Ecole

Mardi 4 septembre 2007 2 04 /09 /2007 08:22

            Il y a quelque temps, je croise cette jeune voisine devenue professeure d’anglais et je lui demande où elle est nommée pour sa première rentrée, m’attendant à une mauvaise nouvelle pour elle et effectivement c’en est une.

            -A Créteil, me dit-elle. Dans un collège de la zone sensible.

            Sensible, elle l’est aussi et ses yeux se mouillent.

            -Je n’aurais jamais cru que ça se passait comme ça, ajoute-t-elle. Quand j’ai appris ça, j’étais prête à démissionner. Maintenant, j’essaie de m’y faire. J’ai trouvé un appartement à Champigny-sur-Marne et je reviendrai ici chez mon copain chaque fin de semaine.

            Elle m’explique que si elle avait su, elle se serait pacsée, au moins elle serait restée dans l’académie. Je lui réponds que ça ne lui aurait pas évité le collège difficile. Et peut-être même loin de chez elle, Le Havre est à peine plus proche de Rouen que Créteil.

            Combien naïfs sont ces jeunes hommes et ces jeunes filles qui, après des études erratiques, ne rêvent soudain que d’une chose : passer le Capesse et vivre une belle vie de professeur(e) avec plein de vacances à la clé.

            Quand je préviens celles et ceux de ma connaissance, surtout ne fais pas ça, tu vas te retrouver face à des élèves qui te haïront, t’insulteront, te lanceront des craies dans le dos, crèveront les pneus de ta voiture et pire encore, aucun(e) ne me croit.

            Je me souviens de l’une me répondant :

            -Oui, mais avec moi ce ne sera pas la même chose, ils verront que je les aime, que je suis là pour les aider.

            Elle a vu en effet.

            Aujourd’hui, celle qui fut ma voisine et qui est devenue professeur(e) doit être morte de peur face à ceux et celles à qui elle va devoir faire face toute l’année scolaire, un gros nœud au creux du ventre, sans avoir dormi de la nuit.

            C’est comme cela dans l’Education Nationale, les classes les plus difficiles, c’est pour les plus jeunes, les inexpérimenté(e)s, les moins bien payé(e)s, qui devront dépenser une partie de ce maigre salaire en allers et retours lointains.

            Qu’on ne compte pas sur les ancien(ne)s, mieux loti(e)s, pour dénoncer cette iniquité. A l’abri dans la petite planque qu’ils et elles se sont constituée au fil du temps, ils ont la réponse toute prête : Nous aussi, on est passé par là autrefois.

            La belle excuse.

            Moi aussi je suis passé par là. Nommé, après deux années à l’Ecole Normale destinées à faire de moi un enseignant en école primaire, dans un collège, et précisément dans une Classe Préparatoire à l’Apprentissage, face à des laissé(e)s pour compte qu’il m’aurait fallu transformer en garçons bouchers ou en champouineuses, dans un bâtiment préfabriqué au fond de la cour, avec des collègues (comme on dit) tout à fait satisfait(e)s que je les débarrasse de leurs pires élèves.

            Je me souviens du jour où, après avoir erré longtemps en voiture, je me suis arrêté à Acquigny, près du château, pour faire le point, et que la solution la plus réaliste me semblait être le suicide.

            (Je me suis sorti de là. Grâce à deux médecins. Le premier, médecin scolaire, me connaissant depuis l’enfance, qui m’a convaincu de reprendre ma lettre de démission déjà sur le bureau de l’inspectrice. Le second qui, de mois en mois, m’a complaisamment fourni des arrêts de maladie.)

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Samedi 29 septembre 2007 6 29 /09 /2007 10:47

            C’est le ministre Darcos, chargé de l’Education Nationale par le Tout Puissant de la République, qui l’a dit sur Téhèfun, la chaîne du gouvernement de la France, plus d’école le samedi matin, le moutard français travaille trop longtemps. Les professeur(e)s des écoles n’en continueront pas moins à travailler autant, que l’on se rassure.

