche de Média-Participation, créant ainsi le groupe Mame-Fleurus. »

            Voilà. Il n’est donc plus question d’éditions arrêtées pendant la guerre et, c’est pesamment expliqué, les éditions catholiques Mame d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les éditions catholiques Mame d’hier, cependant elles ont bien du mal à affronter le passif de leur passé.

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Jeudi 27 septembre 2007 4 27 /09 /2007 16:46

            C’est toujours les mêmes que je côtoie, côté vendeurs comme côté acheteurs, au marché des Emmurées le jeudi comme à celui du Clos Saint-Marc le vendredi. Certains vendeurs que j’évite, qui ont le cerveau lepenisé. D’autres bien sympathiques, tel ce grand gaillard que je vois parfois aussi dans les manifestations de rue.

            L’autre vendredi, j’avise une huitaine de cartons emplis de livres de toute nature dans lesquels j’espère dénicher quelques pépites et le voilà qui arrive, ce grand gaillard, il demande à l’encan  à qui sont ces livres, une femme se manifeste.

            -Ah, c’est à toi ! lui dit-il. Tu vas bien me faire un prix, cinquante euros pour tous les cartons, ça te va.

            Elle accepte facilement.

            Je me tourne vers lui :

            -Si je comprends bien, ce n’est plus la peine que je fouille dans ces cartons. C’est sauvage comme méthode d’achat.

            -Sauvage, non, me répond-il. C’est commercial.

            Commercial, c’est le mot juste effectivement. Il va revendre tout ça à l’unité avec un bon bénéfice.

            Arrive alors le bouquiniste qui tient boutique rue Eau-de-Robec, à l’enseigne Maneki Neko.

            -C’est trop tard, lui dis-je, monsieur vient de tout acheter.

            Il fait une mine bien contrariée. Ça me fait plaisir de partager mon dépit avec un autre.

            C’est lui qui m’a affirmé, il y a peu, ne plus acheter de livres et que je croise encore jeudi dernier aux Emmurées, une pile d’ouvrages divers sur les bras.

            -Ah bonjour ! lui dis-je, je croyais que vous n’achetiez plus de livres.

            -C’est vrai, me dit-il, mais quand je vois tous ces livres par terre, je ne peux pas m’en empêcher, il faut que j’achète. C’est compulsif je sais, c’est comme ça d’ailleurs que je suis devenu bouquiniste un jour. Et si j’arrête d’être bouquiniste, il n’y a aucune raison pour que cesse cette compulsion. J’achetais des livres avant, j’en achèterai après.

            Je le comprends.

            C’est un malade qui parle à un autre malade.

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Dimanche 7 octobre 2007 7 07 /10 /2007 18:22

            Un petit signe d’Hélios Azoulay après le billet dans lequel j’évoquais sa participation aux Dessous du Patrimoine à Rouen et me voici avec celle qui m’accompagne, à dix-huit heures, devant la porte de la Galerie du Bellay, sise à Mont-Saint-Aignan.

            Les artistes ne sont pas prêts. Il fait soleil. En compagnie d’un bon petit public, nous attendons ce concert gratuit de musique incidentale.

            C’est bon, on peut entrer.

            Voici Hélios Azoulay, costume ocre à fines rayures blanches (et non orange à fines rayures brunes, comme je l’écrivais l’autre jour), un peu fripé, le costume, et le sourire narquois, Hélios.

            Le programme est copieux. Et c’est lui qui commence en solitaire. Avec son suprême Clairon, il exécute Introduction à la théorie du combat. S’ensuit, interprété par Laurent Wagschal, le poncif pour piano intitulé Le célèbre prélude de Chopin. Hélios Azoulay, muni de trois balles de jonglage, se livre ensuite à une remarquable performance Boite de soupe Campbell’s (tomate), d’après Andy Warhol.

            Arrive Marielle Rubens, mezzo-soprano, Hélios Azoulay est au piano, ils interprètent un poncif pour chant et piano La petite berceuse des boîtes à musique, se transformant tous deux en une boîte à musique humaine aussi usante pour les nerfs du public qu’une mécanique inusable. Certains spectateurs craquent, une boulette en papier vole sans atteindre sa cible, quelques timides tentatives de perturbation suivent, Marielle Rubens ne se tait que lorsque la partition, enfin, le lui ordonne.

            -Certains d’entre vous ont sans doute pu constater qu’après l’ennui naît l’extase, commente Hélios.