            J’ai de la chance d’être parti au bon moment et d’échapper à ça. Comme j’étais content le samedi matin de n’avoir dans ma classe maternelle que quelques élèves et de pouvoir ainsi préparer sur mon temps de travail toutes les activités de la semaine suivante, un juste dédommagement de la surcharge de travail créée par la surcharge des effectifs dans ces petites classes.

            J’en connais qui ne vont pas être heureux : Les mauvais élèves qui déjà n’aiment pas l’école et vont s’en prendre chaque semaine deux  heures de plus que les bons au prétexte de les mettre à niveau. Et puis ces parents si satisfaits de se débarrasser de leurs mouflets le samedi matin, pour aller faire un tennis, quartier du Chapitre à Bihorel, ou parce qu’ils ne peuvent plus les supporter, quartier Saint-Sever à Rouen, je parle de ce que je connais, de là où je suis passé.

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Mardi 20 mai 2008 2 20 /05 /2008 16:08

            L’autre semaine, après un café verre d’eau au Son du Cor, je passe devant la galerie Gérard Boudin. J’aperçois les élèves d’une classe d’école élémentaire du centre de Rouen menée là par leur institutrice. Les enfants regardent avec le galeriste les habituelles peintures navrantes exposées en vitrine.

            Eh bien, me dis-je, en voilà une qui prend au sérieux le désir ministériel.

            Me traverse l’esprit l’idée que cette vaillante enseignante est là pour montrer à ses élèves ce qu’est cet art sans intérêt apprécié par la plupart de leurs pères et mères mais je sais bien qu’il n’est est rien. Elle aime cette peinture et elle communique son mauvais goût à ses élèves. Je crains que pour leur faire découvrir la musique, elle n’utilise les disques de Richard Clayderman.

            Il y a au moins un an, France Trois Haute-Normandie annonçait, dans un rapprochement qui est également un bon exemple de l’idée que l’on se fait de l’art contemporain dans certains milieux, la fermeture de la galerie Daniel Duchoze et celle de la galerie Gérard Boudin. La première est aujourd’hui réduite à portion congrue. La seconde est toujours bien ouverte. Ce jour, au détriment d’une trentaine d’enfants.

            Bon, ils n’ont pas tout perdu les moutards. Gérard Boudin a installé sur le trottoir une petite table sur laquelle sont posés autant de verres d’orangeade que de présents. Et puis, il fait si beau, ils sont quand même mieux là qu’enfermés dans une salle de classe.

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Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /2008 08:12

            A l’Education Nationale on adore les évaluations (combien de fois ai-je dû m’y plier malgré moi quand j’en faisais partie !).

            Les dernières, destinées aux élèves de Cours Moyen Deuxième Année, arrivent pour expérimentation dans quatre-vingts écoles, parmi lesquelles celle de Monein (dans les Pyrénées Atlantiques) qui les reçoit le jeudi vingt-deux mai deux mille huit.

            Première surprise au déballage : il est précisé que ces évaluations, une fois passées par les élèves, doivent être retournées directement au Ministère sans que les instituteurs ne les corrigent et sans que les parents n’en prennent connaissance.

            L’évaluation est en quatre parties. Les trois premières sont anodines. La quatrième s’intitule « Questionnaire ». Il est expliqué aux élèves que, contrairement aux trois parties précédentes, là « toutes les réponses sont bonnes, il n’y a pas de mauvaise réponses ».

            Les questions aussi sont bonnes : « Es-tu né en France ? », « Ta mère est née en France ? », « Ton père est né en France ? », « Quelle langue parles-tu à la maison ? », « D'habitude qui vit avec toi à la maison ? Ta mère ou une autre femme tenant le rôle de ta mère ? Ton père ou un autre homme tenant le rôle de ton père ? ».