            Il présente l’œuvre suivante, qui relève, dit-il, de l’ethnomusicologie :

            -J’ai téléphoné à des amis et à des inconnus, je leur ai demandé de me chanter ce qu’ils connaissaient de l’air du toréador de Carmen et j’en ai fait à chaque fois la transcription, cela donne un poncif pour chant et piano L’air du toréador de Carmen.

            Interprété par Laurent Wagschal au piano et Arnaud Kientz, baryton-basse, au chant, ce poncif fait se pâmer d’aise chacun, qui peut se reconnaître dans ses talents de mauvais chanteur.

            Deux performances encore, que je préfère ne pas décrire : Le mystère de la chambre jaune avec Marielle Rubens au chant et Hélios Azoulay, costume jaune donc, comme résonateur, et, signée George Brecht : Piano Piece.

            Ultime œuvre (« Restez jusqu‘au bout, il y a un pot après »), Nigthmare. Clarinette en mains, Hélios Azoualy attend que démarre l’air de jazz enregistré. Et en route pour une improvisation dont on ne peut prévoir la fin. Comme chacun et chacune je crois, j’en ai marre au bout d’un moment et puis ensuite je me laisse reprendre, je n’ai plus envie que ça s’arrête, je comprends que je suis le plus fort et que je viendrai à bout du cauchemar. Bien assis sur ma chaise, je peux rester là indéfiniment. Lui finira par s’arrêter, épuisé ou presque. Ce qu’il fait enfin, sous les applaudissements.

            Se munissant alors d’un ciseau, Hélios inaugure le pot en coupant le ruban qui nous sépare de la salle voisine. Il enlève la bâche rustique qui recouvrait l’immense table où, en vrac, nous attendent vin, bière, cidre, chips, camembert, caramels, dattes et autres mets adaptés à ce genre de festivité. Tandis que commencent les agapes, pour finir et simultanément (« ce qui est furieusement d’avant-garde », nous précise Hélios), quatre œuvres sont données dans les quatre salles de la galerie : La scène avec Mickey dans Fantasia, poncif pour boite à musique et enregistrement, Les trois gymnopédies d’Erik Satie, poncif pour piano, Turandot (fragment), enregistrement, et Porte-bouteilles (d’après Marcel Duchamp).

            -J’adore cette soirée, me dit celle qui m’accompagne, en s’efforçant de comprendre comment fonctionne la robinetterie en plastique d’un pack de vin rouge, j’aime vraiment cette démarche et le personnage aussi.

            Je suis de son avis et je lui réponds que ça me fait penser par certains côtés, dans le domaine de la littérature, à l’Oulipo.

            Nous buvons, nous parlons, nous mangeons, et Hélios vient me voir pour me dire qu’il a lu ce que j’ai écrit à son propos, qu’il espère que ce soir aussi j’ai passé un bon moment.

            -Appelez-moi Hélios, me dit-il. Vous, c’est Michel, n’est-ce pas ? Et vous mademoiselle ?

            Celle qui m’accompagne lui dit son prénom que je ne répète pas ici.

            Plus tard dans la soirée, alors que nous sommes tous un peu gais, elle discute avec la bibliothécaire de l’école qu’elle fréquentait il y a deux ans, il est question de la vie d’artiste, des études dans ce domaine, de la difficulté de s’affirmer.

            -Ça m’a fait du bien de parler avec elle, me dit-elle ensuite.

            Un très bon samedi soir, donc.

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Jeudi 25 octobre 2007 4 25 /10 /2007 18:03

            Il fait beau quand je sors du métro, ce mercredi matin. Le dôme des Invalides brille de tous ses feux. J’entre dans la cour d’honneur et je suis le fléchage. Ce qui est bien avec les militaires, c’est la précision chiffrée, je suis à cent soixante-quinze mètres de l’entrée de la première partie de l’exposition Amours, guerres et sexualité, cent vingt mètres, soixante-quinze mètres, chaque panneau fait état de ma progression et finalement j’atteins la cible.

            J’achète mon billet et progresse dans le corridor de Perpignan (un vrai couloir en effet) où sont exposés moult documents historiques des deux guerres mondiales concernant la vie affective et sexuelle des soldats et de la population civile en temps de guerre. Des amours séparées, contrôlées, partagées ou outragées, ainsi que le résume le texte de présentation.

            Je fais mon marché parmi les objets présentés : un marin tire-bouchon et un obusier allemand dont l’obus cache un bel engin en effet, ce sont deux outils en provenance du Musée de l’Erotisme. « Fantasme patriotique et dimension phallique des armes » commente sobrement le carton explicatif. Tiens, une citation d’Adolf : « La vie publique doit être débarrassée du parfum de notre érotisme moderne. ». A côté, un document nazi stigmatise « le déshabillage de la danseuse nègre Baker ». Des chansons d’époque agrémentent la visite, je ressors de là avec Lili Marleen dans la tête,  impossible de m’en débarrasser.

            C’est bizarrement organisé cette exposition, un vrai parcours du combattant pour en trouver la seconde partie dans le corridor de Valenciennes. Je dois demander de l’aide à une petite secrétaire (qui malheureusement ne porte pas d’ « uniforme qui collait à ses formes » comme dans la chanson de Boris Vian). De ce côté, les femmes violées ou tondues remplacent les infirmières et les fiancées de la première partie. La guerre n’est assurément pas une partie de plaisir. « Il est strictement interdit aux prisonniers de guerre de s’approcher sans être autorisés aux femmes et filles allemandes » prévient une affiche nazie, tout contrevenant aura dix ans de prison, ou sera condamné à mort en cas de relation sexuelle. Un compte-rendu de procès fait état de la condamnation d’un prisonnier français en Allemagne pour « acte impudique avec vache ». Autre curiosité : un autel portatif avec tous les outils du curé à l’intérieur, indispensable pour célébrer les mariages au front.

            Je traverse à nouveau la cour d’honneur quand je quitte l’hôtel des Invalides, des gendarmes en grande tenue apprennent à marcher au pas de cérémonie. Je les observe dans leurs déplacements linéaires et circulaires. Cela me rappelle certains jeux que l’on fait à l’école maternelle.

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Mardi 4 décembre 2007 2 04 /12 /2007 19:58

            Au lit, je lis Choses vues, le recueil de souvenirs, journaux et cahiers de Victor Hugo, publié, en mil neuf cent soixante-douze, sous la forme de deux épais volumes, chez Folio Gallimard, une édition présentée, établie et annotée par Hubert Juin.

            Le samedi six mai mil huit cent quarante-huit, Hugo, député, siège à l’Assemblée Nationale et note : Le reste de la séance se passe en motions à propos des évènements de Rouen qu’on ne qualifiait que boucherie, tuerie, massacre, Saint-Barthélémy des ouvriers.

            Une note d’Hubert Juin en dit un peu plus : « Le procureur Sénard, à Rouen, devenu député, avait, le vingt-sept avril, fait tirer sur les ouvriers. Résultat : trente-quatre morts, soixante-seize blessés, deux cent quarante-quatre arrestations du côté des « anarchistes ». Pas une seule victime dans les rangs des forces de l’ordre. Sénard tira de cet évènement un immense prestige auprès des conservateurs et de ceux qu’Henri Guillemin nomme les « honnêtes gens ». »

            Cent soixante ans plus tard, les « honnêtes gens » sont encore bien nombreux à Rouen (comme ailleurs). Ils sont juste (apparemment) un peu plus civilisés. C’est qu’ils ne supportent plus la vue du sang.

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Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /2008 12:21

            Je lis La Vie quotidienne des Ecrivains et des Artistes sous l’Occupation, livre écrit par Gilles et Jean-Robert Ragache, paru en mil neuf cent quatre-vingt-huit chez Hachette. Des deux frères auteurs, le premier est bien connu à Evreux et le second à Rouen. Le sujet de leur livre m’intéresse beaucoup mais sa lecture me déçoit, pas assez fouillé, trop de faits mis à la suite les uns des autres sans réelle réflexion et, ce qui m’énerve, de-ci de-là des petites réflexions moralisatrices de type bonne conscience de gauche.

            Je savais déjà qui des artistes et écrivains français a été carrément collabo ou carrément résistant, ou un peu perdu entre les deux, ou a attendu que ça se passe, facile après de porter des jugements sur les fourvoyés et les hésitants.

            Un épisode assez croustillant raconté par les frères Ragache, c’est la grande exposition consacrée à Arno Breker, le sculpteur officiel du régime nazi, à Paris en mil neuf cent quarante-deux, annoncée en ces termes en première page de Comœdia, journal pronazi :

            Je vous salue Breker

            Je vous salue de la haute patrie des poètes

            Patrie où les Patries n’existent pas, sauf dans la mesure où chacun y apporte le trésor du travail national

            Parce que dans la haute patrie où nous sommes compatriotes, vous me parlez de la France.