            Accessoirement figurent un paragraphe « Ce que je pense des devoirs à la maison » avec parmi les réponses possibles « A la maison j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps » et un paragraphe « Ce que je pense de ce que je fais à l'école » avec parmi les réponses possibles « En classe je travaille parce que je n'ai pas envie que mon enseignant(e) me crie dessus »

            A l’école de Monein on donne l’alarme et, suite à une avalanche de protestations, le Ministère demande maintenant aux enseignants de ne pas faire remplir aux élèves la partie Quatre de l'évaluation « expérimentale ».

            Dommage pour Brice Hortefeux, ministre de la Reconduite à la Frontière.

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Dimanche 8 février 2009 7 08 /02 /2009 15:28

            Je sais qu’au moment où sonne à ma porte celle que j’attends le ouiquennede, on se rassemble devant le Centre de Rétention de Oissel, comme devant tous ceux de France, pour protester contre la politique xénophobe de Sarkozy et Besson, mais je préfère être avec elle, pour qui ce samedi, ce n’est pas coutume, j’ai fait quelque cuisine : confit d’oignons et tarte aux pommes.

            Le dîner venu, elle me félicite de mes talents de cuisinier et abusivement prétend que je suis doué pour tout. Je proteste, lui donnant en exemple le fait que je ne parle aucune langue étrangère.

            -C’es parce que tu n’as jamais voulu peut-être, me dit-elle.

            -Je vais te raconter une histoire, lui dis-je. Quand j’étais en sixième au collège Ferdinand Buisson à Louviers, j’étais un bon élève en anglais. A Pâques, la prof a organisé un voyage en Angleterre. Mes parents n’ont pas pu payer. Je suis resté à Louviers. Au trimestre suivant, pas mal de celles et ceux qui ont fait le voyage sont devenu(e)s bien meilleur(e)s que moi en anglais. Je suis passé de la quatrième place à la neuvième et quand elle a reçu mon bulletin, ma mère m’a engueulé. Tu comprends pourquoi je n’ai jamais pu apprendre une langue étrangère.

            -C’est terrible ce que tu me racontes, me dit-elle. Tu as dû en vouloir à ta mère.

            -Oui bien sûr, et aussi aux profs qui organisent pour leurs élèves des voyages payants.

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Jeudi 26 mars 2009 4 26 /03 /2009 09:50

            Le mois de mars est celui de l’architecture et ce mercredi c’est opération portes ouvertes dans certaines agences. J’en profite pour aller dire bonjour à Sophie Lanchon, qui fut mon élève pendant cinq ans dans la classe unique du Bec-Hellouin. Stéphanie Bréard et elle viennent d’ouvrir à Rouen l’agence Babel dans un beau bâtiment de briques rouges dont la baie vitrée donne sur la rue du Fardeau.

            Babel, c’est pour Bureau d’Architecture Bréard et Lanchon. Je feuillette là quelques livres sur le sujet pendant qu’une étudiante intéressée par ce métier pose plein de questions à Stéphanie Bréard. Une vieille dame entre. C’est une voisine, curieuse de ce bâtiment qu’elle a connu longtemps fermé et contente de voir ce qui s’y fait maintenant.

            Sophie arrive et nous discutons un peu. Elle me dit que ça démarre bien. Qu’outre des commandes privées, Babel vient de décrocher sa première commande publique : la nouvelle caserne de sapeurs-pompiers de Rugles, dans l’Eure.

            Je sais que d’autres de mes ancien(ne)s élèves s’en sortent bien, mais j’ignore ce que sont devenu(e)s la plupart, notamment celles et ceux que j’avais à Val-de-Reuil dans ces classes où se côtoyaient enfants de commerçants, d’enseignants, d’employés, de médecins, de chômeurs, de gendarmes, de prisonniers et de surveillants.

            Il y a un an ou deux, je croise à l’une des stations du métro la mère de l’un d’entre eux,  tellement instable et fatiguant quand il avait cinq ans. Elle me dit qu’il est maintenant ingénieur en maintenance électronique, mais que son frère, que je voyais bébé chaque jour dans ses bras à la sortie de l’école, est pour longtemps en prison, condamné pour trafic de drogue.

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