            L’auteur de ce mauvais poème est Jean Cocteau. Au vernissage, il est en bonne compagnie : Auguste Perret, Paul Belmondo, Aristide Maillol, Kess Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain, Jacques Chardonne, Pierre Drieu la Rochelle et cætera, ce qui fait écrire à Michel Ciry dans son Journal Je relève avec tristesse la veulerie de mes compatriotes devant l’ennuyeux et colossal académisme d’Arno Breker. Ayant bien mal tourné, cet élève de Maillol trône actuellement à l’Orangerie où, d’une monumentalité qui n’est due qu’aux dimensions, d’énormes faux dieux trop musclés, peuplent l’espace de leur vide ambitieux.

            Jean Marais est d’un autre avis, trouvant ces statues « géantes, sensuelles, humaines » et Sacha Guitry, ami d’Arno Breker, déclare « Si ces statues entraient en érection, on ne pourrait plus circuler. »

            Je n’ai jamais rencontré Gilles Ragache qui, lorsque je vivais près d’Evreux, s’occupait là-bas, en ces années soixante-dix, d’Histoire populaire et contestataire, responsable des Editions Floréal et de sa revue Le Peuple français, devenue par la suite Gavroche. Maintenant, je crois qu’il est formateur d’enseignant(e)s et il écrit des livres pour enfants.

            Son frère, Jean-Robert, fut Grand Maître du Grand Orient de France et dans l’équipe de Robert (tiny) à la mairie de Rouen. En stage à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Mont-Saint-Aignan, j’ai étudié avec lui la chanson révolutionnaire de mil sept cent quatre-vingt-neuf à mai soixante-huit.

            Je me souviens de la discussion relative au Temps des cerises de Jean-Baptiste Clément.

            -Je vous mets au défi de trouver quoi que ce soit de révolutionnaire dans les paroles de cette chanson, nous avait-il dit.

            - La couleur des cerises, lui avais-je répondu.

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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /2009 16:55

Samedi matin, j’écoute, sur France Culture, l’émission Concordance des temps qui évoque Pierre-Joseph Proudhon, dont c’est le bicentenaire de la naissance. A cette occasion, deux chansonnettes anarchistes sont diffusées sur l’antenne de la radio d’Etat : Le triomphe de l’anarchie par Marc Ogeret et, par un Alain Meilland que je ne connais pas, Proudhon story dont le texte reprend le célèbre Etre gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre ni la science, ni la vertu... Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre réclamation, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

            Ce texte signé Proudhon, issu de son Idée générale de la révolution au XIXe siècle, je l’ai lu, ou au moins contemplé, chaque jour pendant presque deux ans sur l’immense affiche apposée sur l’un des murs de la ferme où je vivais, avec d’autres dans mon genre, aux Grands-Baux, hameau des Baux-Sainte-Croix, au début des années soixante-dix.

            Je ne savais pas alors que Proudhon en avait écrit bien d’autres.

Dans La Pornocratie ou les femmes dans les sociétés modernes, ouvrage publié après sa mort, il déclare : Je dis que le règne de la femme est dans la famille; que la sphère de son rayonnement est le domicile conjugal. Il ajoute : La nature, comme je l'ai dit, l'a enchaînée, dans son développement même, à la beauté; c'est sa destination, c'est, pour ainsi dire, son état. Allez, une petite dernière : Une femme qui exerce son intelligence devient laide, folle et guenon.

            Déjà moins sympathique, l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon.

            Il y a pire. Dans ses Carnets, publiés également après sa mort, il écrit, à la date du vingt-six décembre mil huit cent quarante-sept : Juifs. Faire un article contre cette race, qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer... Par le fer ou par le feu, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... Tolérer les vieillards qui n’engendrent plus. Travail à faire. Ce que les peuples du Moyen Age haïssaient d’instinct, je le hais avec réflexion et irrévocablement.

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Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /2009 08:45

Jour de Noël, jour de rien à faire, je range un peu et notamment mes lectures de l’été dernier quand j’étais avec la clave cassée plus ou moins prisonnier de mon jardin. Parmi celles-ci, les Lettres de la duchesse de La Rochefoucauld à William Short, inédit paru au Mercure de France dans la collection de poche Le Temps retrouvé où j’ai glissé deux brins d’herbe.

La duchesse a vingt-six ans quand elle rencontre dans les salons de son mari le jeune William Short, ambassadeur des Etats-Unis en France. Tous deux vivent une histoire d’amour passionnée et contrariée sur fond de Révolution entre la rue de Seine et le château de La Roche-Guyon (ce dernier appartenant toujours à la noble famille). Hélas, un jour William doit repartir dans son pays.

Mon premier brin d’herbe est pour la lettre du jeudi vingt et un juin mil sept cent quatre-vingt-douze. La duchesse y raconte les malheurs de Louis le Seizième cerné par la populace dans son palais des Tuileries : Enfin, un de ces hommes a porté la hardiesse jusqu’à vouloir lui poser le bonnet rouge sur la tête ; forcé cependant par les clameurs qui l’entouraient, il a pris lui-même le bonnet des mains de celui qui le présentait, et s’en est couvert à l’instant ; on lui a apporté une bouteille et il a fallu qu’il bût à la santé de la nation. Ces détails sont horribles à décrire, je ne puis vous décrire l’humiliation que j’éprouve à les tracer et il me faut tout le désir que j’ai de vous satisfaire pour m’y résoudre, mais j’en rougis en y pensant.

Mon deuxième brin d’herbe marque le départ définitif de William Short pour son pays où il mourra célibataire à quatre-vingt-onze ans. Le douze thermidor an six (trente juillet mil sept cent quatre-vingt-dix-huit), la duchesse de La Rochefoucauld lui écrit : J’espère recevoir vers l’heure du dîner une lettre de vous (…/…) C’est de Rouen sûrement  qu’elle sera datée, car étant parti de bonne heure, vous aurez pu y arriver le soir. J’espère que le voyage et la vue d’objets nouveaux vous auront dissipé ; vous avez traversé une province que vous ne connaissez pas et qui mérite votre attention. Je ne connais pas Le Havre, mais on dit que cette ville est jolie, et dans une charmante situation. Attachez-vous, je vous en conjure, à tout ce qui peut vous distraire d’une peine trop vive, ménage ta santé, songe que tu m’es comptable ; n’oublie jamais que tu n’es pas entièrement à toi, et que tu m’appartiens aussi.

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Mardi 29 décembre 2009 2 29 /12 /2009 08:18

Autre lecture d’été, le Journal de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France pendant la période révolutionnaire, dont le texte jusque-là inédit a paru en deux mille deux dans la collection de poche Le Temps retrouvé au Mercure de France. Mes brins d’herbe marque-pages y sont au nombre de cinq. J’aime bien Gouverneur Morris qui n’a pas la moindre illusion sur le genre humain et porte un regard acéré sur la France et ses habitants (Gouverneur est son prénom, hérité du nom de jeune fille de sa mère, une coutume locale). Parfois dans son Journal, on croise William Short (l’amant de la duchesse de La Rochefoucauld). Gouverneur, lui-même, est un grand séducteur, malgré ou grâce à sa jambe de bois.

Premier brin d’herbe, Il serait, en effet, ridicule, que ceux qui affectionnent de ne pas croire en Dieu crussent en l’homme, écrit Morris le dix-sept avril mil sept cent quatre-vingt-neuf.

Deuxième brin d’herbe, le vingt-deux juillet de la même année : Je me promène ensuite au Palais Royal, en attendant ma voiture ; on y amène en triomphe la tête et le corps de M. Foulon, la tête sur une pique et le corps traîné nu par terre. Cette horrible exhibition est ensuite promenée à travers les différentes rues. Son crime est d’avoir accepté une place dans le ministère. Ces restes mutilés d’un vieillard de soixante-dix ans sont montrés à son gendre, Berthier, intendant de Paris, qui est lui-même tué et coupé en morceaux. La populace promène les débris informes avec une joie sauvage. Grand Dieu ! quel peuple !

Troisième brin d’herbe, le vingt et un octobre de la même année : La populace a pendu un boulanger ce matin, et tout Paris est sous les armes. Le pauvre boulanger a été décapité selon l’usage et porté en triomphe à travers les rues. Il avait travaillé toute la nuit en vue de fournir la plus grande quantité possible de pain ce matin. On dit que sa femme est morte d’horreur quand on lui eut présenté la tête de son mari au bout d’une perche. Il n’est sûrement pas dans l’ordre de la Providence de laisser de telles abominations sans châtiment. Paris est l’endroit le plus pervers qui puisse exister. Tout n’y est qu’inceste, meurtre, bestialité, fraude, rapine, oppression, bassesse, cruauté ; c’est cependant la ville qui s’est faite le champion de la cause sacrée de la liberté.

Quatrième brin d’herbe, le dix-neuf septembre mil sept cent quatre-vingt-onze : Lady Hamilton chante, et joue en chantant, avec une perfection que je n’ai encore jamais vue. C’est vraiment une femme des plus charmantes, mais elle a un peu l’air de son ancienne profession.

Dernier brin d’herbe, le six septembre mil sept cent quatre-vingt-douze : Rien de nouveau aujourd’hui. Les assassinats continuent et les magistrats jurent de protéger les personnes et les propriétés. Le temps est agréable.

Par michel perdrial - Publié dans : Histoire
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